Ce ne fut qu’au bout de deux mois et demi passés à Morales que, tous
les préparatifs étant enfin terminés, le roi put s’approcher de
Toro et commencer le siége. Ce délai ne lui avait pas été inutile.
La garnison était sensiblement diminuée, d’abord par la retraite du
comte don Henri, puis par des désertions continuelles. En outre, parmi
les riches-hommes renfermés dans la place, un assez grand nombre,
alarmés des progrès du roi, se montraient disposés à traiter de leur
capitulation particulière. Les choses étant en cet état, l’armée royale
vint s’établir sur la rive gauche du Duero, en face d’un pont fortifié
qui donnait accès dans la ville, et qui du côté de la campagne était
défendu par une grosse tour. Des bastides s’élevèrent rapidement pour
envelopper cet ouvrage avancé ; balistes, catapultes et bombardes,
toutes les machines de guerre en usage à cette époque furent mises en
batterie pour le réduire.
La guerre d’escarmouches continuait cependant, non-seulement autour
de Toro, mais en Biscaïe et en Estramadure, surtout aux environs de
Talavera, commanderie importante de Saint-Jacques, occupée par les
chevaliers qui obéissaient à don Fadrique, et attaquée par ceux qui
reconnaissaient Garcia de Villagera pour le chef de l’ordre. Ainsi
on voyait à la fois deux maîtres de Saint-Jacques et deux maîtres de
Calatrava. Ces ordres, divisés comme tout le royaume, se faisaient une
cruelle guerre.
Les armes du roi étaient rarement heureuses quand elles n’étaient pas
soutenues par sa présence. Juan Rodriguez de Sandoval, son lieutenant
devant Palenzuela, fut battu et tué dans une embuscade, et peu de
temps après Villagera perdit la vie dans un engagement contre Gonzalo
Mexia, devant Talavera. On remarqua que le roi ne voulut point lui
donner de successeur pour le moment. En laissant vacante la maîtrise
de Saint-Jacques, il semblait annoncer l’espoir de ramener son frère
à l’obéissance, et c’était en quelque sorte ouvrir la porte à un
accommodement que de ne pas disposer d’une charge objet de tant
d’ambitions. Don Pèdre d’ailleurs prétendait toujours exercer la même
influence dans les élections des ordres militaires. Au commencement de
l’automne de 1355, le maître d’Alcántara, Perez Ponce de Leon, étant
mort, il obligea les commandeurs à nommer Diego de Zavallos, parent de
Hinestrosa,[223] bien qu’il ne fût pas même chevalier de l’ordre. Deux
mois après pourtant, il se repentit de ce choix, et, sur le bruit que
Zavallos traitait avec les rebelles de Palenzuela, il le fit arrêter ;
l’élection ayant été cassée aussitôt, il lui donna pour successeur
Suero Martinez, porte-clé de la chevalerie d’Alcántara.[224]
Vers la fin de novembre 1355, au moment où les assiégeants pressaient
leurs travaux avec le plus d’activité, le cardinal Guillaume, diacre
de Sainte-Marie in Cosmedin, arriva au camp du roi avec les pleins
pouvoirs du saint-père, non-seulement pour opérer une réconciliation
entre le roi et sa femme, mais encore pour terminer, par une paix
durable, la guerre civile qui déchirait la Castille. Il venait en outre
réclamer la liberté de l’évêque de Sigüenza, détenu captif, depuis
la prise de Tolède, dans le château d’Aguilar. Reçu avec de grands
honneurs, le légat ne tarda pas à reconnaître que le roi, malgré toute
sa déférence affectée pour l’envoyé du saint-siége, était résolu à
n’admettre aucune intervention étrangère entre des sujets révoltés
et leur souverain. En même temps qu’il repoussait d’une manière
péremptoire les offres faites par le légat d’interposer son autorité
pour amener la soumission des rebelles, il se plaisait à témoigner
les plus grands égards pour son caractère et pour sa personne. Il
accorda sans difficultés l’élargissement de l’évêque de Sigüenza, mais
en lui intimant l’ordre de quitter le royaume ; en retour il obtint
du cardinal la levée de l’excommunication et de l’interdit fulminés
à Tolède.[225] D’ailleurs la présence du légat n’arrêta en rien les
opérations du siége, il semblait au contraire qu’on les pressât avec
plus de vigueur. Le 4 décembre, la tour qui défendait le pont du Duero,
ruinée par les engins de l’assaillant, fut emportée après un combat
acharné où se distingua don Diego de Padilla, qui, en escaladant
la brèche, eut le bras cassé d’une pierre, lancée, dit-on, par son
rival Estebañez Carpentero, soi-disant maître de Calatrava.[226]
La tour prise, les assiégés commencèrent à perdre courage. Les
soldats étrangers enfermés dans la ville étaient mal payés et mal
nourris. Les bourgeois, qui leur vendaient chèrement les provisions
amassées en abondance, murmuraient tout haut contre l’obstination des
seigneurs. Leur cupidité et leur ambition, disaient-ils, prolongeaient
une guerre désastreuse et ruinaient le pays. Parmi les chefs des
ligueurs, les uns, en petit nombre, insistaient pour prolonger la
résistance, d’autres opinaient pour implorer la clémence du roi.
Quelques-uns écrivaient secrètement à leurs amis ou à leurs parents
dans l’armée royale pour solliciter leur pardon, et promettaient de
se rendre aussitôt qu’ils seraient assurés d’une amnistie. Don Pèdre
accordait facilement des lettres de grace aux chevaliers et même aux
riches-hommes, mais toujours avec cette condition que l’on se mît
sur-le-champ à sa merci. De leur côté, les bourgeois de Toro, fatigués
du siége et craignant la furie du vainqueur, tâchaient de négocier
leur paix particulière à l’insu de la reine et des chefs de la ligue.
Un marchand, capitaine de la garde bourgeoise, nommé Garci Triguero,
offrit au roi de lui livrer une porte de la ville sous promesse
d’amnistie pour lui-même et pour ses concitoyens. La proposition fut
acceptée, et l’on n’attendait plus que le moment fixé par Triguero pour
l’exécution de son projet.
Bien que ces transactions demeurassent encore cachées à la reine et
à don Fadrique, le découragement de la garnison, les murmures des
habitants, l’abattement de la plupart des chefs, les remplissaient
d’inquiétudes. De vagues rumeurs leur faisaient craindre à chaque
instant qu’une trahison ne mît la ville au pouvoir de don Pèdre.
L’hiver n’avait pas interrompu les travaux des assiégeants. On était
au 24 janvier 1356. Ce jour-là même, Triguero prenait la garde
d’une des portes, et avait averti le roi qu’il était prêt à la lui
livrer. Le signal était convenu, les ordres donnés pour une surprise
nocturne. Quelques heures avant l’attaque projetée, vers le déclin
du jour, le roi, se promenant à cheval le long du Duero, aperçut,
dans une île du fleuve dont les assiégés étaient encore maîtres,
son frère don Fadrique accompagné de cinq ou six gentilshommes. Les
deux troupes se reconnurent. Aussitôt Juan de Hinestrosa, poussant
son cheval jusqu’au bord de l’eau, appela le maître de Saint-Jacques
et le conjura de s’avancer pour écouter ce qu’il avait à lui dire.
La rivière n’était pas assez large pour qu’il ne fût facile de se
parler d’une rive à l’autre. — « Sire Maître, dit Hinestrosa, quand
le feu roi don Alphonse votre père, à qui Dieu fasse miséricorde,
ordonna votre maison, avant que vous fussiez maître de Saint-Jacques,
il vous donna pour vassaux chevaliers et écuyers. Je fus du nombre,
et de vous j’obtins maintes faveurs. Aussi, hormis ce qui touche le
service du roi, mon seigneur, Dieu m’est témoin qu’il n’y a homme du
monde à qui je me tienne plus obligé qu’à vous. Pour vous témoigner
ma reconnaissance, il n’est rien que je ne fisse, sauf manquer à la
loyauté due au roi votre frère. Vous êtes en grand péril. Devant ces
chevaliers qui vous accompagnent, je vous adjure de suivre mon conseil,
afin que, si vous n’en faites cas, personne ne puisse dire que j’ai
contribué à votre perte. Désormais je suis quitte envers vous, et
j’ai rempli le devoir qui me touchait comme ayant été autrefois votre
vassal. »
Fort troublé de ces paroles mystérieuses auxquelles la haute faveur de
Hinestrosa donnait encore plus de poids, le Maître répondit aussitôt :
« Juan Fernandez, je vous ai toujours tenu pour bon chevalier, et tant
que vous fûtes à moi, vous m’avez toujours loyalement servi. Mais quel
conseil me donnez-vous là ? Puis-je abandonner madame la reine qui s’est
mise sous ma protection, ma sœur doña Juana, la femme de mon frère don
Henri, et tant de bons chevaliers et écuyers qui sont dans la ville ?
Sans eux, je ne saurais traiter ; mais votre devoir à vous, Hinestrosa,
serait de représenter à votre seigneur combien il importe à son service
de recevoir en sa grace et merci la reine et les gens de bien qui sont
auprès d’elle. — Sire Maître, répliqua Hinestrosa, je fais mon devoir.
Tenez-vous pour averti que, si à l’heure même vous ne criez merci au
roi, vous êtes en danger de mort. Je n’en puis dire davantage ; mais je
prends à témoin tous ceux qui m’entendent ! » Don Fadrique, de plus en
plus effrayé, lui demanda s’il pouvait l’assurer que le roi lui ferait
merci. Alors don Pèdre, d’une voix forte : « Mon frère, s’écria-t-il,
Hinestrosa vous conseille en prud’homme. Mettez-vous à merci, et je
pardonne à vous et aux chevaliers qui sont dans l’île avec vous. Mais
point de retard ! venez sur-le-champ ! » Don Fadrique n’hésita plus, et,
traversant la rivière, vint se jeter aux genoux du roi et lui baisa la
main.[227]
Du haut des remparts de Toro, une foule d’habitants suivait de l’œil
cette scène étrange sans pouvoir entendre les paroles échangées entre
les deux frères. Lorsqu’on vit don Fadrique tomber aux pieds du roi, un
cri s’éleva aussitôt dans toutes les rues : « Trahis ! trahis ![228] Le
Maître nous abandonne ! » La terreur et le tumulte étaient aussi grands
que si déjà l’armée ennemie eût donné l’assaut. La reine, la comtesse
de Trastamare et les principaux chefs coururent s’enfermer dans le
château, ne se croyant plus en sûreté dans l’intérieur de la ville.
Quelques-uns tentèrent de s’échapper dans la campagne ; mais toutes les
issues étaient gardées par les troupes royales. Personne ne donnait
plus d’ordres ; chacun ne songeait qu’à sa propre sûreté, ou plutôt
s’abandonnait au désespoir, ne sachant à quel parti se résoudre. La
nuit venue, don Pèdre fit prendre les armes à toutes ses troupes, et,
ayant passé le Duero dans le plus profond silence, se présenta devant
la porte de Sainte-Catherine où Triguero était de garde. Au signal
convenu, elle s’ouvrit ; les soldats du roi, entrant en bon ordre,
occupent les tours, les remparts, tous les postes, à l’exception du
château, dont les avenues furent investies.
Au point du jour, les habitants du château, déjà prévenus par le bruit
extraordinaire qu’ils avaient entendu dans la ville, aperçurent l’armée
royale en bataille devant leurs barrières et se préparant à donner
l’assaut. Personne ne parlait de résister ni même de demander une
capitulation ; il ne s’agissait plus que d’obtenir grace de la vie.
Mais de sortir pour implorer la clémence du roi, chacun s’en défendait,
craignant sa première furie. Tout à coup un chevalier navarrais nommé
Martin Abarca, qui, dans les derniers troubles, avait pris parti pour
les bâtards, se hasarde à une poterne, tenant entre ses bras un enfant
de douze à treize ans, fils naturel du roi Alphonse et de doña Léonor.
Il reconnaît le roi à ses armes, l’appelle et lui crie : « Sire !
faites-moi grace, et je cours me jeter à vos pieds et vous rendre
votre frère don Juan ! — Martin Abarca, dit le roi, je pardonne à mon
frère don Juan ; mais pour toi, point de grace ! — Eh bien ! dit le
Navarrais en traversant le fossé, faites de moi à votre plaisir ! » Et,
sans lâcher l’enfant, il vint se prosterner devant le roi. Don Pèdre,
touché de cette hardiesse du désespoir, lui fit grace de la vie aux
applaudissements de tous ses chevaliers.
Cependant la porte du château restait toujours fermée. Don Pèdre fit
avertir la reine, sa mère, qu’elle eût à paraître en sa présence.
D’abord elle répondit en demandant un sauf-conduit pour elle-même et
pour les seigneurs de sa suite. — « Qu’elle vienne sur-le-champ !
s’écria le roi avec impatience ; je sais ce que j’ai à faire. » On
hésitait encore à obéir. Rui Gonzalez de Castañeda, un des vingt
ligueurs de Tejadillo, avait demandé secrètement et obtenu quelques
jours auparavant une lettre d’amnistie. Il la montre à ses compagnons
et les presse de se rendre, les assurant qu’ils n’ont rien à craindre.
Sa confiance leur rend quelque espoir, et, la clémence du roi envers
Abarca paraissant d’un augure favorable, le pont-levis s’abaisse enfin,
et la reine se montre accompagnée de la comtesse de Trastamare et
des quatre chefs réfugiés avec elle : c’étaient le Portugais Martin
Telho, Estebañez Carpentero, maître _intrus_ de Calatrava, Gonzalez
de Castañeda, enfin Tellez Giron qui, peu de mois auparavant, avait
déserté la bannière royale. Carpentero et Castañeda soutenaient chacun
d’un côté la reine tremblante. Ce dernier élevait en l’air la lettre
d’amnistie toute déployée. Les autres se serraient autour des deux
femmes, qu’ils considéraient comme leur sauvegarde, et s’attachaient à
leurs vêtements. Tous cherchaient quelque seigneur de marque, quelque
chef de l’armée royale dont ils pussent implorer la protection. Pour
arriver jusqu’au roi, ce lugubre cortége avait à traverser une masse
compacte d’hommes d’armes qui les attendaient l’épée nue à la main sur
le revers du fossé. Il fallut passer le pont-levis et s’engager entre
deux haies de soldats. Castañeda, montrant le parchemin et le sceau
du roi, s’écriait qu’il avait sa grace, oubliant qu’il avait laissé
expirer le délai fixé pour sa soumission. On s’avançait lentement au
milieu des huées et des injures de la foule, et le roi ne paraissait
point. A quelques pas du pont-levis, un écuyer de Diego de Padilla,
reconnaissant Carpentero aux insignes de Calatrava, fend la presse
et lui assène sur la tête un coup de masse qui l’abat aux pieds de
la reine.[229] On l’achève à coups de poignard. Ce fut le signal du
massacre. En un instant Castañeda, Martin Telho et Tellez Giron tombent
percés de mille coups, et inondent de leur sang les vêtements des deux
femmes évanouies à cet horrible spectacle. En reprenant connaissance,
la reine, soutenue entre les bras de quelques soldats farouches, les
pieds dans une mare de sang, vit d’abord les quatre cadavres mutilés,
déjà dépouillés nus. Alors le désespoir et la fureur lui rendant
des forces, d’une voix entrecoupée par des cris et des sanglots,
elle maudit son fils et l’accusa de l’avoir à jamais déshonorée. On
l’entraîna dans son palais, où elle fut traitée avec ces respects
dérisoires que, l’année précédente, les ligueurs montraient à leur
royal captif. La comtesse de Trastamare, séparée aussitôt de la reine,
fut dès ce moment gardée avec la plus grande rigueur. L’habitude de don
Pèdre n’était pas de remettre au lendemain l’exécution de ses terribles
arrêts. Le même jour, quelques seigneurs, saisis dans le château ou
dans la ville, furent exécutés publiquement. Là s’arrêtèrent ses
vengeances. Satisfait par la mort des principaux chefs, le roi pardonna
aux gentilshommes obscurs qu’ils avaient entraînés. A l’égard des
bourgeois, il observa fidèlement la promesse faite à Triguero. La ville
ne fut point pillée et même ne perdit aucun de ses priviléges.[230]
On ne doit point juger cette sanglante exécution avec nos idées
modernes ; il faut se reporter aux mœurs du moyen-âge, non pour la
justifier, mais pour examiner si l’odieux de ce massacre doit retomber
sur le prince qui le commanda ou sur l’époque qui vit tant de scènes
semblables. Il n’est point douteux que, suivant les lois et les usages
de la Castille au XIVe siècle, des vassaux rebelles ne fussent
considérés comme des traîtres, que le premier sujet fidèle pouvait et
devait tuer en les reconnaissant. Sommés à plusieurs reprises de mettre
bas les armes et d’accepter l’amnistie de leur seigneur, ils s’étaient
opiniâtrés dans la révolte jusqu’au moment où la résistance cessa
d’être possible. Carpentero, en prenant le titre et les insignes de
maître de Calatrava, se mettait en hostilité contre son roi et contre
son ordre. Si l’on se rappelle qu’il fut tué par un écuyer du maître
légitime, Diego de Padilla, on peut supposer que ce fut en qualité de
frère insubordonné qu’il reçut la mort. Au crime de rébellion contre
son souverain, Tellez Giron joignait le crime de désertion à l’ennemi.
Castañeda paraît avoir joué le rôle odieux de traître à tous les
partis. Assistant au conseil des ligueurs, il traitait à leur insu avec
le roi ; il se faisait donner une amnistie personnelle, et prétendait
ne s’en servir que lorsqu’il aurait perdu tout espoir dans le succès
de ses compagnons. Quant à Martin Telho, sujet portugais et vassal de
la reine-mère, il ne pouvait être considéré comme coupable de haute
trahison ; mais le coup qui le frappa était dirigé contre la reine
elle-même, et c’est parce que don Pèdre ne pouvait punir sa mère qu’il
s’en prit à son conseiller, à son amant, selon le bruit public. Suivant
les mœurs du moyen-âge, sa vengeance était juste, car à lui appartenait
de châtier tout attentat à l’honneur de la maison dont il était le
chef. Deux siècles plus tard, cette tyrannie ou ce despotisme autorisé
du chef de famille existait encore en Espagne, et, pour obéir aux lois
de l’honneur, un gentilhomme devait poignarder sur la place tout homme
qu’il trouvait seul chez une de ses parentes. Assurément, en 1356,
personne n’eût contesté à don Pèdre le droit de tirer un châtiment
exemplaire des rebelles de Toro ; mais que penser de cette boucherie
de gens sans défense qui venaient, conduits par deux femmes, implorer
sa pitié ? Sans doute la clémence eût été approuvée par l’opinion
publique, qui loua don Pèdre pour avoir fait grace à Martin Abarca.
Cependant le crime des quatre riches-hommes était manifeste ; le mode
de châtiment employé contre eux était admis par les mœurs, et peut-être
aucun autre n’était alors possible. Devant quel tribunal, en effet,
juger un riche-homme, espèce de souverain indépendant, au-dessus des
lois comme le roi lui-même ? En de telles occasions, comme dans toutes
les questions politiques au moyen-âge, les précédents (_fazañas_)
faisaient autorité, et malheureusement les exemples ne manquaient pas
d’exécutions sans jugement. C’est ainsi que le roi don Alphonse avait
fait justice du maître d’Alcántara Gonzalo Martinez ; c’est ainsi que
don Juan d’Alburquerque avait fait décapiter Alonso Coronel. Alors ce
n’était pas une vaine formule, celle qui enjoignait à tous les sujets
loyaux de courir sus au rebelle et de le mettre à mort. De braves
gentilshommes ne se refusaient pas à faire le métier de bourreau, et
tuer un proscrit était à cette époque, comme aujourd’hui en Orient,
une action qui n’entraînait pas le déshonneur. Il y a quelques années
à peine que l’instrument du supplice n’était pas le même en Espagne
pour le noble et pour le roturier. Au XIVe siècle, un riche-homme
castillan abandonnait sa tête à la masse ou au glaive d’un chevalier
avec moins de regret qu’à la hache du bourreau.
Quant au résultat politique du massacre de Toro, l’événement prouva
que ce terrible exemple avait fait une salutaire impression sur cette
noblesse toujours ennemie des lois et de la tranquillité publique.
En apprenant la prise de leur plus fort boulevard, ce qui restait
de ligueurs dans la Castille, en Estramadure et dans le royaume de
Léon, se dispersa presque aussitôt. Gonzalo Mexia, commandeur de
Saint-Jacques, qui venait de battre les royalistes près de Talavera, se
hâta de quitter l’Espagne et se réfugia en France, puis en Aragon.[231]
Albornoz s’enfuit de Cuenca, emmenant avec lui, à Saragosse, le
jeune don Sanche, son pupille.[232] Après quelques jours de siége,
Palenzuela, que la reine Marie avait donnée au comte de Trastamare, se
rendit à discrétion.[233] Don Tello, qui jusqu’alors s’était maintenu
complétement indépendant en Biscaïe, envoya demander merci.[234] Enfin
don Henri lui-même, perdant tout espoir de prolonger une lutte trop
inégale, supplia le roi de lui accorder un sauf-conduit pour sortir
de Castille et passer en France, où il allait accepter la solde et la
condition de capitaine d’aventure.[235] Depuis les Pyrénées jusqu’au
détroit de Gibraltar, l’autorité de don Pèdre était reconnue. Cette
noblesse qui, naguère, le retenait captif, humiliait maintenant son
orgueil devant sa pleine puissance ; l’église, qui avait mis son
royaume en interdit, se contentait d’une satisfaction frivole ; enfin,
malgré une guerre ruineuse, le roi se trouvait possesseur d’un trésor
considérable, maître absolu dans ses états, et redouté par tous ses
voisins.