En rapportant les derniers événements de la guerre civile en Castille,
Ayala, dont j’hésite toujours à soupçonner la bonne foi, impute à don
Pèdre le projet d’une trahison dont il n’allègue aucune preuve et qui
paraît trop improbable pour être imputée au roi sur un seul témoignage,
quelque gravité qu’on lui accorde. Pendant le siége de Palenzuela, dit
le chroniqueur, don Pèdre vit réunis dans son camp les deux infants
d’Aragon, don Fadrique et don Juan de la Cerda, naguère les chefs
des ligueurs. Il avait résolu de s’en défaire, mais, pour rendre sa
vengeance plus complète, il voulait encore une autre victime. Déjà don
Tello avait envoyé sa soumission, et Juan de Avendaño, son principal
conseiller, et l’homme le plus influent en Biscaïe, gagné par l’or
du roi, promettait de déterminer le jeune prince à venir en personne
chercher le pardon de sa longue désobéissance. Le roi, s’ouvrant alors
à Juan de Hinestrosa, lui demanda de le conseiller sur la manière la
plus sûre de faire périr tous ses ennemis à la fois. En loyal chevalier
qu’il était, Hinestrosa eut horreur de cette perfidie, mais il
connaissait trop son maître pour s’opposer ouvertement à sa vengeance.
En outre, il avait ses desseins particuliers, et tenait surtout à
sauver deux braves écuyers qui se défendaient dans Palenzuela en hommes
qui ont déjà fait le sacrifice de leur vie. — « Sire, dit Hinestrosa,
faites merci pour le moment aux gens qui tiennent la ville. L’important
pour vous, c’est d’y entrer au plus tôt. Une fois que nous en serons
maîtres, donnez-moi le donjon à garder. Là, je feindrai d’être malade.
Vous viendrez me voir, et mènerez avec vous ces seigneurs vos ennemis,
sous couleur de jouer aux dés dans mon appartement. Entrés dans le
donjon avec petite compagnie, ils ne pourront vous échapper. » Ce plan
fut fort goûté par le roi, mais il manqua par la prudence de don Tello,
qu’on ne put décider à quitter la Biscaïe. « Le roi en fut marri, »
ajoute Ayala, que je continue à copier, « et dans la suite il conta
devant ses familiers comment, par telles pratiques, il cuida cette fois
affiner et faire mourir à la fois cinq, ses plus irréconciliables
ennemis.[236] »
Remarquons d’abord combien il y a peu d’apparence que, pour faire
donner quartier à deux gentilshommes obscurs, Hinestrosa fut obligé de
consentir ou de paraître consentir à un attentat si odieux. En outre,
est-il vraisemblable qu’au moment où, de l’aveu du roi, il venait de
sauver la vie à don Fadrique, ce prince le chargeât d’inventer un
projet de guet-apens pour le faire périr ? Que si l’on attribue à don
Pèdre le calcul de ne frapper ses ennemis qu’après les avoir réunis
tous, afin sans doute que la mort d’un d’entre eux ne servît point
d’avertissement aux autres, comment supposer qu’il n’ait pas fait les
plus grands efforts pour attirer au piége le comte de Trastamare, bien
plus dangereux que don Tello ? On suppose donc qu’il se serait contenté
de cinq têtes, et que quatre n’auraient pu le satisfaire. Quelle
précision, quelle mesure dans la vengeance ! Que don Pèdre, malgré ses
serments, ait conservé sa haine et ses soupçons contre les bâtards
et les riches-hommes qui l’avaient offensé, cela est malheureusement
trop probable ; mais le moyen de croire que, dans un moment où les
troubles du royaume n’étaient pas encore apaisés, il eût de gaieté de
cœur rallumé le feu de la guerre civile par un crime exécrable, crime
inutile d’ailleurs tant que vivrait don Henri ! Seul, il suffisait pour
rallier les mécontents, et serait devenu d’autant plus à craindre que
son autorité n’eût plus été partagée. Malgré tant d’invraisemblances,
je ne puis imputer au sage Ayala une calomnie gratuite. Probablement
don Pèdre, aigri par le malheur et se rappelant qu’un jour il avait
tenu ses plus mortels ennemis en sa puissance, témoigna publiquement
le regret de n’avoir pas profité de l’occasion offerte par la fortune.
De là peut-être l’origine de la fable que je viens de rapporter, et
dont j’ai montré, je crois, l’inconsistance. Ajoutons que don Tello,
instruit de la correspondance que son conseiller Avendaño entretenait
secrètement avec le roi, le fit assassiner peu de temps après la prise
de Palenzuela, « par quoi, dit notre chroniqueur, don Tello demeura
plus maître en Biscaïe qu’il n’était auparavant.[237] » On doit
supposer que le jeune prince, pour se justifier de ce meurtre, feignit
de croire Avendaño plus coupable qu’il n’était en réalité, et qu’il
accrédita les bruits de trahison méditée contre ses amis et contre
lui-même.
Je ne pense pas qu’il faille ajouter plus de créance à un autre projet
d’assassinat tramé vers le même temps contre le seul don Fadrique, qui,
suivant Ayala, devait être tué dans un tournoi célébré à Tordesillas
devant Marie de Padilla. « Mais, ajoute-t-il naïvement, le coup manqua,
le roi n’ayant pas voulu découvrir le secret à ceux qui devaient
faire l’œuvre.[238] » S’il faut chercher un sens à cette phrase, je
suppose qu’il s’agissait de donner aux adversaires du Maître quelque
arme discourtoise, comme le fleuret empoisonné dans le _Hamlet_ de
Shakespeare. Je ne sais si je dois m’arrêter à justifier don Pèdre d’un
crime qui ne fut point consommé, et le vague même de l’accusation rend
la défense difficile ; je me contenterai d’opposer à une imputation
si légèrement admise un fait cité par le même Ayala, et qui en
démontre toute l’invraisemblance. Immédiatement après le tournoi de
Tordesillas, deux hommes attachés à la personne de don Fadrique, l’un
bourgeois de Valladolid, l’autre de Tolède, furent arrêtés et mis à
mort par les alguazils de cour. Tous les deux avaient pris une part
active aux derniers troubles et s’étaient signalés entre les plus
factieux.[239] Si don Pèdre songeait alors réellement à faire périr le
maître de Saint-Jacques, il oubliait bien vite cette politique perfide
qu’on lui attribuait tout à l’heure, et, par le supplice de serviteurs
subalternes de son frère, il l’obligeait à craindre pour lui-même et
l’avertissait en quelque sorte de se tenir sur ses gardes. N’est-il pas
évident, au contraire, qu’en punissant des factieux obscurs, le roi
n’avait d’autre intention que de prouver sa puissance et de montrer aux
grands de son royaume, surtout à don Fadrique, le prix qu’il réservait
à la rébellion ? Don Pèdre aimait à se faire craindre, et don Fadrique
s’était rendu assez coupable pour mériter une leçon plus sévère encore
que celle qu’il recevait par le supplice de ses adhérents.
La Castille était pacifiée. La situation des provinces du nord
n’inspirait plus d’inquiétudes, cependant don Tello trouvait toujours
des prétextes pour demeurer en Biscaïe. Las de l’attendre, mais
satisfait ou feignant de l’être par les assurances réitérées de
soumission qu’il en recevait, le roi se rendit avec toute sa cour à
Séville, qui déjà, par son heureuse position et par l’industrie de ses
habitants, était devenue la ville la plus importante de son empire.
C’était sa résidence de prédilection, il se plaisait à l’embellir de
monuments magnifiques, à y donner des fêtes, à y déployer un luxe
encore inconnu aux souverains de la Castille. Marie de Padilla le
suivit à Séville, et vint occuper un appartement dans l’Alcazar. Depuis
la fin des troubles, don Pèdre avait jeté le masque. Il la traitait en
reine, et les peuples s’habituaient à respecter son choix.