La flotte réunie à Séville n’attendait que l’arrivée du roi pour mettre
à la voile. Elle se composait de vingt-huit galères castillannes, deux
galéasses, quatre bâtiments à voiles et pontés, nommés _leños_, outre
quatre-vingts navires marchands équipés pour le combat, c’est-à-dire
ayant chacun un gaillard élevé, sur l’avant. Dans le port d’Algeziras,
elle devait rallier trois galères armées par le roi maure de Grenade ;
enfin elle allait être encore renforcée de dix galères et d’une
galéasse envoyées par le roi de Portugal. Le vaisseau que montait
don Pèdre était le plus grand qu’on eût vu dans ces mers. C’était
une galère nommée _Uxel_,[319] prise autrefois sur les Maures. Elle
portait trois châteaux ou tours à plusieurs étages, où l’on plaçait des
arbalétriers qui, dominant les navires ennemis, combattaient d’en haut
avec avantage. L’entrepont contenait une écurie pour quarante chevaux,
et, outre les matelots nécessaires à la manœuvre, son équipage se
composait de cent soixante hommes d’armes et cent vingt arbalétriers.
L’historien Pero Lopez d’Ayala était à bord de ce vaisseau, commandant
du château de poupe. Parmi les capitaines des autres navires, on
remarquait plusieurs Génois, considérés comme les hommes de mer les
plus habiles de cette époque, qui tous, ainsi que l’amiral Gil de
Boccanegra, étaient depuis long-temps au service de Castille.
Vers la fin d’avril 1359, cette grande flotte entra dans la
Méditerranée, après avoir vainement attendu pendant deux semaines les
vaisseaux portugais sur la rade d’Algeziras. Le 7 mai, elle était
signalée à la hauteur de Carthagène, où elle relâcha encore quelques
jours.[320] En quittant Séville, le roi avait annoncé qu’il voulait
finir la guerre par une bataille décisive. Barcelone, centre du
commerce et de la puissance navale des monarques aragonais, devait
être le but de ses efforts. A cette époque, cette ville, encore mal
fortifiée, comptait pour sa défense, comme Athènes autrefois, sur le
nombre de ses vaisseaux et le courage de ses marins. Il était donc
important de ne pas laisser à l’ennemi le loisir d’y organiser une
résistance vigoureuse ; néanmoins le roi perdit inutilement beaucoup
de temps à croiser devant Algéziras, puis devant Carthagène ; enfin
il s’arrêta encore devant Guardamar, dont il eut cette fois la
satisfaction de prendre le château, témoin de son désastre l’année
précédente. Longeant la côte de Valence et répandant partout l’alarme,
il rallia enfin à l’embouchure de l’Èbre l’escadre portugaise. Le
légat, qui se trouvait alors à Tortose, se fit aussitôt conduire à son
bord, et vint le supplier, toujours sans succès, d’accorder quelques
jours de trêve. Le roi l’accueillit avec honneur, l’admit à sa table,
mais rejeta bien loin toutes ses propositions.
Une escadrille de sept galères, qui précédait la flotte castillanne,
cherchant inutilement des navires aragonais, ramena à Carthagène, au
bout de quelques jours de croisière, une carraque vénitienne, capturée
à la hauteur des Baléares. Le roi de Castille était alors en paix avec
la République ; mais, dit Ayala, c’est l’usage des princes, quand ils
ont une armée en mer, d’emmener de gré ou de force tous les vaisseaux
neutres qu’ils rencontrent.[321] Tel était alors le droit maritime
de l’Europe. La carraque, richement chargée, fut d’abord déclarée de
bonne prise ; cependant, quelque temps après, elle fut relâchée sur les
réclamations des consuls vénitiens.
Barcelone, au XIVe siècle la ville la plus commerçante et la plus
riche de l’Espagne, est bâtie au bord d’une anse qui s’ouvre au
sud-sud-est dans la Méditerranée. En face de la ville, une langue
de terre étroite, sur laquelle est situé aujourd’hui le bourg de
Barcelonette, protége le mouillage du côté de l’est, tandis qu’une
chaîne de montagnes peu éloignée de la côte le défend contre les vents
de l’ouest et du nord. Au sud, l’entrée du port est resserrée par des
rochers cachés sous l’eau et des bancs de sable, qu’on nomme en catalan
les _tasques_. Aujourd’hui les vaisseaux vont jeter l’ancre sous la
presqu’île de Barcelonette ; car, du côté de la ville, l’eau est peu
profonde et le port tend à se combler. Il résulte même de documents
authentiques qu’il y a moins de trois siècles les galères s’amarraient
près de la bourse, c’est-à-dire que la mer couvrait l’emplacement de
plusieurs rues modernes. En 1359, la ville n’avait pas de remparts du
côté du rivage, et le temps manquait pour élever des fortifications
régulières qui la missent à l’abri d’une descente. Mais le roi
d’Aragon, accourant à Barcelone, avait fait proclamer l’antique usage :
_Princeps namque_,[322] qui obligeait toute la population à prendre
les armes et à former la milice tumultuaire, qui garde encore le nom
de _somatènes_.[323] On fit disparaître soigneusement les balises et
les signaux qui marquaient les passes entre les tasques, et dans ces
passes mêmes on coula des ancres énormes pour enfoncer les bordages
des navires castillans qui s’y engageraient sans précaution. Dix
galères bien armées, quelques-unes portant des bombardes, formèrent
une ligne d’embossage, qui, vers le sud, s’appuyait aux tasques à la
hauteur du mont Jouy, et se prolongeait au nord jusqu’au couvent des
frères mineurs,[324] couvrant ainsi l’entrée des principales rues
qui débouchaient sur le port. Quatre machines nommées _bricoles_,
probablement des espèces de catapultes, portées sur des roues, étaient
sur le rivage, prêtes à être dirigées sur le point qu’assaillirait
l’ennemi. Entre les galères, quantité d’autres bâtiments garnis de
manlelets et de bastingages étaient remplis de marins et de gens de
trait. Enfin, derrière la ligne d’embossage, sur la grève même, les
habitants de Barcelone avaient improvisé une sorte de rempart avec des
barques renversées, la quille en l’air, derrière lequel se rangèrent
tous les corps de métiers, chacun sous sa bannière, soutenus par les
_somatènes_ de la campagne appelés dans la ville par le tocsin de la
cathédrale. Tous ces préparatifs étaient terminés, lorsque la flotte
castillanne parut en dehors des tasques, forte de quarante et une
galères, sans compter les bâtiments à voiles.
En donnant imprudemment dans les passes, elle aurait peut-être éprouvé
de grandes avaries ; mais un esclave, s’échappant de la ville à la
nage, vint révéler aux amiraux de don Pèdre l’existence des piéges
sous-marins dont je viens de parler. Il fallait les détruire avant de
rien entreprendre contre la ville, et pendant deux ou trois jours des
chaloupes furent détachées pour enlever les ancres disposées dans les
passes. Cet obstacle écarté, toute la flotte s’avança en bon ordre,
le lendemain de la Pentecôte, 10 juin 1359, et se rangea en bataille
parallèlement à la ligne d’embossage aragonaise. Toute la journée
on combattit de loin sans se faire grand mal. C’était plutôt une
reconnaissance qu’une attaque sérieuse. Vers le soir, les vaisseaux
castillans se retirèrent et allèrent mouiller en dehors des tasques.
Pendant la nuit, les Catalans resserrèrent leur ligne d’embossage et
la rapprochèrent de la ville, afin de pouvoir être soutenus par leurs
machines et les gens de trait qui bordaient le rivage. Le lendemain,
l’engagement fut plus sérieux. Les navires castillans portaient sur
leurs gaillards d’arrière des catapultes qui lançaient de grosses
pierres ; mais, soit que ces engins tirassent de trop loin, soit qu’ils
fussent mal dirigés, l’effet en fut presque nul, et les Catalans, en
voyant tomber les pierres dans l’eau, répondaient par des huées à
ces décharges inutiles. Leur artillerie, au contraire, mieux servie,
produisit quelque désordre parmi les assaillants. Le fait suivant,
rapporté par le roi d’Aragon dans ses mémoires, prouve que déjà l’on
savait pointer les canons avec quelque précision et les charger assez
rapidement.[325] Le principal effort des Castillans se portait contre
le premier vaisseau à la droite de la ligne d’embossage, et ils
détachèrent, pour l’accabler, leur plus gros navire armé d’une énorme
catapulte. « Comme elle allait jouer, dit Pierre IV, notre vaisseau
tira une bombarde dont la pierre, donnant dans le château d’arrière
du Castillan, y fit des avaries et occit un homme. Tôt après ladite
bombarde lâcha un autre trait qui férit l’arbre de la nef ennemie, en
fit voler un grand éclat et navra plusieurs mariniers.[326] »
Maltraités dans toutes leurs attaques et désespérant de forcer la ligne
ennemie, les amiraux castillans donnèrent le signal de la retraite
après quelques heures de combat, et toute la flotte, virant de bord,
gagna le large et cingla vers les îles Baléares. Don Pèdre se fit
débarquer à Iviça et mit le siége devant la capitale de l’île. Ainsi,
au lieu de profiter de la grande supériorité de ses forces navales
pour détruire les escadres aragonaises dispersées, il employait son
immense armement contre une place médiocre. Une faute si grossière
n’échappa point au roi d’Aragon. Tirant aussitôt de tous ses ports
les galères qui s’y trouvaient armées, il en forma une flotte de
quarante voiles qu’il conduisit lui-même à Mallorque. Les prières
de ses capitaines, qui le suppliaient de ne pas s’exposer dans une
bataille navale, le déterminèrent à demeurer dans l’île, et il remit
le commandement à son amiral don Bernal de Cabrera, le chargeant de
ravitailler la place assiégée. Au premier bruit de la réunion d’une
flotte aragonaise, don Pèdre, dans son ardeur de combattre, quitta
précipitamment Iviça, abandonnant ses engins et son artillerie,[327]
et fit voile pour la côte de Valence. Il vint jeter l’ancre devant
Calpe, près de l’embouchure de la rivière de Denia. La presqu’île de
Calpe couvrait ses vaisseaux lorsqu’on signala la flotte d’Aragon.
Pour le nombre et la force des navires, l’avantage était du côté des
Castillans. Cabrera n’avait que quarante galères, don Pèdre en avait
quarante et une et plus de quatre-vingts navires à voiles ; mais,
pour que ces derniers pussent prendre part au combat, il fallait un
vent favorable, et, au moment où les deux flottes se découvrirent, il
faisait un calme plat. On tint conseil. Le Génois Boccanegra, amiral de
Castille, conseillait au roi de descendre à terre, lui remontrant qu’il
était indigne de lui de combattre de sa personne dans une bataille où
le roi d’Aragon ne se présentait pas. Peut-être Boccanegra voulait-il
décliner la responsabilité de la vie du roi, une imprudence, une fausse
manœuvre, les hasards de la mer, pouvant exposer son vaisseau à une
destruction inévitable ; peut-être l’amiral prétendait-il se réserver
à lui seul l’honneur de la victoire. Il proposait d’ailleurs que les
galères prissent à la remorque dix des plus gros vaisseaux qu’elles
mettraient en ligne au milieu d’elles. Quant aux autres navires à
voiles que le calme condamnait à l’immobilité, il voulait que, pendant
le combat, ils détachassent contre l’ennemi toutes leurs chaloupes
remplies d’arbalétriers. Don Pèdre s’obstinait à rester à son bord. On
perdit beaucoup de temps à délibérer, puis à se préparer à la bataille.
Pendant qu’on remorquait péniblement les navires à voiles, les galères
aragonaises, ayant reconnu la supériorité des Castillans, faisaient
force de rames et parvenaient à se jeter dans la rivière de Denia sous
la protection des forts et des milices valenciennes accourues sur la
plage. On désespéra de les forcer dans cette retraite.
Pendant deux jours don Pèdre leur présenta vainement la bataille.
Cabrera demeura immobile dans la rivière, où le roi n’osa point
s’engager. Las de ce blocus inutile, et sans espoir d’attirer l’ennemi
au combat, don Pèdre prit le parti de la retraite et gagna lentement
Carthagène avec toute sa flotte, après avoir fait près d’Alicante
une démonstration de descente qui fut repoussée. A Carthagène, les
galères portugaises, qui, d’après leur traité, ne devaient demeurer que
trois mois aux ordres du roi de Castille, le quittèrent pour regagner
leurs ports. Ce fut le signal de la dispersion générale. Les navires
marchands congédiés rentrèrent dans l’Océan ; les galères castillannes
allèrent désarmer à Séville, les vaisseaux maures à Malaga.[328] De
sa personne, le roi partit de Carthagène pour courir au château de
Tordesillas, où Marie de Padilla allait bientôt lui donner un fils.
Telle fut la fin de cette grande expédition sur laquelle le roi avait
fondé de si hautes espérances. Après tant de préparatifs, tant de
dépenses, cette flotte, qui devait conquérir la Catalogne, rentrait
au port ramenant pour tout trophée la carraque prise aux Vénitiens.
Cette capture avait échauffé l’avidité des capitaines castillans. Ils
représentèrent à don Pèdre que, s’étant attiré déjà l’inimitié de la
République en prenant un seul vaisseau, il fallait recueillir les
profits d’une rupture désormais inévitable. Douze vaisseaux de Venise,
venant de Flandre, richement chargés, allaient passer le détroit de
Gibraltar ; on proposa de les arrêter au passage. Cet acte de piraterie
contre des neutres fut, dit-on, approuvé par le roi, qui donna
l’ordre à vingt galères de croiser dans le détroit pour surprendre
les Vénitiens ; mais la mer était décidément contraire à don Pèdre.
L’escadre de la République traversa le détroit sans obstacle, ignorant
même le danger qui la menaçait, grace à un coup de vent qui poussa les
galères du roi jusqu’au cap d’Espartel.[329] Peu après la retraite
des Castillans, la flotte d’Aragon rentra dans ses ports et désarma.
Quelques vaisseaux seulement tinrent la mer et vinrent insulter les
côtes d’Andalousie.