A cette époque, il fallait beaucoup de temps et de dépenses pour
réunir le matériel nécessaire à un siége, c’est-à-dire des bois
pour les machines, des instruments de pionniers, des effets de
campement, des provisions de guerre et de bouche. Tout cela ne pouvait
s’improviser, surtout dans la situation des finances du roi. Suivant
les pratiques de la guerre au moyen-âge, il alla s’établir à Morales,
village peu éloigné de Toro, où naguère les confédérés avaient eu
leur quartier-général, lorsqu’ils bloquaient cette ville. De là il
envoyait ses chevaliers _faire armes_, c’est-à-dire escarmoucher aux
barrières de Toro ; souvent lui-même guidait de petites expéditions
contre les châteaux du voisinage occupés par les rebelles. Tantôt
vainqueur, tantôt repoussé, il trompait son impatience par ces courses
incessantes. Deux fois par semaine,[221] il venait déployer toutes
ses forces devant les murs de Toro ; on échangeait des flèches, on
rompait des lances pendant quelques heures ; à la nuit, on sonnait la
retraite des deux côtés ; cela s’appelait faire la guerre. D’ailleurs,
nulles mesures n’étaient prises pour resserrer les assiégés ou pour
intercepter leurs communications. Ils recevaient des recrues et
envoyaient des partis battre la campagne assez loin de leur fort. Don
Henri, pendant une absence momentanée du roi, partit pour la Galice,
où Fernand de Castro l’avait précédé depuis plusieurs mois. Ce dernier
paraissait fort refroidi pour la ligue et vivait en assez mauvaise
intelligence avec ses beaux-frères, qui, disait-il, voulaient faire
casser son mariage. Don Henri annonçait qu’il reviendrait bientôt
et ramènerait à ses alliés une armée nombreuse ; mais ceux qui
connaissaient la prudence précoce du jeune prince soupçonnaient que,
peu confiant dans les forces de son parti, il ne songeait qu’à lui-même
et ne voulait pas s’enfermer dans une place que les hasards de la
guerre pouvaient d’un moment à l’autre faire tomber entre les mains du
roi. Déjà, lorsque don Pèdre, en 1352, s’était disposé à l’attaquer
dans Gijon, le Comte, au lieu de l’y attendre, s’était retiré dans les
montagnes, soigneux de se tenir toujours une retraite assurée. Persuadé
qu’il n’y a pas de places imprenables, il s’était fait une loi de ne
jamais confier sa fortune à des murailles.
Tandis qu’on guerroyait autour de Toro, l’infant d’Aragon, don Juan,
attaquait don Tello en Biscaïe. Bien que l’infant fût personnellement
intéressé à la conquête de cette province, car, marié à la seconde
fille de don Juan Nuñez de Lara, il se flattait que la seigneurie de
Biscaïe lui serait dévolue s’il parvenait à en chasser don Tello,
les opérations militaires furent conduites mollement, et les troupes
royales n’obtinrent aucun succès. Composées en majeure partie de
cavalerie,[222] elles avaient un grand désavantage dans un pays de
montagnes dont les habitants, naturellement hardis et belliqueux,
deviennent invincibles lorsqu’ils combattent pour leurs foyers. Mais le
plus grand obstacle aux progrès du roi, c’était le mauvais état de ses
finances. Simuel el Levi eut l’art de créer de nouvelles ressources à
son maître, et, malgré le désordre général, il réussit à lui procurer
de l’argent et même à lui amasser un trésor, ce qui, à cette époque,
passait pour la plus grande preuve de génie dans un financier.
L’anecdote suivante, rapportée par Ayala, fera connaître les moyens
assez vulgaires employés par le Juif pour remplir les caisses du roi.
Don Pèdre, dans son quartier de Morales, s’amusait un jour à jouer
aux dés. Devant lui était exposée tout ouverte sa caisse militaire,
qui était aussi sa bourse de jeu. Elle contenait 20,000 doubles.
« Or et argent, dit le roi d’un ton mélancolique, voilà tout mon
avoir. » Le jeu fini, Simuel tira le prince à l’écart. — « Sire,
dit-il, aujourd’hui vous m’avez fait affront devant toute la cour.
En effet, étant votre trésorier, n’est-ce pas une honte pour moi que
mon maître ne soit pas plus riche ? Mais jusqu’à présent vos receveurs
ont trop compté sur votre indulgence et votre facilité. Maintenant
que vous êtes d’âge à régner par vous-même, que toute la Castille
vous aime et vous craint, il est temps de mettre fin au désordre.
Veuillez seulement m’autoriser à traiter avec vos gens de finance et
me confier deux de vos châteaux. Je vous garantis qu’avant peu vous
aurez dans chacun un trésor qui vaudra mieux que le contenu de cette
cassette. » On juge bien que le roi s’empressa de donner à Simuel ses
pleins-pouvoirs et les châteaux qu’il demandait, non sans raison, car
il fallait alors une forteresse bien enmurée pour garder un trésor.
Voici comment le Juif accomplit sa promesse. L’usage était de payer
les appointements des charges de cour et les pensions en mandats sur
les receveurs du roi. Or, ceux-ci ne soldaient d’ordinaire qu’une
partie de la somme, et, quand les réclamations pour obtenir le surplus
n’étaient pas appuyées par la force, elles étaient toujours vaines.
Simuel Levi, voulant compter avec les receveurs, commença par les
effrayer. Soutenu par son maître, ayant hommes d’armes, geôliers et
bourreaux à ses ordres, il exigea l’arriéré, n’admit aucune excuse,
et, par ruse ou menaces, parvint à se faire payer intégralement, plus
vite qu’on ne l’eût espéré. En même temps il mandait les créanciers
du roi et leur offrait la moitié de l’arriéré qui leur était dû, à
condition qu’ils donneraient quittance pour le reste. La plupart, qui
croyaient à jamais perdus les deniers que les receveurs avaient gardés
par devers eux, acceptaient avec joie le parti proposé, se tenant pour
fort heureux d’obtenir la moitié de leurs créances.[222] Ce procédé,
qu’on qualifierait aujourd’hui de banqueroute frauduleuse, mais dont
personne alors ne s’avisait de contester la loyauté, procura dans peu
de temps au roi des sommes considérables, et lui donna la plus haute
opinion de son trésorier. En outre, Simuel Levi sut rétablir l’ordre
dans l’administration. Il donna les charges de receveurs à des Juifs
intelligents, qui lui firent sur-le-champ de fortes avances. En peu de
temps les finances de don Pèdre furent remises sur un nouveau pied, et
il se vit le plus riche souverain de toute l’Espagne.