II.

Au moment où la flotte castillanne, parfaitement armée, se préparait à

quitter le Guadalquivir, le cardinal Gui de Boulogne arriva en Espagne

avec une mission du saint-père. Il venait renouveler les tentatives

d’intervention pacifique où avait échoué son prédécesseur, le cardinal

Guillaume. Instruit que don Pèdre reprochait à ce dernier sa hauteur,

et surtout sa partialité pour l’Aragonais, il crut être plus heureux en

affectant de suivre une tout autre politique, et débuta par caresser

cet orgueil si facilement irritable. « Le pape, dit-il à don Pèdre,

regarde le roi de Castille comme le bouclier de toute la chrétienté,

et gémit de le voir tourner ses armes contre un prince catholique au

lieu d’imiter ses glorieux ancêtres qui ont si vaillamment combattu

contre les ennemis de foi. Le saint-père regrette de ne pouvoir

venir en personne terminer une guerre si cruelle et si nuisible à la

religion.[308] » Quelle que fût son impatience d’entrer en campagne,

don Pèdre ne se montra pas insensible à ces flatteries adroites. Il

vint recevoir le légat à la frontière, dans la ville d’Almazan, et lui

fit l’accueil le plus gracieux. Néanmoins, loin de rabattre quelque

chose de ses prétentions, il les éleva encore. Il demandait toujours

la remise de Perellòs et l’expulsion des émigrés castillans, parmi

lesquels il comptait maintenant don Fernand, le frère du roi d’Aragon.

En outre, il réclamait les places d’Alicante et d’Orihuela, ainsi que

quelques autres forteresses, se fondant sur ce qu’elles avaient fait

autrefois partie du royaume de Murcie et sur ce qu’elles lui avaient

été cédées ou vendues, lors du traité de Toro, par don Fernand qui

alors en était le seigneur. Enfin et pour dernière condition, il

exigeait que le roi d’Aragon lui payât les frais de la guerre estimés

par lui à cinq cent mille florins.

Sans se récrier contre l’exagération de ces demandes, le légat,

satisfait d’avoir retardé par sa seule présence l’invasion imminente

des Castillans, transmit aussitôt à Pierre IV les propositions qu’il

venait de recevoir. De ce côté, le cardinal ne rencontrait pas une

moindre obstination. L’Aragonais, protestant contre toute cession de

territoire, niait absolument les droits allégués par don Pèdre sur les

places du royaume de Valence ; cependant, dans son amour pour la paix,

il voulait bien, disait-il, s’en rapporter sur ce point à la décision

du saint-siége, et provisoirement il chargea un docteur de plaider sa

cause par devant le légat. Quant à livrer son vassal Perellòs, sur une

simple accusation, à la justice d’un prince étranger, l’honneur de sa

couronne le lui interdisait ; seulement il renouvelait la promesse

de le faire juger, et, dans le cas où ses tribunaux le trouveraient

coupable, il offrait de le remettre aux mains du monarque offensé.

Ses refus étaient encore plus péremptoires au sujet des indemnités

réclamées le roi de Castille, l’agresseur, selon lui, n’étant pas

fondé mettre les dépenses de la guerre à la charge de celui qui

avait repoussé une invasion injuste. Le seul point sur lequel Pierre

IV se montrait facile était l’expulsion des émigrés castillans, et

il semblait avoir oublié ses conventions récentes avec le comte de

Trastamare. Toutefois il faisait une réserve à l’égard de l’infant don

Fernand, qui, prince aragonais et héritier éventuel de sa couronne, ne

pouvait en aucune façon être assimilé aux autres réfugiés sujets de don

Pèdre.[309]

Entre des prétentions si opposées, le légat prévit que le débat

serait long et obstiné ; aussi son premier soin fut de demander aux

deux princes une trêve d’un an au moins pour examiner à loisir les

pièces de ce grand procès, recevoir les avis du saint-siége et régler

les choses suivant l’équité. A cette proposition, don Pèdre s’écria

qu’il serait insensé d’accorder une trêve au moment où sa flotte,

armée avec des dépenses énormes, était prête à mettre à la voile,

et lorsque ses troupes se trouvaient déjà réunies, soldées et sur

le point de passer la frontière. Tout ce qu’il pouvait accorder par

esprit de conciliation, et en témoignage de sa déférence pour l’envoyé

du saint-père, c’était de réduire ses demandes à la remise des places

contestées et à l’éloignement immédiat des émigrés castillans. Sur ces

deux points il serait toujours inflexible.

L’Aragonais, faisant bon marché de ses sermens, eût volontiers

expulsé sur-le-champ le comte de Trastamare et ses compagnons, mais

il persistait à garder Alicante et Orihuela jusqu’à la décision du

pape. En définitive, il proposa de réduire la trêve à six mois, et

de remettre la solution de toutes les difficultés pendantes à deux

plénipotentiaires entre lesquels le légat ferait office d’arbitre

suprême. Lorsque le légat rapporta cette réponse : « Cardinal, lui dit

don Pèdre, qu’on ne me parle plus de trêve. Toutes ces propositions ne

tendent qu’à me faire perdre mes avantages. Désormais que les armes

décident entre nous.[310] »

Pendant ces inutiles pourparlers, la guerre d’escarmouches et de

pillages continuait, entretenue surtout par les émigrés castillans au

service du comte de Trastamare et de l’infant d’Aragon. J’omets une

foule de combats obscurs, de bicoques assiégées ou surprises, pour

rapporter une anecdote singulière attestée par un auteur grave, Alonso

Martinez de Talavera, chapelain de don Juan II, roi de Castille, et

auteur d’une chronique estimée. Don Pèdre, dit-il, s’étant présenté

devant le château de Cabezon, appartenant au comte de Trastamare,

somma vainement le gouverneur de lui rendre la place. Celui-ci, fidèle

à son seigneur, ne daigna pas répondre au héraut qui lui faisait de

magnifiques promesses, et refusa même une entrevue que le roi lui

demandait. Toute la garnison du château ne consistait cependant qu’en

dix écuyers, bannis castillans ; mais derrière de hautes et épaisses

murailles, dans un donjon bâti sur des rochers à pic, où l’on ne

pouvait amener des machines, dix hommes résolus n’avaient pas de peine

à se défendre contre une armée et ne cédaient qu’à la famine. Le siége

devait être long, la place étant bien approvisionnée. Pourtant les

dix écuyers, tous jeunes, étaient bien gens à repousser bravement un

assaut, mais non pas à souffrir avec patience les ennuis d’un blocus.

Il leur fallait des distractions, et ils demandèrent insolemment au

châtelain des femmes pour leur tenir compagnie dans leur nid d’aigles.

Or, il n’y avait à Cabezon d’autres femmes que la châtelaine et sa

fille. « Si vous ne nous les livrez pour en faire à notre plaisir,

dirent-ils au gouverneur, nous quittons tous votre château, ou, mieux

encore, nous en ouvrons la porte au roi de Castille. » En de telles

nécessités, le code de l’honneur chevaleresque était précis. Au siége

de Tarifa, Alonso Perez de Guzman, sommé de rendre la ville, sous peine

de voir massacrer son fils à ses yeux, répondit aux Maures en leur

jetant son épée pour égorger l’enfant.[311] Cette action, qui valut au

gouverneur de Tarifa le surnom de Guzman-le-Bon, était une _fazaña_,

un de ces précédents héroïques que tout _prud’homme_ devait imiter.

_Permittitur homicidium filii potius quant deditio castelli_, tel est

l’axiome d’un docteur chevaleresque de cette époque. Le châtelain de

Cabezon, aussi magnanime à sa manière que Guzman-le-Bon, fit en sorte

que sa garnison ne songeât plus à l’abandonner. Cependant deux écuyers,

moins pervers que leurs camarades, eurent horreur de leur trahison

et s’échappèrent du château. Conduits au roi, ils lui racontèrent la

mutinerie dont ils avaient été les témoins et les suites qu’elle avait

eues. Don Pèdre, indigné, supplia aussitôt le gouverneur qu’il lui

permît de faire justice des coupables. En échange de ces félons, il

offrait dix gentilshommes de son armée, qui n’entreraient dans Cabezon

qu’après avoir prêté le serment de défendre le château envers et contre

tous, voire contre le roi lui-même, et de mourir à leur poste avec le

commandant. Cette proposition ayant été acceptée, le roi fil écarteler

les traîtres, dont les corps déchirés furent ensuite livrés aux

flammes.[312] Sous les couleurs dont une imagination romanesque a orné

cette aventure, il est difficile de démêler aujourd’hui la vérité de la

fiction ; mais on y voit du moins l’opinion du peuple sur le caractère

de don Pèdre, mélange bizarre de sentiments chevaleresques et d’amour

de la justice poussé jusqu’à la férocité.

Don Pèdre, attribuant le rejet de son ultimatum par l’Aragonais aux

intrigues des émigrés castillans et des mécontents de son royaume, ne

respirait plus que vengeance. En présence même du légat, il rendit

sentence de haute trahison contre l’infant don Fernand, Henri de

Trastamare, Pedro et Gomez Carrillo, et quelques autres réfugiés,

chevaliers de distinction. Ce fut, suivant Ayala, une grande faute

politique, car, en ce moment même, plusieurs des bannis sollicitaient

secrètement leur pardon et n’aspiraient qu’à se détacher d’une cause

qu’ils croyaient perdue. Proscrits par leur seigneur naturel, et

n’ayant plus d’espoir que dans le prince qui leur donnait asile, ils

déployèrent à le servir un dévouement fatal à la Castille.[313] La

fureur de don Pèdre ne se contenta point d’une vaine formalité. Il lui

fallait du sang, et, malheureusement, il avait entre ses mains des

otages chers à ses ennemis : c’étaient la reine Léonor, mère de don

Fernand, prisonnière dans le château de Castrojeriz ; sa bru, doña

Isabel de Lara, femme de don Juan d’Aragon, égorgé à Bilbao ; enfin,

doña Juana de Lara, femme de don Tello. Léonor fut la première victime.

On dit qu’aucun Castillan n’ayant osé porter la main sur la sœur du

roi don Alphonse, des esclaves africains furent chargés de lui donner

la mort.[314] Peu après, doña Juana termina ses jours dans un donjon

de Séville, empoisonnée, dit-on, par ordre du roi. Sa sœur Isabel,

prisonnière pendant quelque temps à Castrojeriz, fut transférée dans

le château de Jerez, où elle eut bientôt pour compagne de captivité la

reine Blanche, amenée de Sigüenza. Ces deux infortunées ne devaient

plus sortir vivantes de leur prison.[315]

Après l’exécution de ces ordres cruels, qui excitèrent un sentiment

d’horreur dans toute la Castille, don Pèdre quitta Almazan peur aller

prendre le commandement de sa flotte. Sur la frontière d’Aragon, il

laissait cinq corps d’armée échelonnés depuis la Vieille-Castille

jusqu’à Molina, dans le royaume de Murcie. Trois de ces corps, dont

le principal était sous les ordres de Juan de Hinestrosa, étaient

cantonnés dans la province de Soria, et destinés à opérer contre

les troupes du comte de Trastamare. Les autres étaient opposés à

l’infant don Fernand, qui occupait Orihuela, à l’extrémité méridionale

du royaume de Valence. Ces cinq divisions présentaient un total de

5,000 hommes d’armes, sans compter les arbalétriers et les milices

des communes.[316] Au nombre des chefs choisis pour commander

ces différents corps, ce n’est pas sans surprise que l’on trouve

don Fernand de Castro, frère de cette Juana, reine d’un jour, si

outrageusement abandonnée par don Pèdre au commencement de la dernière

guerre civile. On l’a vu renier solennellement l’hommage-lige dû au

roi et prendre la part la plus active aux troubles de l’année 1354.

Marié à doña Juana, fille naturelle du roi don Alphonse et de Léonor de

Guzman, il avait quitté Toro peu après la captivité de don Pèdre pour

se rendre en Galice, où il avait de grandes possessions et une immense

clientelle. Depuis ce moment, il demeure étranger aux troubles civils

du royaume. Au commencement de la guerre d’Aragon, après la prise de

Tarazona, il amène des renforts au camp de Castille, et, désormais,

il est devenu un vassal fidèle. Il est traité par le roi avec la

plus grande confiance, et cette confiance est méritée sans doute,

car son dévouement fut à l’épreuve de la mauvaise fortune. A défaut

de renseignements précis qui expliquent un changement si complet,

on a supposé à don Fernand de Castro des vues intéressées qui le

rattachaient à don Pèdre. Sa sœur doña Juana, suivant quelques auteurs,

aurait eu un fils du roi, et, quelque doute que l’on pût élever sur la

légitimité de cet enfant, il devenait cependant un prétendant éventuel

à la couronne de Castille. Dans cette hypothèse, don Fernand n’aurait

changé de parti que dans l’espoir d’obtenir la reconnaissance de son

neveu. Mais, d’abord, l’existence même de ce fils n’est attestée par

aucun document contemporain, et, de plus, la suite du récit prouvera

que don Pèdre réserva toute sa tendresse pour les enfants qu’il avait

eus de Marie de Padilla. Si don Fernand eut quelques illusions à cet

égard, elles ne purent être que de courte durée. Il est beaucoup plus

vraisemblable qu’une offense du comte de Trastamare alluma dans son ame

altière une haine mortelle contre ses anciens alliés. Don Henri, qui

lui avait accordé sa sœur lorsqu’il avait besoin de ses services, fit

casser le mariage dès qu’il se crut assez fort pour s’en passer.[317]

Il obligea sa sœur à revenir auprès de lui, et, après la dispersion

des rebelles, il la conduisit en Aragon, où elle se remaria dans la

suite.[318] Suivant toute apparence, Fernand de Castro conserva un si

vif ressentiment de cet outrage, qu’oubliant ses anciens griefs contre

le roi, il ne pensa plus qu’à se venger de don Henri ; et, pour assurer

sa vengeance, il s’allia franchement à l’implacable ennemi de ce

dernier. Quels que soient les motifs de son changement, il fut le seul

des chefs de la ligue que don Pèdre ait toujours ménagé et avec lequel

il se soit réconcilié d’une manière franche et durable.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 82 / 163 题