La bataille de Najera, la déroute de don Henri, et surtout l’active
persévérance du cardinal-légat, avaient amené une sorte de suspension
d’armes tacite entre les deux puissances belligérantes. Le cardinal
avait obtenu de don Pèdre la promesse de reprendre les conférences de
Tudela, et n’oubliait rien pour renouer les négociations déjà deux
fois rompues. Bien que moins disposé que jamais à rien céder de ses
prétentions, don Pèdre feignit quelque déférence pour le saint-siége et
désigna Gutier Fernandez pour son plénipotentiaire. Qu’on ne s’étonne
point que le roi, instruit comme il l’était alors de la correspondance
de son ministre avec l’infant d’Aragon, lui confiât de nouveau une
mission de cette importance. Il avait ses desseins. Patient pour se
venger, il savait caresser jusqu’à ce qu’il pût frapper à coup sûr.
D’ailleurs, Fernandez à Molina, sur la frontière d’Aragon, entouré de
ses vassaux particuliers, aurait pu facilement se dérober à sa colère ;
il fallait, avant tout, le tirer de son fort. Le roi lui écrivit de
se rendre à Sadava pour conférer avec le cardinal de Boulogne, et lui
recommanda de se concerter en passant avec les maîtres des ordres
militaires, qui lui donneraient des renseignements utiles pour les
négociations qu’il allait diriger. Gutier Fernandez, sans défiance,
partit pour Alfaro, lieu désigné pour le rendez-vous avec les maîtres.
Déjà il avait été précédé par Martin Lopez, successeur de Juan de
Hinestrosa dans la charge de chambellan, qui, sous le sceau du secret,
venait révéler à don Garci Alvarez, maître de Saint-Jacques, les
volontés du roi. En arrivant à Alfaro, Fernandez trouva la troupe
sous les armes. On lui dit que le maître de Saint-Jacques et celui
d’Alcántara, venus d’un cantonnement voisin, allaient faire la montre
de leurs cavaliers, et on le pria d’assister aux exercices militaires
qui se faisaient à cette occasion. Après la revue, les deux maîtres
le conduisirent avec honneur à son logement, accompagnés d’un grand
nombre de leurs chevaliers et de leurs hommes d’armes. Là, les portes
fermées et gardées par des soldats, Martin Lopez lui signifia qu’il se
préparât à mourir. — « Qu’ai-je fait, s’écria Fernandez, pour mériter
la mort ? » Tous se turent. Le roi n’avait communiqué ses soupçons à
personne, et jamais il ne daignait expliquer ses ordres. Martin Lopez
somma le prisonnier de livrer tous ses châteaux ; il y consentit sans
hésitation. Puis il demanda s’il lui serait permis d’écrire à son
seigneur. On lui accorda cette grace, et un notaire ayant été mandé à
cet effet, il lui dicta la lettre suivante :
« Sire, moi Gutier Fernandez de Tolède, vous baise les mains et prends
congé de vous pour comparaître devant un autre seigneur plus grand que
vous n’êtes. Sire, votre grace n’ignore pas que ma mère, mes frères et
moi, depuis le jour où vous naquîtes, fûmes gens de votre maison ; et
je n’ai pas besoin de vous rappeler les maux que nous endurâmes ni les
dangers par où il nous fallut passer à votre service, au temps où doña
Léonor de Guzman avait tout pouvoir en ce royaume. Pour moi, sire, je
vous ai toujours servi loyalement.[351] Je crois que, pour vous avoir
dit avec trop de liberté des choses qui importent à vos intérêts, vous
me faites mourir. Que votre volonté s’accomplisse et que Dieu vous
pardonne, car je n’ai pas mérité mon sort. Et maintenant, sire, je vous
le dis en ce moment suprême, et ce sera mon dernier conseil, sachez
que, si vous ne mettez le glaive au fourreau, et si vous ne cessez de
frapper des têtes comme la mienne, vous perdez votre royaume et mettez
votre personne en péril. Songez à vous ; c’est un loyal serviteur qui
vous adjure, à l’heure où il ne doit dire que la vérité. »
Après avoir scellé cette lettre touchante, Fernandez tendit sa gorge au
bourreau, qui le décapita dans une chambre de la maison où il avait été
arrêté. Un arbalétrier de la garde, montant à cheval aussitôt, courut
porter sa tête, à Séville, aux pieds du roi.[352]
Pendant que Gutier Fernandez expiait à Alfaro son crime ou son
imprudence, don Pèdre ordonnait en Andalousie un autre meurtre, résolu
sur des soupçons encore plus incertains et préparé avec non moins
d’art et de dissimulation. Gomez Carrillo, commandant de quelques
forteresses prises récemment sur les Aragonais, était accusé par ses
ennemis d’entretenir une correspondance déloyale avec le comte de
Trastamare. Indigné contre ses accusateurs, et se croyant assuré de les
confondre, il se rendit aussitôt à Séville et se présenta hardiment au
roi, demandant à se justifier. Il convint qu’il avait vu pendant une
suspension d’armes quelques-uns de ses parents, émigrés en Aragon ;
mais il nia formellement que, dans ces conférences, il eût fait ou
reçu aucune proposition contraire au service de son maître. Le roi
l’accueillit gracieusement, parut l’écouter avec faveur et l’assura
qu’il avait toujours sa confiance. Il ajouta que, pour imposer silence
aux calomnies et pour éviter des relations qui pourraient être mal
interprétées, il voulait l’éloigner de la frontière d’Aragon et lui
donner le gouvernement d’Algeziras. C’était alors une des places les
plus importantes du royaume. Carrillo, croyant recevoir une faveur
signalée, accepta avec reconnaissance et partit aussitôt sur une galère
du roi pour aller prendre possession de son nouvel emploi. Mais à peine
fut-il à l’embouchure du Guadalquivir, que le capitaine de la galère
lui fit trancher la tête. En même temps et à l’autre extrémité de la
Castille, sa femme et ses fils étaient arrêtés par Martin Lopez.[353]
Ayala explique à sa manière la mort de Carrillo, qu’il n’attribue pas
à une cause politique. Suivant son récit, le roi, dans une de ces
infidélités fréquentes, mais toujours passagères, qu’il faisait à Marie
de Padilla, avait jeté les yeux sur doña Maria de Hinestrosa, cousine
de celle-ci et belle-sœur de Gomez Carrillo. Garci Laso Carrillo, son
mari, blessé dans son honneur, passa en Aragon, laissant à son frère
le soin de veiller sur la conduite de sa femme. Ainsi, ce serait pour
se débarrasser d’un surveillant incommode que le roi aurait fait périr
Gomez. J’avoue qu’une telle supposition me semble peu probable, et je
ne m’explique pas comment notre chroniqueur ne s’est pas donné la peine
de la mieux justifier. Sur la frontière d’Aragon, Gomez n’était guère
en état de troubler les amours de don Pèdre ; et l’on voit qu’après
tout, il ne se montrait pas fort jaloux de l’honneur de sa famille,
puisqu’il acceptait les faveurs du roi, n’ignorant pas la situation de
sa belle-sœur à la cour.
Quelque indignation, quelque dégoût qu’on éprouve au récit de
ces exécutions continuelles, il est impossible de les attribuer à
une férocité irréfléchie, à cette cruauté de tempérament que la
plupart des historiens prêtent à don Pèdre pour expliquer tant de
meurtres ordonnés, exécutés coup sur coup. Ils me semblent plutôt la
conséquence fatale de l’ambition du roi, aux prises avec les mœurs de
son époque. Le trait principal de son caractère est un violent amour
de la domination, toujours soupçonneux, toujours inquiet, excusable
peut-être jusqu’à un certain point dans un prince du moyen-âge, qui,
long-temps témoin des maux de l’anarchie, avait fini par ériger son
despotisme en une mission surhumaine pour régénérer son pays. Souvent
trahi, dupe des serments les plus solennels, il s’était accoutumé à
préjuger la trahison dans tout ce qui l’entourait et à punir avant
d’avoir vérifié le crime. La conscience d’un grand dessein lui faisait
regarder comme justice ses rigueurs contre toute désobéissance à ses
volontés. Dans ce temps malheureux, cette confusion de mots et d’idées
était acceptée par les peuples eux-mêmes que l’ambition des seigneurs
féodaux exposait sans cesse aux malheurs de la guerre civile. Tuer un
riche-homme, c’était, pour le vulgaire, faire justice ; c’était punir
à bon droit. Don Pèdre aussi se glorifiait de faire justice ; mais,
comme tous les despotes, il croyait la désobéissance le plus grand
des crimes. Quiconque hésitait dans l’accomplissement de ses ordres
était un traître, et sa tête était dévouée. Peut-être la conduite de
Gutier Fernandez et de Gomez Carrillo fut-elle toujours loyale, mais
les apparences étaient contre eux. L’un et l’autre avaient entretenu
des relations avec des hommes que leur maître avait proscrits et qui
notoirement travaillaient à séduire ses vassaux. Il n’en fallait pas
davantage pour faire soupçonner une trahison, et un soupçon de don
Pèdre était un arrêt de mort. Accoutumé à voir couler le sang, comme
un chevalier de son époque, à compter la vie des hommes pour peu
de chose, comme la plupart de ses compatriotes, il se mettait sans
doute médiocrement en peine pour convertir ses soupçons en preuves.
Les rois se croient des lumières supérieures à celles des autres
hommes, et don Pèdre, sans doute, se croyait infaillible. J’oserai
dire cependant que ce n’était pas sans la conviction de son bon droit
qu’il commandait les supplices, conviction trop facilement acquise,
sans doute, mais réfléchie pourtant et sincère. Il s’appliquait de
bonne foi à distinguer l’innocent du coupable, et, au XIVe siècle,
c’était beaucoup pour un despote. Alors c’était la coutume que tous les
parents d’un rebelle fussent enveloppés dans son châtiment, et l’on
ne s’étonnait pas de voir des enfants traînés sur l’échafaud de leur
père. Don Pèdre n’imita point ces cruautés aveugles. Rien ne prouve
mieux ses sentiments de justice, à prendre ce mot dans l’acception du
moyen-âge, que sa conduite à l’égard des parents de Gutier Fernandez.
A la nouvelle de la mort de ce seigneur, don Gutier Gomez, prieur de
Saint-Jean, et Diego Gomez, ses cousins, tous deux chargés de défendre
la frontière de Murcie, se croyant menacés du même coup qui venait de
frapper le chef de leur famille, abandonnèrent leur poste et prirent la
fuite. Le premier essaya de gagner Grenade, l’autre chercha un refuge
à Valence. Le prieur, arrêté à la frontière, n’attendait que la mort ;
mais le roi s’empressa de le rassurer, lui rendit ses honneurs et ses
emplois et continua de lui accorder sa confiance. Il pardonna de même à
Diego Gomez, bien qu’il fût allé demander un asile à ses ennemis.[354]
La dissimulation profonde avec laquelle don Pèdre préparait ses
vengeances, ou, si l’on veut, _ses justices_, est aujourd’hui pour
nous le trait le plus odieux de son caractère, et elle ajoute un degré
d’horreur aux meurtres qui signalèrent son règne. Je crois que cette
dissimulation fut plutôt une habitude et peut-être une nécessité de
son temps qu’un vice de son naturel. Il faut se rappeler ce qu’étaient
alors les riches-hommes de Castille, leurs forteresses inaccessibles,
leurs vassaux nourris dans des idées d’obéissance aveugle, pour
comprendre combien la force ouverte était impuissante contre eux. Avant
le perfectionnement de l’artillerie, il y avait, en Espagne, quantité
de places imprenables. Tel seigneur, retranché dans son donjon bâti
au-dessus des nuages, avec une centaine de bandits et des vivres pour
un an, se moquait des armées les plus nombreuses, et cependant, à
la tête de sa petite troupe, répandait la désolation dans toute une
province. Pour en avoir raison, il fallait nécessairement le surprendre
éloigné de son fort, séparé de ses hommes d’armes. En ce temps, la
guerre était en quelque sorte l’état normal de l’Europe, et la ruse,
bien souvent la perfidie, la seule tactique en usage. La plupart de
ces chevaliers que l’on s’habitue trop à croire semblables aux types
dessinés par les poètes ou les romanciers, se faisaient un jeu de leurs
serments. Où trouver en Espagne, dans cette triste période, des hommes
constants dans leurs alliances, fidèles à leurs amis ou même retenus
par les liens du sang ? Partout on ne rencontre que trahisons, parjures
éhontés. Faut-il s’étonner qu’un prince élevé au milieu de la guerre
civile, toujours entouré de révoltes et de conspirations, trahi par
ses frères et par ses cousins, vendu par sa mère et par sa tante, ait
cherché à tourner contre ses ennemis les armes dont il avait éprouvé
lui-même les dangereuses blessures ? Je ne fais point ici l’apologie de
don Pèdre, je veux seulement établir combien il est difficile de juger
les hommes d’autrefois avec nos idées modernes. Ce qui est un crime
à nos yeux aujourd’hui n’était pour nos aïeux du XIVe siècle qu’un
trait d’audace ; et si l’on ne peut dire que la nature humaine se soit
perfectionnée, du moins doit-on rendre grace à la civilisation d’avoir
diminué la masse des malheurs matériels en diminuant le pouvoir de mal
faire.
Peu après les événements que je viens de raconter, don Pèdre réunit à
Almazan les principaux de ses capitaines, et là, voulut bien exposer
ses griefs contre Gutier Fernandez et Gomez Carrillo. « Le premier,
dit-il, pendant son séjour à Tudela, avait eu des relations coupables
avec plusieurs rebelles, notamment avec Perez Sarmiento, dont la
trahison avait causé le désastre d’Araviana. En outre, il avait adressé
à l’infant d’Aragon des propositions contraires au devoir d’un vassal
et dangereuses pour l’état. Quant à Carrillo, placé dans un poste
de confiance sur la frontière ennemie, il n’avait pas cessé de voir
ses parents, serviteurs dévoués du comte de Trastamare.[355] » En
s’expliquant de la sorte devant ses courtisans, le roi ne cherchait pas
à justifier sa conduite ; c’était une leçon qu’il voulait leur donner ;
surtout il tenait à montrer que ses espions étaient vigilants et que
rien n’échappait à ses regards.
Don Vasco, frère de Gutier Fernandez, était archevêque de Tolède.
Le roi le croyait complice de la conjuration qu’il prétendait avoir
découverte. Il lui envoya un ordre d’exil. Telle était la terreur
qu’il inspirait alors, que pas une voix ne s’éleva dans Tolède pour
réclamer contre le bannissement d’un homme que ses mœurs irréprochables
et son édifiante piété avaient rendu cher à tout son troupeau. Les
commandements du roi commençaient à s’exécuter avec toute la rigueur,
avec toute la ponctualité du despotisme musulman. A l’issue de la
messe, on signifia à l’archevêque qu’il eût à partir sur-le-champ pour
le Portugal, et sans lui laisser le temps de prendre quelque bagage,
ou même de changer de costume, on le conduisit hors de la ville, et
de là, à grandes journées, jusqu’à la frontière. Deux ans après, don
Vasco mourut en odeur de sainteté à Coimbre, dans le monastère de
Saint-Dominique, où il avait choisi sa retraite, et le roi, à la prière
de ses parents, permit que son corps fût transporté à Tolède et reçût
la sépulture dans la cathédrale.[356]
Quatre jours après le départ de son archevêque, la ville de Tolède fut
témoin d’un autre revers de fortune. Le trésorier du roi, don Simuel
el Levi, autrefois le compagnon de sa captivité à Toro, et depuis son
ministre et son confident, fut tout à coup jeté en prison. Le même
jour, et dans tout le royaume, on arrêtait ses parents et ses employés.
Le crime de Simuel était sa prodigieuse fortune, et, dans un temps où
les ressources du commerce et de l’industrie étaient si mal connues, un
roi ne pouvait croire que son trésorier s’enrichît autrement qu’à ses
dépens. A l’exemple des despotes orientaux, don Pèdre avait long-temps
tout permis à son ministre pour en exiger ensuite un compte terrible.
On saisit tous ses biens, mais malheureusement pour lui on le croyait
trop habile pour n’avoir pas caché la plus grande partie de ses
trésors. Conduit à Séville, Simuel Levi fut si cruellement torturé
qu’il expira dans les angoisses de la question. On dit que le roi
trouva dans ses coffres 160,000 doubles et 4,000 marcs d’argent qu’il
s’appropria, outre beaucoup de pierreries et d’étoffes précieuses.
Une somme de 300,000 doubles fut également saisie chez les parents
du trésorier, receveurs sous ses ordres ; elle provenait des impôts
dont le recouvrement lui était confié, et allait être versée dans les
caisses du roi. Il y a lieu de croire que Levi, comme Jacques Cœur un
siècle plus tard, fut la victime de l’ignorance et de la cupidité d’un
maître qu’il avait bien servi.[357]