II.

Pendant douze jours, les deux armées demeurèrent dans l’inaction : les

Aragonais à Valence, les Castillans à Murviedro. Enfin on signala la

flotte de Castille forte de quatre-vingts voiles, dont vingt galères de

Séville, dix de Portugal, et le reste vaisseaux de transport. Aussitôt

don Pèdre, laissant toute sa cavalerie dans son camp, s’embarqua avec

l’élite de ses arbalétriers, et fit voguer contre la flotte ennemie.

Celle-ci, inférieure en nombre, s’était réfugiée dans le Xucar près de

Cullera. L’embouchure étroite de la rivière, les retranchements qui

la défendaient, enfin la présence de Pierre IV et de toute son armée

bordant le rivage, ne permettaient pas aux Castillans de tenter une

attaque de vive force. Quelques jours se passèrent en reconnaissances,

en escarmouches, en efforts inutiles pour attirer l’ennemi au combat

ou pour forcer l’entrée de la rivière. Don Pèdre, pour bloquer plus

étroitement la flotte aragonaise, fit couler dans le chenal trois

de ses navires.[469] Il ne quittait pas son vaisseau et surveillait

lui-même, avec son activité ordinaire, les mouvements de l’ennemi.

Tout à coup un vent d’est violent mit sa flotte dans le plus grand

danger d’être jetée à la côte. Les pilotes pratiques de ces parages

désespéraient de pouvoir résister à la tourmente. A chaque instant,

les Aragonais, accourus sur la grève, s’attendaient à voir le roi de

Castille tomber entre leurs mains. Sa capitane, mouillée fort près de

terre, était plus exposée que le reste de ses navires. Du rivage, on

suivait ses manœuvres de détresse ; lui-même, pendant tout un jour, put

voir ses ennemis lui préparer des fers. Successivement, son vaisseau

perdit trois ancres dont les câbles rompirent. Une quatrième ancre

résista par fortune et le sauva. Vers le coucher du soleil, le vent

tomba, et la flotte castillanne, malgré ses avaries, parvint à profiter

de l’embellie pour gagner le large. Au plus fort de la tempête, don

Pèdre avait fait vœu, s’il échappait à la furie de la mer, d’aller en

pèlerinage à l’église de Notre-Dame del Puch, voisine de Murviedro

et célèbre par ses miracles. C’est la seule fois, je pense, que la

grandeur du péril lui arracha quelques paroles qui témoignaient de ses

sentiments religieux. Sincère ou non, de retour à Murviedro, ce vœu fut

accompli fidèlement, et il se rendit à l’église del Puch en chemise,

pieds nus et la corde au cou, comme un condamné qui vient d’obtenir sa

grace.[470]

Bientôt après, il quitta le royaume de Valence pour retourner à

Séville, laissant une partie de son armée pour garder les places qu’il

avait prises dans cette campagne et la précédente. Sa santé, altérée

par de rudes fatigues, l’obligeait à prendre quelque repos pendant

les chaleurs accablantes de l’été. D’ailleurs, la campagne s’était

prolongée plus qu’à l’ordinaire, et l’on a vu qu’il était résolu à

ne point livrer bataille. Peut-être encore le désir de consacrer les

grandes constructions qu’il faisait élever dans l’Alcazar de Séville

contribua-t-il à le ramener plus tôt dans sa résidence de prédilection.

C’est alors qu’il fit l’inauguration de ce palais célèbre, remarquable

par l’élégance de son architecture encore tout arabe, et qu’il y

traça l’inscription qui se lit au portail du monument : « Très haut,

très noble, très puissant conquérant, don Pèdre, roi de Castille et

de Léon, fit construire ce palais et cette façade, l’an de l’ère

MCCCCII.[471] »

Au reste, son séjour à Séville ne fut pas de longue durée. Dès le mois

d’août, apprenant que le roi d’Aragon avait fait une démonstration

contre Murviedro, il reparut dans le royaume de Valence et recommença

cette guerre de siéges et de pillages qui semblait n’avoir d’autre

but que la ruine complète du pays. Ses courses s’étendirent depuis

Calatayud jusqu’au-delà d’Alicante. La cavalerie légère andalouse,

par la rapidité de ses mouvements, lui donnait un grand avantage sur

son adversaire, qui n’avait à lui opposer que sa pesante gendarmerie.

Parmi le grand nombre de villes et de châteaux qui tombèrent en son

pouvoir dans le courant de cette campagne, Castel-Favib fut la seule

place qui soutint un siége en règle. Les habitants s’étaient révoltés,

avaient massacré la garnison castillanne, et, pour les réduire, il

fallut que le roi vînt les attaquer avec le gros de ses forces, et

amenât des machines qui battirent les remparts pendant un mois. Pour

construire ces engins et les diriger, le roi fit venir de Carthagène

deux Maures, fils d’un ingénieur célèbre qu’on nommait maître Ali.[472]

On sait qu’alors en Espagne les musulmans presque seuls cultivaient

les sciences et les arts. Ce furent des architectes maures qui

construisirent les palais de Séville, et, pour détruire des murailles

comme pour en élever, il fallait avoir recours aux connaissances

supérieures des artistes arabes.

Après la prise de Castel-Favib, don Pèdre s’était porté contre

Orihuela, une des places les plus importantes du royaume de Valence.

Le roi d’Aragon résolut de tout risquer pour en prévenir le siége. Il

rallia toutes ses troupes disponibles, et les réunit vers la fin de

novembre autour d’Algecira, au nombre de trois mille hommes d’armes

et quinze mille fantassins. Le 1er décembre, il les mit en mouvement

avec un grand convoi de vivres, et, le surlendemain matin, toute cette

armée se déployait dans un lieu nommé Campo de la Matanza, fort près de

Lix, où campait le roi de Castille. Les Aragonais avaient fait dix-huit

lieues d’Espagne en deux jours, marchant hors des routes frayées et

parmi des landes désertes. Le royaume de Valence, si peuplé et si

riche sous la domination des Maures, avait bien changé d’aspect. On en

jugera par le fait suivant, rapporté dans les mémoires de Pierre IV.

Son armée, s’avançant sur une ligne immense, faisait lever à chaque

instant une quantité de gibier innombrable. Pendant la marche, on tua

dix mille perdrix et assez de lièvres pour en remplir cent charrettes.

Voilà ce qu’était devenue cette terre si fertile, si bien cultivée

autrefois.[473]

Malgré la fatigue de la route, les Aragonais, égayés par cette chasse

miraculeuse, étaient pleins d’ardeur et de confiance, persuadés que

cette fois ils allaient terminer la guerre par une bataille. Pierre

IV partageait ces espérances ; il comptait surprendre son ennemi au

dépourvu et ne cachait pas son assurance de la victoire. En arrivant

à son quartier, il se jeta sur un matelas pour prendre quelque

repos avant la journée du lendemain. « Dormez maintenant, sire, lui

dit le comte de Trastamare, vous voilà au terme de ces marches si

pénibles. Mais c’est ainsi que les grands rois écrasent leurs faibles

adversaires ! Par votre diligence, vous avez crevé aujourd’hui l’œil

droit du roi de Castille votre ennemi.[474] » Cette confiance des

Aragonais, cette certitude de la victoire était fondée sans doute

sur leurs intelligences secrètes avec les mécontents de l’armée

castillanne. Don Pèdre cependant ne se laissa pas surprendre. Averti

par ses coureurs, il s’était hâté de faire sortir de Lix toutes ses

troupes et les avait rangées en bataille. Il avait six mille chevaux,

hommes d’armes ou génétaires, et onze mille fantassins. Au lever du

soleil, les deux armées se trouvèrent en présence, assez rapprochées

pour que de part et d’autre on pût distinguer les bannières. Don Pèdre

réunit tous ses capitaines pour tenir conseil. « Le roi d’Aragon,

dit-il, marche sur Orihuela, pour nous empêcher d’en faire le siége.

Devons-nous l’attaquer ? » Il se fit un grand silence. Chacun regardait

le maître de Calatrava, Diego de Padilla, comme pour l’engager à

parler au nom de tous. « Sire, dit le Maître, il y a long-temps que

Dieu a fait la part de la maison de Castille et la part de la maison

d’Aragon ; et, si l’on divisait la Castille en quatre parties, un quart

de ce pays ferait un royaume plus grand que n’est celui d’Aragon.

Maître de toute la Castille, vous êtes le plus grand roi d’entre les

chrétiens, et, sans mentir, je pourrais ajouter du monde entier. M’est

avis que, si vous attaquez aujourd’hui le roi d’Aragon avec toute votre

puissance, vous le vaincrez et serez roi de Castille et d’Aragon,

voire, avec l’aide de Dieu, empereur d’Espagne. » Padilla, considéré

comme le beau-frère du roi et confident de ses rêves ambitieux,

révélait peut-être en ce moment les plus secrètes pensées de son

maître. Après lui, tous les autres capitaines, croyant connaître les

intentions du roi, furent unanimes pour conseiller la bataille et

présager la victoire. Pendant qu’ils parlaient, don Pèdre, debout et

agité, mangeait un morceau de pain qu’il venait de demander à un page.

« — Ainsi, reprit-il, vous êtes tous d’accord que je doive donner

bataille à l’Aragonais ? Eh bien ! moi, je vous dis que, si j’avais pour

mes vassaux naturels ceux qu’a le roi d’Aragon, je me battrais sans

crainte contre vous et contre toute l’Espagne. Mais savez-vous quels

sont mes vassaux à moi ?... Avec ce morceau de pain, je nourrirais

tout ce que j’ai de loyaux serviteurs en Castille ![475] » Sur cette

brusque réponse, le roi, laissant tous ses capitaines stupéfaits et

confus, remonta à cheval et donna l’ordre de rentrer à Lix, abandonnant

la route à l’armée aragonaise, qui se mit aussitôt en devoir de

ravitailler Orihuela. Elle passa, enseignes déployées, en vue du camp

ennemi, où chacun déplorait avec plus ou moins de sincérité l’humeur

méfiante de don Pèdre. Il perdait, disait-on, l’occasion la plus

favorable de détruire son adversaire, et il imprimait une tache de

déshonneur aux armes de Castille. Plusieurs de ses capitaines osèrent

lui adresser de vives représentations ; il fut inébranlable et repoussa

durement ces donneurs d’avis. Il semblait qu’il eût le secret de

quelque trahison tramée contre sa personne, et s’il ne punissait pas,

c’est sans doute que les traîtres étaient trop nombreux.

Après avoir fait entrer le convoi dans Orihuela et en avoir augmenté

la garnison, le roi d’Aragon, reprenant la route de Valence, vint

encore braver l’armée castillanne et défiler à peu de distance de

ses lignes. Cette fois, comme la précédente, don Pèdre se refusa

absolument à engager le combat. Seulement, vaincu par les importunités

de son chambellan Martin Lopez, il consentit à lui confier deux mille

génétaires pour tâter l’ennemi et le harceler dans sa marche. A la

tête de ces deux mille chevaux, Martin Lopez chargea si vigoureusement

l’arrière-garde aragonaise qu’il la mit dans le plus grand désordre,

et l’on croit que la victoire eût été complète si le reste de l’armée

eût appuyé l’attaque de cette cavalerie légère.[476] Cet avantage

stérile fut bientôt effacé par un revers. Un convoi castillan que le

maître d’Alcántara conduisait à Murviedro se laissa surprendre par un

détachement aragonais sorti de Valence. Le Maître perdit la vie dans

cet engagement qui eut bientôt les conséquences les plus funestes pour

don Pèdre, car la garnison de Murviedro était mal pourvue de vivres et

comptait sur ce convoi pour se ravitailler. Cependant le roi ne fit

aucune tentative pour lui porter secours.[477] L’approche de l’hiver le

ramena en Andalousie et termina la campagne. Martin Lopez, pour prix de

son brillant fait d’armes, obtint la maîtrise d’Alcántara. Il jouissait

déjà de la plus haute faveur ; on a vu par quels services il l’avait

méritée.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 113 / 163 题