V.

La bataille de Najera, la déroute de don Henri, et surtout l’active

persévérance du cardinal-légat, avaient amené une sorte de suspension

d’armes tacite entre les deux puissances belligérantes. Le cardinal

avait obtenu de don Pèdre la promesse de reprendre les conférences de

Tudela, et n’oubliait rien pour renouer les négociations déjà deux

fois rompues. Bien que moins disposé que jamais à rien céder de ses

prétentions, don Pèdre feignit quelque déférence pour le saint-siége et

désigna Gutier Fernandez pour son plénipotentiaire. Qu’on ne s’étonne

point que le roi, instruit comme il l’était alors de la correspondance

de son ministre avec l’infant d’Aragon, lui confiât de nouveau une

mission de cette importance. Il avait ses desseins. Patient pour se

venger, il savait caresser jusqu’à ce qu’il pût frapper à coup sûr.

D’ailleurs, Fernandez à Molina, sur la frontière d’Aragon, entouré de

ses vassaux particuliers, aurait pu facilement se dérober à sa colère ;

il fallait, avant tout, le tirer de son fort. Le roi lui écrivit de

se rendre à Sadava pour conférer avec le cardinal de Boulogne, et lui

recommanda de se concerter en passant avec les maîtres des ordres

militaires, qui lui donneraient des renseignements utiles pour les

négociations qu’il allait diriger. Gutier Fernandez, sans défiance,

partit pour Alfaro, lieu désigné pour le rendez-vous avec les maîtres.

Déjà il avait été précédé par Martin Lopez, successeur de Juan de

Hinestrosa dans la charge de chambellan, qui, sous le sceau du secret,

venait révéler à don Garci Alvarez, maître de Saint-Jacques, les

volontés du roi. En arrivant à Alfaro, Fernandez trouva la troupe

sous les armes. On lui dit que le maître de Saint-Jacques et celui

d’Alcántara, venus d’un cantonnement voisin, allaient faire la montre

de leurs cavaliers, et on le pria d’assister aux exercices militaires

qui se faisaient à cette occasion. Après la revue, les deux maîtres

le conduisirent avec honneur à son logement, accompagnés d’un grand

nombre de leurs chevaliers et de leurs hommes d’armes. Là, les portes

fermées et gardées par des soldats, Martin Lopez lui signifia qu’il se

préparât à mourir. — « Qu’ai-je fait, s’écria Fernandez, pour mériter

la mort ? » Tous se turent. Le roi n’avait communiqué ses soupçons à

personne, et jamais il ne daignait expliquer ses ordres. Martin Lopez

somma le prisonnier de livrer tous ses châteaux ; il y consentit sans

hésitation. Puis il demanda s’il lui serait permis d’écrire à son

seigneur. On lui accorda cette grace, et un notaire ayant été mandé à

cet effet, il lui dicta la lettre suivante :

« Sire, moi Gutier Fernandez de Tolède, vous baise les mains et prends

congé de vous pour comparaître devant un autre seigneur plus grand que

vous n’êtes. Sire, votre grace n’ignore pas que ma mère, mes frères et

moi, depuis le jour où vous naquîtes, fûmes gens de votre maison ; et

je n’ai pas besoin de vous rappeler les maux que nous endurâmes ni les

dangers par où il nous fallut passer à votre service, au temps où doña

Léonor de Guzman avait tout pouvoir en ce royaume. Pour moi, sire, je

vous ai toujours servi loyalement.[351] Je crois que, pour vous avoir

dit avec trop de liberté des choses qui importent à vos intérêts, vous

me faites mourir. Que votre volonté s’accomplisse et que Dieu vous

pardonne, car je n’ai pas mérité mon sort. Et maintenant, sire, je vous

le dis en ce moment suprême, et ce sera mon dernier conseil, sachez

que, si vous ne mettez le glaive au fourreau, et si vous ne cessez de

frapper des têtes comme la mienne, vous perdez votre royaume et mettez

votre personne en péril. Songez à vous ; c’est un loyal serviteur qui

vous adjure, à l’heure où il ne doit dire que la vérité. »

Après avoir scellé cette lettre touchante, Fernandez tendit sa gorge au

bourreau, qui le décapita dans une chambre de la maison où il avait été

arrêté. Un arbalétrier de la garde, montant à cheval aussitôt, courut

porter sa tête, à Séville, aux pieds du roi.[352]

Pendant que Gutier Fernandez expiait à Alfaro son crime ou son

imprudence, don Pèdre ordonnait en Andalousie un autre meurtre, résolu

sur des soupçons encore plus incertains et préparé avec non moins

d’art et de dissimulation. Gomez Carrillo, commandant de quelques

forteresses prises récemment sur les Aragonais, était accusé par ses

ennemis d’entretenir une correspondance déloyale avec le comte de

Trastamare. Indigné contre ses accusateurs, et se croyant assuré de les

confondre, il se rendit aussitôt à Séville et se présenta hardiment au

roi, demandant à se justifier. Il convint qu’il avait vu pendant une

suspension d’armes quelques-uns de ses parents, émigrés en Aragon ;

mais il nia formellement que, dans ces conférences, il eût fait ou

reçu aucune proposition contraire au service de son maître. Le roi

l’accueillit gracieusement, parut l’écouter avec faveur et l’assura

qu’il avait toujours sa confiance. Il ajouta que, pour imposer silence

aux calomnies et pour éviter des relations qui pourraient être mal

interprétées, il voulait l’éloigner de la frontière d’Aragon et lui

donner le gouvernement d’Algeziras. C’était alors une des places les

plus importantes du royaume. Carrillo, croyant recevoir une faveur

signalée, accepta avec reconnaissance et partit aussitôt sur une galère

du roi pour aller prendre possession de son nouvel emploi. Mais à peine

fut-il à l’embouchure du Guadalquivir, que le capitaine de la galère

lui fit trancher la tête. En même temps et à l’autre extrémité de la

Castille, sa femme et ses fils étaient arrêtés par Martin Lopez.[353]

Ayala explique à sa manière la mort de Carrillo, qu’il n’attribue pas

à une cause politique. Suivant son récit, le roi, dans une de ces

infidélités fréquentes, mais toujours passagères, qu’il faisait à Marie

de Padilla, avait jeté les yeux sur doña Maria de Hinestrosa, cousine

de celle-ci et belle-sœur de Gomez Carrillo. Garci Laso Carrillo, son

mari, blessé dans son honneur, passa en Aragon, laissant à son frère

le soin de veiller sur la conduite de sa femme. Ainsi, ce serait pour

se débarrasser d’un surveillant incommode que le roi aurait fait périr

Gomez. J’avoue qu’une telle supposition me semble peu probable, et je

ne m’explique pas comment notre chroniqueur ne s’est pas donné la peine

de la mieux justifier. Sur la frontière d’Aragon, Gomez n’était guère

en état de troubler les amours de don Pèdre ; et l’on voit qu’après

tout, il ne se montrait pas fort jaloux de l’honneur de sa famille,

puisqu’il acceptait les faveurs du roi, n’ignorant pas la situation de

sa belle-sœur à la cour.

Quelque indignation, quelque dégoût qu’on éprouve au récit de

ces exécutions continuelles, il est impossible de les attribuer à

une férocité irréfléchie, à cette cruauté de tempérament que la

plupart des historiens prêtent à don Pèdre pour expliquer tant de

meurtres ordonnés, exécutés coup sur coup. Ils me semblent plutôt la

conséquence fatale de l’ambition du roi, aux prises avec les mœurs de

son époque. Le trait principal de son caractère est un violent amour

de la domination, toujours soupçonneux, toujours inquiet, excusable

peut-être jusqu’à un certain point dans un prince du moyen-âge, qui,

long-temps témoin des maux de l’anarchie, avait fini par ériger son

despotisme en une mission surhumaine pour régénérer son pays. Souvent

trahi, dupe des serments les plus solennels, il s’était accoutumé à

préjuger la trahison dans tout ce qui l’entourait et à punir avant

d’avoir vérifié le crime. La conscience d’un grand dessein lui faisait

regarder comme justice ses rigueurs contre toute désobéissance à ses

volontés. Dans ce temps malheureux, cette confusion de mots et d’idées

était acceptée par les peuples eux-mêmes que l’ambition des seigneurs

féodaux exposait sans cesse aux malheurs de la guerre civile. Tuer un

riche-homme, c’était, pour le vulgaire, faire justice ; c’était punir

à bon droit. Don Pèdre aussi se glorifiait de faire justice ; mais,

comme tous les despotes, il croyait la désobéissance le plus grand

des crimes. Quiconque hésitait dans l’accomplissement de ses ordres

était un traître, et sa tête était dévouée. Peut-être la conduite de

Gutier Fernandez et de Gomez Carrillo fut-elle toujours loyale, mais

les apparences étaient contre eux. L’un et l’autre avaient entretenu

des relations avec des hommes que leur maître avait proscrits et qui

notoirement travaillaient à séduire ses vassaux. Il n’en fallait pas

davantage pour faire soupçonner une trahison, et un soupçon de don

Pèdre était un arrêt de mort. Accoutumé à voir couler le sang, comme

un chevalier de son époque, à compter la vie des hommes pour peu

de chose, comme la plupart de ses compatriotes, il se mettait sans

doute médiocrement en peine pour convertir ses soupçons en preuves.

Les rois se croient des lumières supérieures à celles des autres

hommes, et don Pèdre, sans doute, se croyait infaillible. J’oserai

dire cependant que ce n’était pas sans la conviction de son bon droit

qu’il commandait les supplices, conviction trop facilement acquise,

sans doute, mais réfléchie pourtant et sincère. Il s’appliquait de

bonne foi à distinguer l’innocent du coupable, et, au XIVe siècle,

c’était beaucoup pour un despote. Alors c’était la coutume que tous les

parents d’un rebelle fussent enveloppés dans son châtiment, et l’on

ne s’étonnait pas de voir des enfants traînés sur l’échafaud de leur

père. Don Pèdre n’imita point ces cruautés aveugles. Rien ne prouve

mieux ses sentiments de justice, à prendre ce mot dans l’acception du

moyen-âge, que sa conduite à l’égard des parents de Gutier Fernandez.

A la nouvelle de la mort de ce seigneur, don Gutier Gomez, prieur de

Saint-Jean, et Diego Gomez, ses cousins, tous deux chargés de défendre

la frontière de Murcie, se croyant menacés du même coup qui venait de

frapper le chef de leur famille, abandonnèrent leur poste et prirent la

fuite. Le premier essaya de gagner Grenade, l’autre chercha un refuge

à Valence. Le prieur, arrêté à la frontière, n’attendait que la mort ;

mais le roi s’empressa de le rassurer, lui rendit ses honneurs et ses

emplois et continua de lui accorder sa confiance. Il pardonna de même à

Diego Gomez, bien qu’il fût allé demander un asile à ses ennemis.[354]

La dissimulation profonde avec laquelle don Pèdre préparait ses

vengeances, ou, si l’on veut, _ses justices_, est aujourd’hui pour

nous le trait le plus odieux de son caractère, et elle ajoute un degré

d’horreur aux meurtres qui signalèrent son règne. Je crois que cette

dissimulation fut plutôt une habitude et peut-être une nécessité de

son temps qu’un vice de son naturel. Il faut se rappeler ce qu’étaient

alors les riches-hommes de Castille, leurs forteresses inaccessibles,

leurs vassaux nourris dans des idées d’obéissance aveugle, pour

comprendre combien la force ouverte était impuissante contre eux. Avant

le perfectionnement de l’artillerie, il y avait, en Espagne, quantité

de places imprenables. Tel seigneur, retranché dans son donjon bâti

au-dessus des nuages, avec une centaine de bandits et des vivres pour

un an, se moquait des armées les plus nombreuses, et cependant, à

la tête de sa petite troupe, répandait la désolation dans toute une

province. Pour en avoir raison, il fallait nécessairement le surprendre

éloigné de son fort, séparé de ses hommes d’armes. En ce temps, la

guerre était en quelque sorte l’état normal de l’Europe, et la ruse,

bien souvent la perfidie, la seule tactique en usage. La plupart de

ces chevaliers que l’on s’habitue trop à croire semblables aux types

dessinés par les poètes ou les romanciers, se faisaient un jeu de leurs

serments. Où trouver en Espagne, dans cette triste période, des hommes

constants dans leurs alliances, fidèles à leurs amis ou même retenus

par les liens du sang ? Partout on ne rencontre que trahisons, parjures

éhontés. Faut-il s’étonner qu’un prince élevé au milieu de la guerre

civile, toujours entouré de révoltes et de conspirations, trahi par

ses frères et par ses cousins, vendu par sa mère et par sa tante, ait

cherché à tourner contre ses ennemis les armes dont il avait éprouvé

lui-même les dangereuses blessures ? Je ne fais point ici l’apologie de

don Pèdre, je veux seulement établir combien il est difficile de juger

les hommes d’autrefois avec nos idées modernes. Ce qui est un crime

à nos yeux aujourd’hui n’était pour nos aïeux du XIVe siècle qu’un

trait d’audace ; et si l’on ne peut dire que la nature humaine se soit

perfectionnée, du moins doit-on rendre grace à la civilisation d’avoir

diminué la masse des malheurs matériels en diminuant le pouvoir de mal

faire.

Peu après les événements que je viens de raconter, don Pèdre réunit à

Almazan les principaux de ses capitaines, et là, voulut bien exposer

ses griefs contre Gutier Fernandez et Gomez Carrillo. « Le premier,

dit-il, pendant son séjour à Tudela, avait eu des relations coupables

avec plusieurs rebelles, notamment avec Perez Sarmiento, dont la

trahison avait causé le désastre d’Araviana. En outre, il avait adressé

à l’infant d’Aragon des propositions contraires au devoir d’un vassal

et dangereuses pour l’état. Quant à Carrillo, placé dans un poste

de confiance sur la frontière ennemie, il n’avait pas cessé de voir

ses parents, serviteurs dévoués du comte de Trastamare.[355] » En

s’expliquant de la sorte devant ses courtisans, le roi ne cherchait pas

à justifier sa conduite ; c’était une leçon qu’il voulait leur donner ;

surtout il tenait à montrer que ses espions étaient vigilants et que

rien n’échappait à ses regards.

Don Vasco, frère de Gutier Fernandez, était archevêque de Tolède.

Le roi le croyait complice de la conjuration qu’il prétendait avoir

découverte. Il lui envoya un ordre d’exil. Telle était la terreur

qu’il inspirait alors, que pas une voix ne s’éleva dans Tolède pour

réclamer contre le bannissement d’un homme que ses mœurs irréprochables

et son édifiante piété avaient rendu cher à tout son troupeau. Les

commandements du roi commençaient à s’exécuter avec toute la rigueur,

avec toute la ponctualité du despotisme musulman. A l’issue de la

messe, on signifia à l’archevêque qu’il eût à partir sur-le-champ pour

le Portugal, et sans lui laisser le temps de prendre quelque bagage,

ou même de changer de costume, on le conduisit hors de la ville, et

de là, à grandes journées, jusqu’à la frontière. Deux ans après, don

Vasco mourut en odeur de sainteté à Coimbre, dans le monastère de

Saint-Dominique, où il avait choisi sa retraite, et le roi, à la prière

de ses parents, permit que son corps fût transporté à Tolède et reçût

la sépulture dans la cathédrale.[356]

Quatre jours après le départ de son archevêque, la ville de Tolède fut

témoin d’un autre revers de fortune. Le trésorier du roi, don Simuel

el Levi, autrefois le compagnon de sa captivité à Toro, et depuis son

ministre et son confident, fut tout à coup jeté en prison. Le même

jour, et dans tout le royaume, on arrêtait ses parents et ses employés.

Le crime de Simuel était sa prodigieuse fortune, et, dans un temps où

les ressources du commerce et de l’industrie étaient si mal connues, un

roi ne pouvait croire que son trésorier s’enrichît autrement qu’à ses

dépens. A l’exemple des despotes orientaux, don Pèdre avait long-temps

tout permis à son ministre pour en exiger ensuite un compte terrible.

On saisit tous ses biens, mais malheureusement pour lui on le croyait

trop habile pour n’avoir pas caché la plus grande partie de ses

trésors. Conduit à Séville, Simuel Levi fut si cruellement torturé

qu’il expira dans les angoisses de la question. On dit que le roi

trouva dans ses coffres 160,000 doubles et 4,000 marcs d’argent qu’il

s’appropria, outre beaucoup de pierreries et d’étoffes précieuses.

Une somme de 300,000 doubles fut également saisie chez les parents

du trésorier, receveurs sous ses ordres ; elle provenait des impôts

dont le recouvrement lui était confié, et allait être versée dans les

caisses du roi. Il y a lieu de croire que Levi, comme Jacques Cœur un

siècle plus tard, fut la victime de l’ignorance et de la cupidité d’un

maître qu’il avait bien servi.[357]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 89 / 163 题