Tandis que le roi d’Aragon et le comte de Trastamare luttaient d’astuce
et de perfidie, tandis qu’ils assassinaient leurs plus fidèles
serviteurs, don Pèdre ravageait impunément le royaume de Valence et
venait mettre le siége devant la capitale. Maître de la plupart des
villes aux environs, il établit son quartier au Grao, petit port à une
demi-lieue de Valence, afin de couper les communications des assiégés
avec la mer et d’assurer les siennes avec sa flotte, attendue de moment
en moment. Valence avait une garnison nombreuse, un gouverneur fidèle
et courageux ; mais elle était mal approvisionnée, car l’invasion
des Castillans avait détruit la récolte l’année précédente et fait
refluer dans la ville presque toute la population des campagnes. Après
quelques jours de blocus, le pain manqua. Les habitants n’avaient
plus que du riz pour se nourrir, et encore en petite quantité. Si
les secours demandés au roi d’Aragon avec instance et à plusieurs
reprises tardaient quelques semaines, Valence était perdue. Don Pèdre,
qui n’ignorait pas la détresse des assiégés, se bornait à fermer le
passage à tous les convois, et, renfermé dans son camp, attendait
avec patience que la famine combattît pour lui. Ses quartiers étaient
fortifiés avec soin ; nul ennemi ne tenait la campagne, et il n’avait
à repousser que des sorties qui ne pouvaient avoir de résultat.
S’endormant au milieu de cette sécurité trompeuse, il ne soupçonnait
pas même qu’il y eût une armée aragonaise sur la rive droite de l’Èbre.
Après beaucoup de temps perdu dans ses négociations avec le roi de
Navarre, Pierre IV, songeant enfin à la situation alarmante de Valence,
avait obtenu, à force de prières, que don Henri réunît ses troupes à
l’armée aragonaise. Alors, se croyant en état d’offrir la bataille, il
s’avança vers Valence à marches forcées, tandis que sa flotte, chargée
de munitions de toute espèce, suivait ses mouvements en longeant la
côte. Instruit de la position des Castillans, il espérait tomber à
l’improviste sur leurs quartiers et obtenir une victoire facile en les
surprenant dispersés. Son armée, composée d’environ trois mille hommes
d’armes[460] et de sept à huit mille fantassins, s’avançait rapidement,
côtoyant le rivage hors des routes frayées, et, bien qu’éloigné encore
de l’ennemi, le roi avait donné l’ordre, pour mieux dérober son
approche, qu’on n’allumât point de feux pendant la nuit. Probablement
don Pèdre serait demeuré jusqu’au dernier moment dans la sécurité la
plus complète, si un avis envoyé par un traître ne lui eût révélé
l’imminence du danger. Don Tello n’avait jamais cessé d’entretenir
des relations secrètes avec lui, soit que, incertain du succès, il
voulût se ménager à tout événement les moyens de rentrer en grace,
soit que, jaloux de don Henri, il sacrifiât ses propres intérêts à la
haine qu’il portait à ce frère dont l’autorité lui était insupportable.
On sait que, lors de son expédition en Castille, il avait déjà médité
une défection, découverte et déjouée par la vigilance du comte de
Trastamare. Cette fois, par une nouvelle trahison, il envoya un de ses
écuyers à don Pèdre pour l’avertir de l’approche et des projets de
l’armée aragonaise.[461] De grandes fumées sur les tours de Murviedro,
signal d’alarme donné par les avant-postes castillans, confirmèrent
bientôt le rapport de l’écuyer, en même temps que d’autres feux allumés
sur les montagnes annonçaient aux habitants de Valence l’arrivée de
leurs libérateurs.[462] Don Pèdre ne perdit pas un moment. A la tombée
de la nuit, il rassembla toutes ses troupes, leva son camp, et le matin
il était à Murviedro, occupant une position avantageuse et barrant la
route qui conduit à Valence.
Les Castillans étaient en bataille au pied des remparts de Murviedro
quand l’armée aragonaise se montra dans la plaine. Un engagement
semblait inévitable. Pierre IV se hâta de ranger ses soldats, et,
courant le long des bataillons à mesure qu’ils se formaient, il les
harangua et les exhorta à faire leur devoir. « Je jure, dit-il à ses
hommes d’armes, de frapper moi-même le premier coup. Que les pieds
de devant de vos chevaux soient sur les pieds de derrière de mon
cheval.[463] » Cependant don Pèdre ne quittait point les hauteurs.
Après une halte assez longue pour lui offrir le combat, l’infanterie
aragonaise se replia sur les montagnes et s’y retrancha en face des
Castillans, pendant que la gendarmerie, tournant à gauche de la route
frayée, se rapprocha de la mer et poursuivit en bon ordre le long de
la grève sa marche sur Valence. Il lui fallait passer un ruisseau
assez profond[464] sur un pont étroit, et l’on pouvait craindre que
l’ennemi ne profitât du moment où la moitié de cette cavalerie serait
déjà passée pour tomber sur l’arrière-garde. Le comte de Trastamare
s’offrit avec sa compagnie pour couvrir le défilé, mais le roi d’Aragon
ne voulut céder ce poste d’honneur à personne. « Tant qu’il y aura
cent de mes hommes d’armes, dit-il, sur la rive gauche en face de
l’ennemi, je demeurerai à leur tête.[465] » Don Pèdre, avec le gros
de ses forces, observait, sans faire un mouvement, le défilé de la
colonne aragonaise ; seulement il détacha contre elle ses génétaires
andalous et les Maures auxiliaires. Mais ce fut en vain que cette
cavalerie légère essaya d’engager une escarmouche à coups de traits
ou d’arrêter l’ennemi en voltigeant autour de son arrière-garde ; la
gendarmerie aragonaise, bardée de fer, ne daigna pas faire attention à
des adversaires indignes d’elle. Sans rompre ses rangs, sans déranger
son ordre de marche, elle continua son mouvement et arriva bientôt
dans la Huerta sans avoir été entamée. En même temps la flotte jetait
l’ancre au Grao, et débarquait des vivres et des munitions, qui furent
aussitôt dirigés sur Valence. Les habitants accueillirent Pierre IV
avec des transports de joie qui prouvaient la détresse où ils avaient
été réduits. Chacun se pressait sur son passage ; on baisait ses mains,
son armure, jusqu’au harnais de son cheval.[466] Ces témoignages
d’amour des Aragonais pour leur maître contrastaient étrangement avec
les sentiments que don Pèdre inspirait à ses vassaux. Il n’avait réussi
qu’à se faire craindre.
C’était la seconde fois que, dans le même lieu et presque dans les
mêmes circonstances, don Pèdre refusait une bataille décisive ou
perdait l’occasion de la livrer. La première fois, on peut supposer
que, voyant son armée affaiblie par les détachements laissés dans
ses nouvelles conquêtes, il crut de la prudence de ne pas hasarder
un engagement général contre un ennemi supérieur en nombre ; mais
maintenant ses forces étaient au moins égales à celles du roi d’Aragon,
et, pour expliquer son inaction, il faut chercher un autre motif.
L’attitude nouvelle du comte de Trastamare, les espérances audacieuses
des deux rois alliés, ce partage résolu du royaume de Castille,
n’étaient point de vaines bravades ; don Pèdre le savait trop bien.
Aux yeux du vulgaire, il semblait à l’apogée de sa puissance ; mais
lui-même se sentait mortellement atteint au milieu de ses victoires,
et c’est en vain qu’il essayait de dérober le secret de sa faiblesse
à ses adversaires. Un sourd mécontentement agitait tout son royaume
et présageait une catastrophe prochaine. Il ne pouvait plus frapper,
car ses sujets n’avaient pas une seule tête pour qu’il l’abattît.
Pourtant il ne voyait autour de lui que des esclaves dociles ; mais
l’obéissance inaccoutumée de ces riches-hommes, naguère si turbulents,
était un symptôme qui redoublait ses inquiétudes. Il ne se faisait
point illusion sur la haine que lui portaient ses peuples, fatigués de
la guerre et indignés de son despotisme. Comment eût-il osé engager
le combat contre une armée dont un tiers se composait de bannis
castillans, parents, amis, compatriotes de ses riches-hommes dont
la loyauté lui était si suspecte ! La défection, l’hésitation seule
d’un corps de troupes aurait suffi pour entraîner sa ruine. C’était
ainsi que la bataille d’Araviana avait été perdue, et il se voyait
entouré de gens qui eussent regardé une défaite comme le signal de leur
délivrance. Don Pèdre avait encore un autre motif pour temporiser. Il
attendait sa flotte, sur laquelle il comptait plus que sur son armée
de terre, car la plupart de ses vaisseaux étaient commandés par des
étrangers dont il se croyait sûr. Enfin cette guerre de siéges qu’il
faisait lui offrait de grands avantages. Ses troupes vivaient aux
dépens de l’ennemi, dont elles ravageaient le territoire ; chaque
ville, chaque château qui tombait en son pouvoir lui donnait le moyen
de satisfaire quelques-uns de ses nobles avides ; le butin facile
retenait le soldat dans le devoir. Telles étaient, à mon avis, les
considérations qui l’engageaient à traîner la guerre en longueur.
Toutefois il se gardait bien de les avouer ; il se plaignit même de
n’avoir pu obliger le roi d’Aragon d’en venir à une bataille décisive.
« Il fait la guerre en Almogavare,[467] » disait-il. On appelait
ainsi une milice irrégulière, composée surtout de Catalans, marcheurs
infatigables, aussi habiles à surprendre l’ennemi qu’à se dérober à sa
poursuite. Bien que les Almogavares eussent battu en Morée les barons
de France et leurs hommes d’armes, la gloire de leurs exploits ne
faisait point oublier qu’ils étaient des paysans sauvages, et leur nom
était presque une injure pour des chevaliers, même aragonais, qui se
piquaient de faire la guerre en prud’hommes, suivant les principes. Le
reproche de don Pèdre piqua au vif le roi d’Aragon, et il s’empressa
d’y répondre par un cartel en forme, offrant au roi de Castille de se
présenter à jour fixe, avec toutes ses forces, dans une plaine désignée
entre Murviedro et Valence, pour y vider leur querelle dans un seul
combat.[468] De fait, au jour indiqué, il s’avança jusqu’à une lieue de
Murviedro et attendit son adversaire en ordre de bataille ; mais don
Pèdre ne tint pas plus compte de cette bravade que du défi qui l’avait
précédée.