III.

Dès que don Pèdre fut en état de monter à cheval, il se mit aussitôt

en campagne avec toute son armée forte de cinq mille lances et dix

mille hommes de pied. Don Henri, le croyant encore malade sans doute,

et ignorant le nombre de ses troupes, s’était affaibli en détachant

son frère don Sanche avec un parti contre la ville de Haro ; mais, à

l’approche de l’ennemi, il quitta Pancorbo en toute hâte et se replia

sur Najera, reprenant la route qu’il avait suivie. Là, il fit mine

de résister et se retrancha en dehors de la ville, probablement pour

attendre don Sanche en danger d’être coupé. Don Pèdre s’avançait

avec lenteur, exerçant de terribles vengeances contre les villes et

les châteaux qui avaient accueilli les rebelles. A Miranda, où la

populace, excitée par les bannis, avait pillé et massacré les Juifs,

il fît arrêter les chefs de l’émeute, et en sa présence même ces

misérables furent brûlés vifs ou bouillis dans d’énormes chaudières.

Ces effroyables supplices étaient autorisés par d’anciennes lois, mais

depuis bien des années on n’en avait fait aucun usage. L’horreur de ces

châtiments faisait oublier le crime des coupables.[340]

Comme il marchait sur Najera en délibération de combattre, un prêtre,

venu de Santo-Domingo de la Calzada, se présenta devant lui, demandant

à lui parler en particulier. « Sire, dit-il, monsieur saint Dominique

m’est apparu en songe, et m’ordonne de vous avertir que si vous ne

vous amendez, don Henri, votre frère, vous tuera de sa main.[341] »

Cette étrange révélation, qui dans la suite put passer pour une

prophétie, n’était probablement que la rêverie d’un cerveau malade.

La haine fanatique qu’inspirait à beaucoup de prêtres l’irréligion

avérée du roi avait probablement exalté ce visionnaire, et il n’est pas

surprenant qu’à la veille d’une bataille où les deux frères allaient

se rencontrer l’épée à la main, il prédît une mort violente à celui

que l’église avait condamné. Le roi, troublé d’abord par l’air inspiré

et l’assurance du prêtre, s’imagina bientôt que c’était un émissaire

de l’ennemi envoyé pour jeter le découragement parmi ses soldats. Il

le menaça pour en obtenir des aveux. Ce fut en vain qu’on le pressa de

nommer ceux qui l’avaient envoyé. A toutes les questions, le prêtre

répondait imperturbablement qu’il ne tenait sa mission que de saint

Dominique. Don Pèdre, irrité de son obstination, le fit brûler vif en

tête de son camp.[342]

Quoique naturellement superstitieux comme tous les hommes de son

temps, le roi redoutait plus la malice de ses ennemis que le courroux

des saints, et il poursuivit sa marche, bien résolu de combattre.

Un vendredi, à la fin d’avril 1360, il découvrit l’armée du Comte

en bataille, postée sur une colline en avant de Najera, et forte

d’environ trois mille hommes, dont un tiers de cavalerie. Au sommet

du mamelon occupé par les rebelles, on distinguait la tente du Comte

et sa bannière flottant à côté de celle de don Tello, dont les vassaux

étaient demeurés avec son frère. Sans attendre le reste de l’armée,

l’avant-garde du roi chargea impétueusement, et du premier choc gagna

la hauteur et s’empara des deux bannières. La troupe du Comte s’enfuit

dans le plus grand désordre vers Najera, et la plupart des hommes

d’armes, abandonnant leurs chevaux, se jetèrent dans les fossés, car en

un moment le pont fut encombré par les fuyards. Don Henri lui-même ne

put entrer dans la ville que par un trou de la muraille qu’on élargit

pour le recevoir. La nuit empêcha don Pèdre de poursuivre son succès

et d’exterminer le reste des rebelles. Satisfait de la journée, il fit

sonner la retraite, et regagna son camp éloigné de Najera de quelques

milles. Le lendemain matin, comme il en sortait à la tête de son armée

pour donner l’assaut, il rencontra quelques-uns de ses génétaires

revenant d’une escarmouche aux barrières de la ville. Le premier homme

qui s’offrit à sa vue était un des écuyers de son hôtel ; il avait le

visage baigné de pleurs et poussait des sanglots ; son oncle venait

d’être tué à ses côtés. Encore souffrant de sa maladie, ému de la

sinistre prédiction du prêtre et de sa persévérance à nommer saint

Dominique au milieu des flammes, le roi crut voir un présage funeste

dans la rencontre de cet homme désolé. Sa fermeté l’abandonna tout

à coup. Ce fut en vain qu’on lui représenta la situation désespérée

de l’ennemi, hors d’état de tenir quelques heures dans une ville mal

fortifiée et sans provisions. Un dernier effort allait mettre son

frère entre ses mains et le délivrer pour toujours du plus redoutable

de ses adversaires. Don Pèdre n’était plus le même homme. Il refusa

obstinément de pousser sa pointe. Au lieu d’attaquer Najera, ou tout

au moins de l’investir, il retourna brusquement à Santo-Domingo,

probablement avec le dessein d’apaiser par quelque expiation la colère

de saint Dominique. Cependant don Henri et le comte d’Osuna, attribuant

leur salut à la protection divine, s’empressaient d’évacuer Najera pour

se jeter en Navarre, suivis de don Sanche, qui parvint à les rejoindre.

Leur retraite fut pénible. Les hommes d’armes étaient démontés pour la

plupart ; tous avaient perdu leurs équipages, et le nombre de leurs

blessés embarrassait encore leur marche. On croit que, s’ils eussent

été poursuivis avec vigueur, pas un seul n’eût repassé la frontière.

Mais don Pèdre demeurait immobile, et paraissait avoir tout oublié,

jusqu’à sa haine. Un moment, il parut sortir de sa léthargie et poussa

les fuyards jusqu’à Logroño. Là, le cardinal Gui de Boulogne accourut

à sa rencontre, et d’un mot l’arrêta. L’armée, qui marchait remplie

d’ardeur, eut ordre de faire halte et de ne plus troubler la retraite

de l’ennemi.[343] Dès que le territoire castillan fut évacué par les

rebelles, le roi, qui semblait toujours en proie à une hallucination

étrange, se hâta de quitter le théâtre de la guerre et de retourner

à Séville. Il laissait sur la frontière la plus grande partie de ses

troupes sous le commandement des trois maîtres des ordres militaires

et de Gutier Fernandez, qui, lorsque l’invasion du comte don Henri eut

amené la rupture des conférences de Tudela, s’était mis à la tête d’un

corps détaché à Molina.

La défaite de don Henri n’avait pas ébranlé la faveur dont il

jouissait auprès du roi d’Aragon, mais elle fit sentir à ce prince

la nécessité de mettre un terme, dans son intérêt, à la rivalité qui

régnait entre ses lieutenants. Peu de jours après la bataille de

Najera, ayant réuni l’infant et le comte de Trastamare, il les obligea

de se jurer paix et amitié, et, selon l’usage, un acte solennel fut

dressé en témoignage de cette réconciliation. Les mains étendues sur

les Évangiles, don Fernand et don Henri se promirent d’abjurer leurs

rancunes, et de n’avoir plus d’autre but que le service et l’honneur du

roi d’Aragon. Ils s’engagèrent par le même traité à lui révéler toutes

les propositions qu’ils recevraient du roi de Castille, et à faire à ce

dernier « tout mal, dommage et déshonneur, de bon accord et en toute

loyauté.[344] » Je transcris les termes mêmes de ce singulier contrat.

En retour, le roi d’Aragon leur renouvela l’assurance de sa protection

et la promesse de ne jamais traiter avec son ennemi sans stipuler en

leur faveur les conditions qu’ils exigeraient.

La sincérité de Pierre IV ne tarda pas à être mise à l’épreuve. Dès

le lendemain de cette convention, Bernal de Cabrera, au retour d’une

mission auprès du roi de Castille, rapporta l’ultimatum de ce prince.

Une seule difficulté, suivant l’ambassadeur aragonais, empêchait la

conclusion d’une paix solide ; c’était la révocation demandée par

Pierre IV de la sentence de haute trahison rendue par don Pèdre contre

l’infant don Fernand et Henri de Trastamare. Le roi de Castille se

refusait à leur réhabilitation, et se croyait tellement assuré de son

bon droit, qu’il avait offert à Cabrera de remettre entre ses mains

le jugement de l’affaire. Il lui avait proposé de désigner lui-même

six arbitres à son choix, parmi les prélats ou les riches-hommes de

Castille, et de reviser avec eux la sentence d’Almazan. Peut-être,

en faisant une semblable ouverture, don Pèdre comptait-il un peu sur

l’inimitié patente qui existait entre ce ministre et les princes

castillans ; peut-être encore, comme on le prétendit dans la suite,

s’était-il emparé de l’esprit de Cabrera par de puissantes séductions.

L’affaire fut portée au conseil secret de Pierre IV ; mais les

débats furent arrêtés aussitôt par le roi, qui rappela son serment

de ne jamais traiter avec le Castillan sans stipuler des conditions

honorables pour les bannis ses alliés. Cabrera, qui s’était toujours

montré l’avocat de la paix, dut se soumettre à la résolution de son

maître, mais il demanda que sa proposition fût enregistrée et qu’on lui

donnât acte de ses efforts pour obtenir un accommodement.[345]

Cette fidélité à ses engagements et ces scrupules tout nouveaux chez

Pierre IV s’expliquent assez bien par l’espoir qu’il fondait en ce

moment sur une nouvelle alliance. Il traitait alors avec les Maures

de Grenade et les déterminait à faire une diversion puissante. Il se

flattait de donner bientôt au roi de Castille tant d’occupation en

Andalousie, qu’il fût forcé d’abandonner la frontière d’Aragon. La

suite du récit montrera que ses calculs étaient justes.

Cependant la fortune semblait maintenant sourire à don Pèdre, et

ses armes étaient aussi heureuses sur mer que sur terre. Peu après

son arrivée à Séville, un aventurier nommé Zorzo,[346] capitaine des

arbalétriers de sa garde, envoyé par lui en croisière sur les côtes de

Barbarie, amena dans le port quatre galères aragonaises qu’il avait

capturées après un brillant combat. Le roi, depuis l’insulte faite à

son pavillon par Perellòs, ne voulait plus voir que des pirates dans

les marins aragonais. Il les fit traiter comme tels. Le capitaine des

quatre galères, gentilhomme valencien, camerlingue du roi d’Aragon, fut

mis à mort, et, avec lui, une partie de ses équipages.[347]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 87 / 163 题