IV.

A cette époque, il fallait beaucoup de temps et de dépenses pour

réunir le matériel nécessaire à un siége, c’est-à-dire des bois

pour les machines, des instruments de pionniers, des effets de

campement, des provisions de guerre et de bouche. Tout cela ne pouvait

s’improviser, surtout dans la situation des finances du roi. Suivant

les pratiques de la guerre au moyen-âge, il alla s’établir à Morales,

village peu éloigné de Toro, où naguère les confédérés avaient eu

leur quartier-général, lorsqu’ils bloquaient cette ville. De là il

envoyait ses chevaliers _faire armes_, c’est-à-dire escarmoucher aux

barrières de Toro ; souvent lui-même guidait de petites expéditions

contre les châteaux du voisinage occupés par les rebelles. Tantôt

vainqueur, tantôt repoussé, il trompait son impatience par ces courses

incessantes. Deux fois par semaine,[221] il venait déployer toutes

ses forces devant les murs de Toro ; on échangeait des flèches, on

rompait des lances pendant quelques heures ; à la nuit, on sonnait la

retraite des deux côtés ; cela s’appelait faire la guerre. D’ailleurs,

nulles mesures n’étaient prises pour resserrer les assiégés ou pour

intercepter leurs communications. Ils recevaient des recrues et

envoyaient des partis battre la campagne assez loin de leur fort. Don

Henri, pendant une absence momentanée du roi, partit pour la Galice,

où Fernand de Castro l’avait précédé depuis plusieurs mois. Ce dernier

paraissait fort refroidi pour la ligue et vivait en assez mauvaise

intelligence avec ses beaux-frères, qui, disait-il, voulaient faire

casser son mariage. Don Henri annonçait qu’il reviendrait bientôt

et ramènerait à ses alliés une armée nombreuse ; mais ceux qui

connaissaient la prudence précoce du jeune prince soupçonnaient que,

peu confiant dans les forces de son parti, il ne songeait qu’à lui-même

et ne voulait pas s’enfermer dans une place que les hasards de la

guerre pouvaient d’un moment à l’autre faire tomber entre les mains du

roi. Déjà, lorsque don Pèdre, en 1352, s’était disposé à l’attaquer

dans Gijon, le Comte, au lieu de l’y attendre, s’était retiré dans les

montagnes, soigneux de se tenir toujours une retraite assurée. Persuadé

qu’il n’y a pas de places imprenables, il s’était fait une loi de ne

jamais confier sa fortune à des murailles.

Tandis qu’on guerroyait autour de Toro, l’infant d’Aragon, don Juan,

attaquait don Tello en Biscaïe. Bien que l’infant fût personnellement

intéressé à la conquête de cette province, car, marié à la seconde

fille de don Juan Nuñez de Lara, il se flattait que la seigneurie de

Biscaïe lui serait dévolue s’il parvenait à en chasser don Tello,

les opérations militaires furent conduites mollement, et les troupes

royales n’obtinrent aucun succès. Composées en majeure partie de

cavalerie,[222] elles avaient un grand désavantage dans un pays de

montagnes dont les habitants, naturellement hardis et belliqueux,

deviennent invincibles lorsqu’ils combattent pour leurs foyers. Mais le

plus grand obstacle aux progrès du roi, c’était le mauvais état de ses

finances. Simuel el Levi eut l’art de créer de nouvelles ressources à

son maître, et, malgré le désordre général, il réussit à lui procurer

de l’argent et même à lui amasser un trésor, ce qui, à cette époque,

passait pour la plus grande preuve de génie dans un financier.

L’anecdote suivante, rapportée par Ayala, fera connaître les moyens

assez vulgaires employés par le Juif pour remplir les caisses du roi.

Don Pèdre, dans son quartier de Morales, s’amusait un jour à jouer

aux dés. Devant lui était exposée tout ouverte sa caisse militaire,

qui était aussi sa bourse de jeu. Elle contenait 20,000 doubles.

« Or et argent, dit le roi d’un ton mélancolique, voilà tout mon

avoir. » Le jeu fini, Simuel tira le prince à l’écart. — « Sire,

dit-il, aujourd’hui vous m’avez fait affront devant toute la cour.

En effet, étant votre trésorier, n’est-ce pas une honte pour moi que

mon maître ne soit pas plus riche ? Mais jusqu’à présent vos receveurs

ont trop compté sur votre indulgence et votre facilité. Maintenant

que vous êtes d’âge à régner par vous-même, que toute la Castille

vous aime et vous craint, il est temps de mettre fin au désordre.

Veuillez seulement m’autoriser à traiter avec vos gens de finance et

me confier deux de vos châteaux. Je vous garantis qu’avant peu vous

aurez dans chacun un trésor qui vaudra mieux que le contenu de cette

cassette. » On juge bien que le roi s’empressa de donner à Simuel ses

pleins-pouvoirs et les châteaux qu’il demandait, non sans raison, car

il fallait alors une forteresse bien enmurée pour garder un trésor.

Voici comment le Juif accomplit sa promesse. L’usage était de payer

les appointements des charges de cour et les pensions en mandats sur

les receveurs du roi. Or, ceux-ci ne soldaient d’ordinaire qu’une

partie de la somme, et, quand les réclamations pour obtenir le surplus

n’étaient pas appuyées par la force, elles étaient toujours vaines.

Simuel Levi, voulant compter avec les receveurs, commença par les

effrayer. Soutenu par son maître, ayant hommes d’armes, geôliers et

bourreaux à ses ordres, il exigea l’arriéré, n’admit aucune excuse,

et, par ruse ou menaces, parvint à se faire payer intégralement, plus

vite qu’on ne l’eût espéré. En même temps il mandait les créanciers

du roi et leur offrait la moitié de l’arriéré qui leur était dû, à

condition qu’ils donneraient quittance pour le reste. La plupart, qui

croyaient à jamais perdus les deniers que les receveurs avaient gardés

par devers eux, acceptaient avec joie le parti proposé, se tenant pour

fort heureux d’obtenir la moitié de leurs créances.[222] Ce procédé,

qu’on qualifierait aujourd’hui de banqueroute frauduleuse, mais dont

personne alors ne s’avisait de contester la loyauté, procura dans peu

de temps au roi des sommes considérables, et lui donna la plus haute

opinion de son trésorier. En outre, Simuel Levi sut rétablir l’ordre

dans l’administration. Il donna les charges de receveurs à des Juifs

intelligents, qui lui firent sur-le-champ de fortes avances. En peu de

temps les finances de don Pèdre furent remises sur un nouveau pied, et

il se vit le plus riche souverain de toute l’Espagne.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 65 / 163 题