Nul plan arrêté, nulle suite dans les guerres du moyen-âge. Après
quelques semaines passées à Séville, don Pèdre en repartit pour aller
mettre le siége devant Orihuela, qu’il avait laissé approvisionner sous
ses yeux. Mais, avant de rentrer sur le territoire ennemi, il passa par
Carthagène, et là il fit massacrer les capitaines et les équipages de
cinq galères aragonaises capturées récemment par sa flotte. La chiourme
seule fut épargnée pour être répartie sur les vaisseaux des vainqueurs.
On voit-que l’insolence de Perellòs devait coûter cher aux marins
catalans. Ces galères avaient été prises dans un engagement sur la côte
de Barbarie, où le comte d’Osuna, fils de Bernal de Cabrera, montait la
capitane de Castille et se distingua par sa valeur à combattre contre
ses compatriotes.[478] Dans les deux camps il y avait des émigrés, et
c’étaient les plus ardents à souffler le feu de la guerre.
Le siége d’Orihuela commença en même temps que celui de Murviedro.
Les deux rois en pressaient les travaux avec une égale activité,
chacun espérant obliger son adversaire à renoncer à son entreprise ;
mais chacun s’obstinait de son côté et voulait une victoire pour lui
seul, indifférent au sort de ses lieutenants. Ce fut en vain que le
gouverneur de Murviedro envoya message sur message à don Pèdre pour
l’instruire de sa position presque désespérée. Le roi n’y répondait
qu’en redoublant ses attaques contre Orihuela. Après huit jours de
combats et d’assauts continuels, les Castillans s’emparèrent de la
ville ; mais rien n’était fait, tant que le château tenait encore. Il
passait alors pour une des meilleures forteresses de l’Espagne, et
son gouverneur, brave chevalier, riche-homme d’Aragon, nommé Martinez
Eslaba, était résolu à s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité.
Tant qu’il put animer ses soldats par sa présence et son exemple,
ils soutinrent vaillamment toutes les attaques de l’ennemi, mais il
fut grièvement blessé ; ses gens perdirent courage et mirent bas les
armes. On dit que, quelques chevaliers castillans l’ayant appelé
pour parlementer, il parut aux créneaux sans défiance, et cependant
le roi, qui se trouvait en ce moment dans une bastide élevée au pied
du rempart, ordonna à deux arbalétriers de le viser. Eslaba, frappé
de deux carreaux à la tête, mourut peu de jours après la reddition
d’Orihuela, empoisonné par les chirurgiens du roi, suivant un
chroniqueur qui n’a pas trouvé apparemment que deux flèches suffisaient
pour faire mourir un si preux chevalier.[479] Satisfait de sa conquête,
don Pèdre, laissant dans Orihuela une garnison considérable, repartit
pour Séville, sans se mettre aucunement en peine de la situation de
Murviedro, que la famine avait réduite aux abois.
Devant cette place abandonnée ou plutôt trahie par son maître, le roi
d’Aragon avait rencontré une résistance à laquelle il ne s’attendait
pas. Le prieur de Saint-Jean, qui commandait la garnison, faisait des
sorties continuelles et semblait plutôt assiéger le camp aragonais que
défendre sa forteresse. Cependant la famine allait bientôt triompher
de tant de courage. Le pain manqua dans la place dès les premiers
jours du siége. On tua les mulets, puis les chevaux de guerre ; enfin
ces aliments vinrent à manquer. Nul espoir d’être secouru. Au milieu
des délices de Séville, don Pèdre oubliait les souffrances de ses
fidèles soldats. Dans cette extrémité, le prieur crut devoir conserver
à son maître de braves gens à qui l’épuisement allait ôter bientôt
jusqu’à la ressource de mourir les armes à la main. Il obtint la
capitulation la plus honorable, c’était de sortir de la ville avec
armes et bagages et de rentrer en Castille escorté par un détachement
aragonais. Murviedro ayant été rendu au roi d’Aragon, la garnison,
composée d’environ six cents hommes d’armes démontés et d’un nombre
proportionné de fantassins, fut reconduite à la frontière par le comte
de Trastamare et sa compagnie. Ce n’était pas sans dessein que don
Henri avait accepté cette mission. Habile à séduire, il mit tous ses
talents en usage pour corrompre ces vaillants soldats qu’il n’avait pu
vaincre. Ses caresses, les éloges qu’il leur prodiguait, ses soins pour
les malades et les blessés produisirent sur eux plus d’effet que ses
armes. Il leur représentait qu’ils avaient été indignement sacrifiés.
A leur retour, au lieu des récompenses dues à leur courage, c’était
la vengeance d’un tyran impitoyable qui les attendait, car don Pèdre
punissait la mauvaise fortune comme une trahison. Puis, il vantait avec
adresse la puissance de l’Aragonais, son allié généreux, armé pour sa
querelle et pour la délivrance de la Castille. Surtout il annonçait
avec emphase l’arrivée des compagnies d’aventuriers, l’élite des deux
nations les plus belliqueuses de l’Europe. Leurs chefs, disait-il, lui
amenaient de par delà les monts une armée innombrable, et lui-même, à
leur tête, allait purger la Castille du monstre qui l’opprimait. Sans
annoncer ouvertement ses prétentions à la couronne, il laissait deviner
que de lui seul dépendait le repos de la Castille ; que de lui seul il
fallait attendre honneurs, emplois, récompenses de toute espèce. A ceux
qui, abandonnant un maître ingrat, voudraient passer sous ses drapeaux,
il offrait une solde avantageuse et l’espoir de partager sa fortune ;
mais il ne prétendait contraindre le choix de personne : « Quiconque,
disait-il, dès à présent ou plus tard, mécontent de don Pèdre,
cherchera un seigneur plus libéral et plus juste, qu’il vienne à moi,
sûr d’être bien accueilli, car je n’ai pris les armes que pour rendre
à la noblesse castillanne ses antiques priviléges, aujourd’hui foulés
aux pieds. » Tels étaient les discours du Comte et de ses émissaires en
ramenant aux frontières de Castille la garnison de Murviedro. Un assez
grand nombre de soldats, se laissant gagner à ses promesses, s’enrôla
sous sa bannière. Les autres, bien qu’effrayés pour eux-mêmes de la
défection de leurs camarades, mais fidèles à leur serment, rentrèrent
dans leur patrie plutôt pour s’y cacher que pour demander le prix de
leurs services. Touchés de la courtoisie du prétendant, déjà gagnés à
demi, et pleins de défiance dans la fortune de don Pèdre, ils allaient
répandre partout les louanges de don Henri et annoncer l’approche
des terribles auxiliaires dont on menaçait la Castille depuis quatre
ans.[480]
Pendant que Murviedro résistait encore, un nouveau traité fut signé
par Pierre IV et don Henri, au milieu des travaux du siége. Il
reproduisait la substance des conventions précédentes relatives au
partage de la Castille, à l’alliance offensive et défensive des deux
parties contractantes ; enfin il la resserrait encore en stipulant le
mariage de doña Leonor, fille du roi d’Aragon, avec don Juan, fils
aîné du comte de Trastamare, aussitôt que les deux fiancés auraient
atteint l’âge légal pour cette union.[481] En attendant, l’infante
d’Aragon devait être remise à la garde de la comtesse de Trastamare,
qui la conduirait dans le château d’Opoll ou celui de Taltaull, donnés
par Pierre IV comme sûretés du contrat, jusqu’à la conquête de la
Castille.[482] La dot de la jeune princesse, fixée à 200,000 florins
d’or, devait être avancée à don Henri pour subvenir aux dépenses de
l’expédition qu’il méditait.[483] Outre cette somme, il était autorisé
à vendre les terres et châteaux qu’il tenait du roi d’Aragon, jusqu’à
la concurrence de 70,000 florins. On lui payait encore l’arriéré dû à
sa compagnie, plus, deux mois d’avance pour la solde de mille hommes
d’armes et mille fantassins ; enfin, les comtes de Denia et de Foix
devaient le suivre en Castille avec un corps auxiliaire et demeurer
avec lui tant qu’il aurait besoin de leurs services, à condition que
don Henri s’engageât à les défendre _comme sa propre personne_.[484]
Pour la première fois, dans ces conventions si souvent reproduites,
les prétentions du bâtard au trône de Castille étaient clairement
exprimées, et le dernier article portait que le Comte, devenu
roi, ferait reconnaître pour son successeur son fils don Juan, et
présenterait l’infante Leonor aux cortès comme leur reine future.[485]