V.

Ce ne fut qu’au bout de deux mois et demi passés à Morales que, tous

les préparatifs étant enfin terminés, le roi put s’approcher de

Toro et commencer le siége. Ce délai ne lui avait pas été inutile.

La garnison était sensiblement diminuée, d’abord par la retraite du

comte don Henri, puis par des désertions continuelles. En outre, parmi

les riches-hommes renfermés dans la place, un assez grand nombre,

alarmés des progrès du roi, se montraient disposés à traiter de leur

capitulation particulière. Les choses étant en cet état, l’armée royale

vint s’établir sur la rive gauche du Duero, en face d’un pont fortifié

qui donnait accès dans la ville, et qui du côté de la campagne était

défendu par une grosse tour. Des bastides s’élevèrent rapidement pour

envelopper cet ouvrage avancé ; balistes, catapultes et bombardes,

toutes les machines de guerre en usage à cette époque furent mises en

batterie pour le réduire.

La guerre d’escarmouches continuait cependant, non-seulement autour

de Toro, mais en Biscaïe et en Estramadure, surtout aux environs de

Talavera, commanderie importante de Saint-Jacques, occupée par les

chevaliers qui obéissaient à don Fadrique, et attaquée par ceux qui

reconnaissaient Garcia de Villagera pour le chef de l’ordre. Ainsi

on voyait à la fois deux maîtres de Saint-Jacques et deux maîtres de

Calatrava. Ces ordres, divisés comme tout le royaume, se faisaient une

cruelle guerre.

Les armes du roi étaient rarement heureuses quand elles n’étaient pas

soutenues par sa présence. Juan Rodriguez de Sandoval, son lieutenant

devant Palenzuela, fut battu et tué dans une embuscade, et peu de

temps après Villagera perdit la vie dans un engagement contre Gonzalo

Mexia, devant Talavera. On remarqua que le roi ne voulut point lui

donner de successeur pour le moment. En laissant vacante la maîtrise

de Saint-Jacques, il semblait annoncer l’espoir de ramener son frère

à l’obéissance, et c’était en quelque sorte ouvrir la porte à un

accommodement que de ne pas disposer d’une charge objet de tant

d’ambitions. Don Pèdre d’ailleurs prétendait toujours exercer la même

influence dans les élections des ordres militaires. Au commencement de

l’automne de 1355, le maître d’Alcántara, Perez Ponce de Leon, étant

mort, il obligea les commandeurs à nommer Diego de Zavallos, parent de

Hinestrosa,[223] bien qu’il ne fût pas même chevalier de l’ordre. Deux

mois après pourtant, il se repentit de ce choix, et, sur le bruit que

Zavallos traitait avec les rebelles de Palenzuela, il le fit arrêter ;

l’élection ayant été cassée aussitôt, il lui donna pour successeur

Suero Martinez, porte-clé de la chevalerie d’Alcántara.[224]

Vers la fin de novembre 1355, au moment où les assiégeants pressaient

leurs travaux avec le plus d’activité, le cardinal Guillaume, diacre

de Sainte-Marie in Cosmedin, arriva au camp du roi avec les pleins

pouvoirs du saint-père, non-seulement pour opérer une réconciliation

entre le roi et sa femme, mais encore pour terminer, par une paix

durable, la guerre civile qui déchirait la Castille. Il venait en outre

réclamer la liberté de l’évêque de Sigüenza, détenu captif, depuis

la prise de Tolède, dans le château d’Aguilar. Reçu avec de grands

honneurs, le légat ne tarda pas à reconnaître que le roi, malgré toute

sa déférence affectée pour l’envoyé du saint-siége, était résolu à

n’admettre aucune intervention étrangère entre des sujets révoltés

et leur souverain. En même temps qu’il repoussait d’une manière

péremptoire les offres faites par le légat d’interposer son autorité

pour amener la soumission des rebelles, il se plaisait à témoigner

les plus grands égards pour son caractère et pour sa personne. Il

accorda sans difficultés l’élargissement de l’évêque de Sigüenza, mais

en lui intimant l’ordre de quitter le royaume ; en retour il obtint

du cardinal la levée de l’excommunication et de l’interdit fulminés

à Tolède.[225] D’ailleurs la présence du légat n’arrêta en rien les

opérations du siége, il semblait au contraire qu’on les pressât avec

plus de vigueur. Le 4 décembre, la tour qui défendait le pont du Duero,

ruinée par les engins de l’assaillant, fut emportée après un combat

acharné où se distingua don Diego de Padilla, qui, en escaladant

la brèche, eut le bras cassé d’une pierre, lancée, dit-on, par son

rival Estebañez Carpentero, soi-disant maître de Calatrava.[226]

La tour prise, les assiégés commencèrent à perdre courage. Les

soldats étrangers enfermés dans la ville étaient mal payés et mal

nourris. Les bourgeois, qui leur vendaient chèrement les provisions

amassées en abondance, murmuraient tout haut contre l’obstination des

seigneurs. Leur cupidité et leur ambition, disaient-ils, prolongeaient

une guerre désastreuse et ruinaient le pays. Parmi les chefs des

ligueurs, les uns, en petit nombre, insistaient pour prolonger la

résistance, d’autres opinaient pour implorer la clémence du roi.

Quelques-uns écrivaient secrètement à leurs amis ou à leurs parents

dans l’armée royale pour solliciter leur pardon, et promettaient de

se rendre aussitôt qu’ils seraient assurés d’une amnistie. Don Pèdre

accordait facilement des lettres de grace aux chevaliers et même aux

riches-hommes, mais toujours avec cette condition que l’on se mît

sur-le-champ à sa merci. De leur côté, les bourgeois de Toro, fatigués

du siége et craignant la furie du vainqueur, tâchaient de négocier

leur paix particulière à l’insu de la reine et des chefs de la ligue.

Un marchand, capitaine de la garde bourgeoise, nommé Garci Triguero,

offrit au roi de lui livrer une porte de la ville sous promesse

d’amnistie pour lui-même et pour ses concitoyens. La proposition fut

acceptée, et l’on n’attendait plus que le moment fixé par Triguero pour

l’exécution de son projet.

Bien que ces transactions demeurassent encore cachées à la reine et

à don Fadrique, le découragement de la garnison, les murmures des

habitants, l’abattement de la plupart des chefs, les remplissaient

d’inquiétudes. De vagues rumeurs leur faisaient craindre à chaque

instant qu’une trahison ne mît la ville au pouvoir de don Pèdre.

L’hiver n’avait pas interrompu les travaux des assiégeants. On était

au 24 janvier 1356. Ce jour-là même, Triguero prenait la garde

d’une des portes, et avait averti le roi qu’il était prêt à la lui

livrer. Le signal était convenu, les ordres donnés pour une surprise

nocturne. Quelques heures avant l’attaque projetée, vers le déclin

du jour, le roi, se promenant à cheval le long du Duero, aperçut,

dans une île du fleuve dont les assiégés étaient encore maîtres,

son frère don Fadrique accompagné de cinq ou six gentilshommes. Les

deux troupes se reconnurent. Aussitôt Juan de Hinestrosa, poussant

son cheval jusqu’au bord de l’eau, appela le maître de Saint-Jacques

et le conjura de s’avancer pour écouter ce qu’il avait à lui dire.

La rivière n’était pas assez large pour qu’il ne fût facile de se

parler d’une rive à l’autre. — « Sire Maître, dit Hinestrosa, quand

le feu roi don Alphonse votre père, à qui Dieu fasse miséricorde,

ordonna votre maison, avant que vous fussiez maître de Saint-Jacques,

il vous donna pour vassaux chevaliers et écuyers. Je fus du nombre,

et de vous j’obtins maintes faveurs. Aussi, hormis ce qui touche le

service du roi, mon seigneur, Dieu m’est témoin qu’il n’y a homme du

monde à qui je me tienne plus obligé qu’à vous. Pour vous témoigner

ma reconnaissance, il n’est rien que je ne fisse, sauf manquer à la

loyauté due au roi votre frère. Vous êtes en grand péril. Devant ces

chevaliers qui vous accompagnent, je vous adjure de suivre mon conseil,

afin que, si vous n’en faites cas, personne ne puisse dire que j’ai

contribué à votre perte. Désormais je suis quitte envers vous, et

j’ai rempli le devoir qui me touchait comme ayant été autrefois votre

vassal. »

Fort troublé de ces paroles mystérieuses auxquelles la haute faveur de

Hinestrosa donnait encore plus de poids, le Maître répondit aussitôt :

« Juan Fernandez, je vous ai toujours tenu pour bon chevalier, et tant

que vous fûtes à moi, vous m’avez toujours loyalement servi. Mais quel

conseil me donnez-vous là ? Puis-je abandonner madame la reine qui s’est

mise sous ma protection, ma sœur doña Juana, la femme de mon frère don

Henri, et tant de bons chevaliers et écuyers qui sont dans la ville ?

Sans eux, je ne saurais traiter ; mais votre devoir à vous, Hinestrosa,

serait de représenter à votre seigneur combien il importe à son service

de recevoir en sa grace et merci la reine et les gens de bien qui sont

auprès d’elle. — Sire Maître, répliqua Hinestrosa, je fais mon devoir.

Tenez-vous pour averti que, si à l’heure même vous ne criez merci au

roi, vous êtes en danger de mort. Je n’en puis dire davantage ; mais je

prends à témoin tous ceux qui m’entendent ! » Don Fadrique, de plus en

plus effrayé, lui demanda s’il pouvait l’assurer que le roi lui ferait

merci. Alors don Pèdre, d’une voix forte : « Mon frère, s’écria-t-il,

Hinestrosa vous conseille en prud’homme. Mettez-vous à merci, et je

pardonne à vous et aux chevaliers qui sont dans l’île avec vous. Mais

point de retard ! venez sur-le-champ ! » Don Fadrique n’hésita plus, et,

traversant la rivière, vint se jeter aux genoux du roi et lui baisa la

main.[227]

Du haut des remparts de Toro, une foule d’habitants suivait de l’œil

cette scène étrange sans pouvoir entendre les paroles échangées entre

les deux frères. Lorsqu’on vit don Fadrique tomber aux pieds du roi, un

cri s’éleva aussitôt dans toutes les rues : « Trahis ! trahis ![228] Le

Maître nous abandonne ! » La terreur et le tumulte étaient aussi grands

que si déjà l’armée ennemie eût donné l’assaut. La reine, la comtesse

de Trastamare et les principaux chefs coururent s’enfermer dans le

château, ne se croyant plus en sûreté dans l’intérieur de la ville.

Quelques-uns tentèrent de s’échapper dans la campagne ; mais toutes les

issues étaient gardées par les troupes royales. Personne ne donnait

plus d’ordres ; chacun ne songeait qu’à sa propre sûreté, ou plutôt

s’abandonnait au désespoir, ne sachant à quel parti se résoudre. La

nuit venue, don Pèdre fit prendre les armes à toutes ses troupes, et,

ayant passé le Duero dans le plus profond silence, se présenta devant

la porte de Sainte-Catherine où Triguero était de garde. Au signal

convenu, elle s’ouvrit ; les soldats du roi, entrant en bon ordre,

occupent les tours, les remparts, tous les postes, à l’exception du

château, dont les avenues furent investies.

Au point du jour, les habitants du château, déjà prévenus par le bruit

extraordinaire qu’ils avaient entendu dans la ville, aperçurent l’armée

royale en bataille devant leurs barrières et se préparant à donner

l’assaut. Personne ne parlait de résister ni même de demander une

capitulation ; il ne s’agissait plus que d’obtenir grace de la vie.

Mais de sortir pour implorer la clémence du roi, chacun s’en défendait,

craignant sa première furie. Tout à coup un chevalier navarrais nommé

Martin Abarca, qui, dans les derniers troubles, avait pris parti pour

les bâtards, se hasarde à une poterne, tenant entre ses bras un enfant

de douze à treize ans, fils naturel du roi Alphonse et de doña Léonor.

Il reconnaît le roi à ses armes, l’appelle et lui crie : « Sire !

faites-moi grace, et je cours me jeter à vos pieds et vous rendre

votre frère don Juan ! — Martin Abarca, dit le roi, je pardonne à mon

frère don Juan ; mais pour toi, point de grace ! — Eh bien ! dit le

Navarrais en traversant le fossé, faites de moi à votre plaisir ! » Et,

sans lâcher l’enfant, il vint se prosterner devant le roi. Don Pèdre,

touché de cette hardiesse du désespoir, lui fit grace de la vie aux

applaudissements de tous ses chevaliers.

Cependant la porte du château restait toujours fermée. Don Pèdre fit

avertir la reine, sa mère, qu’elle eût à paraître en sa présence.

D’abord elle répondit en demandant un sauf-conduit pour elle-même et

pour les seigneurs de sa suite. — « Qu’elle vienne sur-le-champ !

s’écria le roi avec impatience ; je sais ce que j’ai à faire. » On

hésitait encore à obéir. Rui Gonzalez de Castañeda, un des vingt

ligueurs de Tejadillo, avait demandé secrètement et obtenu quelques

jours auparavant une lettre d’amnistie. Il la montre à ses compagnons

et les presse de se rendre, les assurant qu’ils n’ont rien à craindre.

Sa confiance leur rend quelque espoir, et, la clémence du roi envers

Abarca paraissant d’un augure favorable, le pont-levis s’abaisse enfin,

et la reine se montre accompagnée de la comtesse de Trastamare et

des quatre chefs réfugiés avec elle : c’étaient le Portugais Martin

Telho, Estebañez Carpentero, maître _intrus_ de Calatrava, Gonzalez

de Castañeda, enfin Tellez Giron qui, peu de mois auparavant, avait

déserté la bannière royale. Carpentero et Castañeda soutenaient chacun

d’un côté la reine tremblante. Ce dernier élevait en l’air la lettre

d’amnistie toute déployée. Les autres se serraient autour des deux

femmes, qu’ils considéraient comme leur sauvegarde, et s’attachaient à

leurs vêtements. Tous cherchaient quelque seigneur de marque, quelque

chef de l’armée royale dont ils pussent implorer la protection. Pour

arriver jusqu’au roi, ce lugubre cortége avait à traverser une masse

compacte d’hommes d’armes qui les attendaient l’épée nue à la main sur

le revers du fossé. Il fallut passer le pont-levis et s’engager entre

deux haies de soldats. Castañeda, montrant le parchemin et le sceau

du roi, s’écriait qu’il avait sa grace, oubliant qu’il avait laissé

expirer le délai fixé pour sa soumission. On s’avançait lentement au

milieu des huées et des injures de la foule, et le roi ne paraissait

point. A quelques pas du pont-levis, un écuyer de Diego de Padilla,

reconnaissant Carpentero aux insignes de Calatrava, fend la presse

et lui assène sur la tête un coup de masse qui l’abat aux pieds de

la reine.[229] On l’achève à coups de poignard. Ce fut le signal du

massacre. En un instant Castañeda, Martin Telho et Tellez Giron tombent

percés de mille coups, et inondent de leur sang les vêtements des deux

femmes évanouies à cet horrible spectacle. En reprenant connaissance,

la reine, soutenue entre les bras de quelques soldats farouches, les

pieds dans une mare de sang, vit d’abord les quatre cadavres mutilés,

déjà dépouillés nus. Alors le désespoir et la fureur lui rendant

des forces, d’une voix entrecoupée par des cris et des sanglots,

elle maudit son fils et l’accusa de l’avoir à jamais déshonorée. On

l’entraîna dans son palais, où elle fut traitée avec ces respects

dérisoires que, l’année précédente, les ligueurs montraient à leur

royal captif. La comtesse de Trastamare, séparée aussitôt de la reine,

fut dès ce moment gardée avec la plus grande rigueur. L’habitude de don

Pèdre n’était pas de remettre au lendemain l’exécution de ses terribles

arrêts. Le même jour, quelques seigneurs, saisis dans le château ou

dans la ville, furent exécutés publiquement. Là s’arrêtèrent ses

vengeances. Satisfait par la mort des principaux chefs, le roi pardonna

aux gentilshommes obscurs qu’ils avaient entraînés. A l’égard des

bourgeois, il observa fidèlement la promesse faite à Triguero. La ville

ne fut point pillée et même ne perdit aucun de ses priviléges.[230]

On ne doit point juger cette sanglante exécution avec nos idées

modernes ; il faut se reporter aux mœurs du moyen-âge, non pour la

justifier, mais pour examiner si l’odieux de ce massacre doit retomber

sur le prince qui le commanda ou sur l’époque qui vit tant de scènes

semblables. Il n’est point douteux que, suivant les lois et les usages

de la Castille au XIVe siècle, des vassaux rebelles ne fussent

considérés comme des traîtres, que le premier sujet fidèle pouvait et

devait tuer en les reconnaissant. Sommés à plusieurs reprises de mettre

bas les armes et d’accepter l’amnistie de leur seigneur, ils s’étaient

opiniâtrés dans la révolte jusqu’au moment où la résistance cessa

d’être possible. Carpentero, en prenant le titre et les insignes de

maître de Calatrava, se mettait en hostilité contre son roi et contre

son ordre. Si l’on se rappelle qu’il fut tué par un écuyer du maître

légitime, Diego de Padilla, on peut supposer que ce fut en qualité de

frère insubordonné qu’il reçut la mort. Au crime de rébellion contre

son souverain, Tellez Giron joignait le crime de désertion à l’ennemi.

Castañeda paraît avoir joué le rôle odieux de traître à tous les

partis. Assistant au conseil des ligueurs, il traitait à leur insu avec

le roi ; il se faisait donner une amnistie personnelle, et prétendait

ne s’en servir que lorsqu’il aurait perdu tout espoir dans le succès

de ses compagnons. Quant à Martin Telho, sujet portugais et vassal de

la reine-mère, il ne pouvait être considéré comme coupable de haute

trahison ; mais le coup qui le frappa était dirigé contre la reine

elle-même, et c’est parce que don Pèdre ne pouvait punir sa mère qu’il

s’en prit à son conseiller, à son amant, selon le bruit public. Suivant

les mœurs du moyen-âge, sa vengeance était juste, car à lui appartenait

de châtier tout attentat à l’honneur de la maison dont il était le

chef. Deux siècles plus tard, cette tyrannie ou ce despotisme autorisé

du chef de famille existait encore en Espagne, et, pour obéir aux lois

de l’honneur, un gentilhomme devait poignarder sur la place tout homme

qu’il trouvait seul chez une de ses parentes. Assurément, en 1356,

personne n’eût contesté à don Pèdre le droit de tirer un châtiment

exemplaire des rebelles de Toro ; mais que penser de cette boucherie

de gens sans défense qui venaient, conduits par deux femmes, implorer

sa pitié ? Sans doute la clémence eût été approuvée par l’opinion

publique, qui loua don Pèdre pour avoir fait grace à Martin Abarca.

Cependant le crime des quatre riches-hommes était manifeste ; le mode

de châtiment employé contre eux était admis par les mœurs, et peut-être

aucun autre n’était alors possible. Devant quel tribunal, en effet,

juger un riche-homme, espèce de souverain indépendant, au-dessus des

lois comme le roi lui-même ? En de telles occasions, comme dans toutes

les questions politiques au moyen-âge, les précédents (_fazañas_)

faisaient autorité, et malheureusement les exemples ne manquaient pas

d’exécutions sans jugement. C’est ainsi que le roi don Alphonse avait

fait justice du maître d’Alcántara Gonzalo Martinez ; c’est ainsi que

don Juan d’Alburquerque avait fait décapiter Alonso Coronel. Alors ce

n’était pas une vaine formule, celle qui enjoignait à tous les sujets

loyaux de courir sus au rebelle et de le mettre à mort. De braves

gentilshommes ne se refusaient pas à faire le métier de bourreau, et

tuer un proscrit était à cette époque, comme aujourd’hui en Orient,

une action qui n’entraînait pas le déshonneur. Il y a quelques années

à peine que l’instrument du supplice n’était pas le même en Espagne

pour le noble et pour le roturier. Au XIVe siècle, un riche-homme

castillan abandonnait sa tête à la masse ou au glaive d’un chevalier

avec moins de regret qu’à la hache du bourreau.

Quant au résultat politique du massacre de Toro, l’événement prouva

que ce terrible exemple avait fait une salutaire impression sur cette

noblesse toujours ennemie des lois et de la tranquillité publique.

En apprenant la prise de leur plus fort boulevard, ce qui restait

de ligueurs dans la Castille, en Estramadure et dans le royaume de

Léon, se dispersa presque aussitôt. Gonzalo Mexia, commandeur de

Saint-Jacques, qui venait de battre les royalistes près de Talavera, se

hâta de quitter l’Espagne et se réfugia en France, puis en Aragon.[231]

Albornoz s’enfuit de Cuenca, emmenant avec lui, à Saragosse, le

jeune don Sanche, son pupille.[232] Après quelques jours de siége,

Palenzuela, que la reine Marie avait donnée au comte de Trastamare, se

rendit à discrétion.[233] Don Tello, qui jusqu’alors s’était maintenu

complétement indépendant en Biscaïe, envoya demander merci.[234] Enfin

don Henri lui-même, perdant tout espoir de prolonger une lutte trop

inégale, supplia le roi de lui accorder un sauf-conduit pour sortir

de Castille et passer en France, où il allait accepter la solde et la

condition de capitaine d’aventure.[235] Depuis les Pyrénées jusqu’au

détroit de Gibraltar, l’autorité de don Pèdre était reconnue. Cette

noblesse qui, naguère, le retenait captif, humiliait maintenant son

orgueil devant sa pleine puissance ; l’église, qui avait mis son

royaume en interdit, se contentait d’une satisfaction frivole ; enfin,

malgré une guerre ruineuse, le roi se trouvait possesseur d’un trésor

considérable, maître absolu dans ses états, et redouté par tous ses

voisins.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 66 / 163 题