I.

Au commencement de l’été de 1358, douze galères castillannes étaient

dans le Guadalquivir prêtes à prendre la mer. Avec cette petite

flotte, renforcée de six galères génoises à sa solde, don Pèdre cingla

vers les côtes de Valence, pendant qu’un corps de six cents hommes

d’armes partant de Murcie s’avançait pour soutenir ses opérations.

Arrivé en vue de Guardamar, ville appartenant à l’infant d’Aragon,

le roi débarqua ses équipages, et les ayant réunis à ses troupes de

terre, exactes au rendez-vous, il fit donner l’assaut avec beaucoup

de vigueur. Les assiégés, chassés de l’enceinte extérieure par une

grêle de flèches, se réfugièrent dans le donjon, où ils tinrent ferme.

Pendant que le roi, poursuivant son premier succès, se préparait à

les forcer, une bourrasque soudaine s’éleva et poussa ses navires à

la côte. Privés d’une partie de leurs équipages et hors d’état de

manœuvrer, la plupart allèrent se briser sur la plage. Deux galères

seulement, une castillanne et une génoise, parvinrent à gagner le

port de Carthagène. Don Pèdre, perdant avec sa flotte son matériel

de siége, et désespérant d’enlever d’assaut le donjon, se retira sur

Murcie, mais ce ne fut pas sans avoir déchargé sa fureur sur la ville

de Guardamar, qu’il livra aux flammes.[304] Les revers irritaient

cette ame énergique au lieu de l’abattre. Sur le rivage couvert de ses

débris, il rêvait une plus puissante expédition et dictait au bruit

de la tempête des ordres pour l’armement d’une nouvelle flotte. Il

commanda qu’on fît à Séville de grands approvisionnements de bois ; il

pressa les rois de Portugal et de Grenade de lui fournir des vaisseaux,

enfin il écrivit aux conseils des villes maritimes de Galice, des

Asturies et de Biscaïe, pour qu’on mît embargo sur tous les navires en

état de tenir la mer, et qu’on les lui envoyât à Séville.[305] Dans

l’espace de moins de six mois, il prétendait y réunir la flotte la plus

considérable qu’on eût vue dans aucun port de l’Espagne. En attendant,

quelques courses dans le royaume de Valence, le siége de plusieurs

forteresses, entre autres de Monteagudo, qu’il enleva à don Tello

son frère,[306] occupèrent son activité et trompèrent son impatience

jusqu’à l’entrée de l’hiver. Alors il revint à Séville, où sa présence

donna une activité nouvelle aux préparatifs maritimes. Chaque jour il

visitait les arsenaux, inspectait les navires, exerçait la chiourme. Il

prodiguait l’or et n’épargnait rien pour exciter l’ardeur des ouvriers

et des matelots.

Malgré les petites expéditions dont je viens de parler, les

négociations n’étaient pas entièrement interrompues, et même, suivant

les casuistes politiques du moyen-âge, la trêve de Tudela pouvait

être considérée comme existant encore, les hostilités n’ayant eu lieu

qu’entre don Pèdre et ses ennemis particuliers le comte de Trastamare

et l’infant don Fernand. Mais le roi d’Aragon voulut prendre sa

revanche de l’incendie de Guardamar. Au mois de mars 1359, il entra en

Castille avec une armée nombreuse, brûla la ville de Haro et fit mine

d’assiéger Medina-Celi.[307] Après cette incursion de quelques jours,

alarmé des grands armements qui se faisaient à Séville, il revint

précipitamment en Aragon, et ne s’occupa plus que de mettre en état de

défense les côtes de Catalogne et de Valence.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 81 / 163 题