IV.

Alphonse, roi de Portugal, grand-père de don Pèdre, était mort l’année

précédente, laissant la couronne à son fils, Pierre Ier. L’alliance

entre les deux royaumes en était devenue plus intime. Étroitement

uni par le sang et la politique à don Pèdre, le nouveau souverain du

Portugal avait avec lui une conformité de caractère et de plans qui

devait les rapprocher encore. Comme son neveu, il avait été outragé,

trahi par ses riches-hommes, et comme lui il avait conçu le projet de

les réduire dès que la force serait entre ses mains. Altier, impérieux,

implacable dans ses ressentiments, féroce dans ses vengeances, il reçut

les mêmes surnoms qu’avait mérités son homonyme de Castille. Pour la

noblesse qu’il décima, il fut _Pierre-le-Cruel_ ; _Pierre-le-Justicier_

pour le peuple dont il punit souvent les oppresseurs.

« Comme s’il eût craint de manquer de bourreaux, dit un chroniqueur

portugais, et pour n’être pas pris au dépourvu, il en menait un à

sa suite dans tous ses voyages. On le vit souvent donner lui-même

la question et fouetter de sa main les coupables ou les accusés. Il

portait un fouet à la ceinture pour l’avoir toujours prêt et n’avoir

pas la peine de le chercher.[348] » Tel était le nouveau roi de

Portugal. Qui ne connaît la tragique histoire d’Inès de Castro, sa

maîtresse chérie ? Quelques seigneurs jaloux du crédit que l’amour

de Pierre, alors infant de Portugal, donnait aux parents d’Inès,

arrachèrent son arrêt de mort au roi don Alphonse, et se firent

eux-mêmes ses bourreaux.[349] Bien que l’infant eût solennellement

juré de renoncer à la vengeance, les meurtriers d’Inès se hâtèrent de

chercher un refuge en Castille, dès qu’il monta sur le trône. Mais

cet asile était mal choisi. Le roi de Portugal, en renouvelant avec

son neveu l’alliance des deux états, lui écrivit secrètement pour lui

demander l’extradition des assassins de sa maîtresse, et, en échange,

lui offrit quelques bannis castillans qui vivaient tranquilles à sa

cour. A cette époque d’anarchie féodale, l’extradition des bannis

était une idée nouvelle et tyrannique. La noblesse, qui prétendait au

droit de changer de patrie suivant son intérêt, ne pouvait voir sans

indignation une pareille atteinte portée à ses antiques priviléges. Au

contraire, les rois, et les rois absolus comme don Pèdre, n’aspiraient

qu’à les détruire. Le cruel échange proposé par le Portugais, et

accepté avec joie par son allié, livra aux plus épouvantables supplices

des malheureux qui se reposaient avec confiance sur le droit d’asile.

Un des premiers que réclama le roi de Castille fut Pero Nuñez de

Guzman, autrefois adelantade de Léon, qui venait de lui échapper peu

avant l’expédition du comte de Trastamare. Il alla mourir à Séville,

après avoir souffert, sous les yeux mêmes du despote qu’il avait

offensé, d’horribles tortures qui indignèrent jusqu’aux plus fidèles

serviteurs de don Pèdre. Pierre de Portugal se montra reconnaissant

envers son allié, et pour lui payer le sang que, lui aussi, il avait eu

le plaisir de répandre, il mit à sa disposition six cents lances pour

la prochaine campagne contre l’Aragon.[350]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 88 / 163 题