Malgré la supériorité de leurs forces, les confédérés n’osaient ni
livrer bataille au roi ni l’assiéger dans une des places qui lui
demeuraient fidèles. A l’exception de quelques chefs, la plupart des
riches-hommes respectaient encore la majesté du trône et répugnaient
à une violence ouverte. Surtout les communes, dont les milices
composaient en majeure partie l’armée de la ligue, inclinaient pour
la modération ; tous espéraient d’ailleurs que la lassitude et
l’épuisement de ses ressources réduiraient bientôt don Pèdre à subir
leurs conditions. Aussi, sans chercher à engager un combat dont l’issue
ne pouvait être douteuse, ils ne s’appliquaient qu’à séduire ses
soldats, à lui enlever l’une après l’autre les villes qui demeuraient
encore dans l’obéissance. La plupart, même les plus éloignées du
théâtre de la guerre, sur le bruit des derniers événements, transmirent
leur adhésion à la ligue ; quelques-unes, se renfermant dans une
neutralité prudente, n’envoyaient ni troupes ni subsides au roi, et
refusaient d’admettre les confédérés dans leurs murs. De ce nombre
furent Valladolid et Salamanque, dont les conseils affichaient des
prétentions d’indépendance. Dans l’anarchie générale, chaque province,
chaque ville se créait son administration à part, et voulait fonder
comme une petite république. Cette tendance à l’isolement fut toujours
fatale à l’Espagne et s’est reproduite dans toutes les révolutions de
ce pays.
Contraints de temporiser avec les communes puissantes, les confédérés
ne balançaient pas à employer la force ouverte pour réduire les villes
de moindre importance. Ils prirent d’assaut et livrèrent au pillage
Medina del Campo, qu’ils avaient sommée vainement de leur ouvrir ses
portes. Là, ils firent une perte irréparable. L’homme le plus propre
à maintenir l’union parmi cette foule de seigneurs animés d’intérêts
opposés, Alburquerque mourut presque subitement à Medina, peu de jours
après la prise de cette place, au commencement de l’automne de 1354.
On soupçonna son médecin, maître Paul, Italien attaché à la maison
de l’infant don Fernand, d’avoir mêlé un poison subtil au breuvage
qu’il lui prescrivit pour une indisposition légère en apparence.
Naturellement, l’accusation remonta jusqu’au roi, intéressé plus que
personne à la mort d’Alburquerque. Dans la suite, don Pèdre ne justifia
que trop les imputations de ses ennemis, en faisant à cet homme des
présents magnifiques, qui semblèrent moins la récompense du savoir
que le paiement d’un crime. A ses derniers moments, Alburquerque ne
démentit pas la fermeté de son caractère. Près d’expirer, il rassembla
ses vassaux, et leur fit jurer de ne faire ni paix ni trêve avec le
roi qu’ils n’eussent obtenu satisfaction pour ses griefs. Il commanda
que son corps fût porté à la tête de leur bataillon tant que durerait
la guerre, comme s’il eût voulu ne déposer sa haine et son autorité
qu’après le triomphe. Du fond de son cercueil, il semblait présider
encore les conseils de la ligue, et, chaque fois que l’on délibérait
sur les intérêts communs, on interrogeait son cadavre, et son
majordome, Cabeza de Vaca, répondait au nom de son maître qui n’était
plus.[197]
Peu après la mort d’Alburquerque, le maître de Saint-Jacques, don
Fadrique, rejoignit la principale armée de la ligue, amenant de Tolède
un corps de cinq à six cents chevaux et tout l’argent saisi dans
les coffres de don Simuel el Levi, le trésorier du roi, outre une
somme considérable que la reine Blanche lui avait remise elle-même.
Ce secours arrivait à propos pour retenir dans le devoir les bandes
de mercenaires sur lesquels les chefs des ligueurs fondaient leur
autorité. De part et d’autre on était résolu à tirer la guerre en
longueur, les bâtards parce qu’ils voyaient s’augmenter chaque jour
la détresse du roi ; don Pèdre parce que son unique espoir était de
diviser ses adversaires en traitant séparément avec quelques-uns
d’entre eux. En effet, les pourparlers étaient continuels ; les
chevaliers des deux camps s’y rencontraient avec une courtoisie qui
témoignait assez de leur indifférence pour la querelle de leurs
chefs. Un jour le roi, se trouvant à Toro, reçut deux envoyés de la
ligue. Avant d’écouter les propositions dont ils étaient porteurs, il
dut, suivant l’étiquette de l’époque, leur assigner un logement chez
un des seigneurs de sa cour. Alors cette hospitalité était tenue à
grand honneur. Fernand Alvarez de Tolède et Alphonse Jufre Tenorio
se disputèrent aigrement le privilége de loger les députés ennemis.
Des paroles injurieuses on en vint aux poignards, et chacun appelant
ses amis à son aide, sous les yeux mêmes du roi, une espèce de mêlée
s’engagea dans laquelle il y eut des morts et des blessés. Don Pèdre
avait témoigné quelque partialité pour Alvarez, sur quoi Tenorio, qui
jusqu’alors l’avait servi avec dévouement, se tint pour outragé, et
tout aussitôt quitta Toro avec tous ses clients pour passer dans le
camp des rebelles. Telle était la susceptibilité de cette noblesse
féodale, toujours prête à rompre avec le souverain pour les motifs les
plus frivoles.[198]
L’ambassade de la ligue, cause involontaire de cette scène déplorable,
était venue renouveler au roi les propositions déjà si souvent
reproduites. Cette fois, il parut les entendre avec moins d’impatience.
Il demanda du temps pour préparer sa réponse et offrit de conférer
lui-même avec les principaux chefs. On fixa un lieu pour une
entrevue, et, afin de prévenir toute trahison, il fut convenu qu’on
se rencontrerait en rase campagne, vingt cavaliers de chaque côté,
armés de toutes pièces, et qu’aucun ne porterait de lance,[199] sauf
le roi et l’infant d’Aragon, placé naturellement par sa naissance à la
tête des confédérés. Au jour fixé, les deux troupes se trouvèrent en
présence près de Tejadillo, village situé à égale distance de Toro,
qui tenait pour le roi, et de Morales, bourg occupé par l’armée de
la ligue. Tous les chefs des confédérés étaient présents, revêtus
par-dessus leurs armures de leurs soubrevestes blasonnées. A leur
tête, on voyait les deux-infants d’Aragon, le comte don Henri, don
Fadrique, don Tello, don Fernand de Castro et don Juan de la Cerda. Je
ne dois point oublier Fernand Perez d’Ayala, père du chroniqueur, et
ce dernier lui-même qui, fort jeune alors, servait de page à l’infant
et portait sa lance. Tous d’abord saluèrent le roi en lui baisant la
main suivant l’usage. Il est probable que don Pèdre, en proposant cette
entrevue, voulait essayer l’effet que produirait sa présence sur des
hommes habitués à le respecter ; mais, soit que son orgueil souffrît à
traiter d’égal à égal avec des sujets en armes contre lui, soit qu’il
se crût moins engagé par des promesses sorties d’une autre bouche que
la sienne, il chargea Gutier Fernandez de Tolède de porter la parole
en son nom. Celui-ci avait eu à se plaindre du roi qui l’avait privé
de sa charge de chambellan ; pourtant il lui demeurait fidèle, et,
en le choisissant pour son orateur, don Pèdre voulait peut-être le
donner en exemple aux révoltés. Gutier Fernandez commença par déplorer
l’aveuglement de tant de bons chevaliers qui, oubliant les bienfaits
de leur prince, affligeaient le royaume par leur désobéissance. Puis
il déclara « que, sous le vif intérêt qu’ils affichaient pour la reine
Blanche, le roi n’avait pas de peine à démêler leur jalousie contre les
parents de Marie de Padilla. Qu’ils l’avouassent ou non, c’était, il le
voyait clairement, la véritable cause de leur prise d’armes. Mais ils
devaient savoir que les rois sont libres de choisir leurs conseillers,
et qu’à eux seuls appartient de récompenser les services de leurs
vassaux. Qu’au surplus, le roi avait des faveurs pour tous ses sujets
fidèles, et, en nommant aux grands offices de sa couronne, il ferait
bien voir et sa munificence et son impartialité. Quant à la reine
Blanche, le roi s’engageait à la traiter avec honneur, comme sa femme,
et comme la reine de Castille. » Telles furent les seules promesses
ou plutôt les espérances que don Pèdre consentit à donner, encore
peut-être se réservait-il de les interpréter un jour à sa guise. Il
s’était flatté qu’elles satisferaient la majeure partie des confédérés,
ceux-là du moins qui n’avaient pas perdu tout respect pour l’autorité
royale. En terminant, Gutier Fernandez se tourna vers le roi et lui
demanda : « Sire, est-ce là tout ce que vous me commandez de dire ? »
Et le roi répondit affirmativement. Alors les chefs des confédérés
s’éloignèrent un moment pour délibérer entre eux. Ils s’étaient
attendus que le roi s’expliquerait lui-même ; surpris et piqués sans
doute de voir qu’il s’en était remis à un de ses chevaliers pour faire
connaître ses intentions, ils voulurent pareillement qu’un chevalier
de leur troupe se chargeât de leur réponse. Le choix tomba sur Fernand
Perez d’Ayala. Son discours, que son fils nous a conservé, prouve que
les confédérés n’avaient pas trop présumé du talent de leur orateur.
Tout en ménageant avec adresse l’orgueil du roi, Ayala s’efforce
de justifier la prise d’armes des ligueurs. Il évite à dessein de
s’expliquer sur le renvoi de la favorite et de ses parents, et, avec
encore plus de soin, passe sur les prétentions de ceux qui aspiraient
à remplacer les Padilla au timon des affaires. Mais il insiste avec
beaucoup de force sur l’affront fait à tant de riches-hommes convoqués
à Valladolid pour le mariage du roi, et qui, vis-à-vis de la France,
se sont en quelque sorte portés comme ses garants. Il rappelle la
déposition et la mort injuste du maître de Calatrava Nuñez de Prado,
l’agression sans motif contre Alburquerque, alors que par amour pour
la paix il avait consenti à livrer en otage son fils unique et à
s’exiler lui-même. Ce traitement de deux sujets fidèles, après tant
de services rendus au prince et au pays, a dû effrayer toute la
noblesse. Aujourd’hui elle craint son roi, ou plutôt les conseillers
qu’il s’est choisis. Que le roi daigne la rassurer, et il retrouvera
dans ses riches-hommes la loyauté et l’amour qu’ils lui conservent
toujours comme à leur seigneur naturel. Fernand d’Ayala conclut en
proposant de remettre la solution définitive du différend à l’arbitrage
de huit chevaliers nommés par les deux partis. Puis, à l’exemple de
l’orateur du roi, il demanda aux seigneurs qui l’entouraient s’il avait
fidèlement exprimé leur pensée. Tous répondirent qu’ils approuvaient
ses paroles et ratifiaient ses propositions. Don Pèdre, ayant promis
de nommer ses quatre arbitres, l’infant don Fernand et ses compagnons
prirent congé de lui avec les mêmes marques de respect qu’ils lui
avaient témoignées en arrivant.[200]
Ainsi se termina la solennelle entrevue de Tejadillo qui, comme on le
voit, n’apportait aucun changement à la situation. Vraisemblablement
le roi s’était imaginé que les rebelles, comme à Cigales, allaient
tomber à ses pieds et s’en remettre à sa merci. Déçu dans cet espoir,
il n’emporta de la conférence que des souvenirs amers et une haine
mortelle contre tous les hommes qu’il avait vus en armes lui donner
d’austères conseils et lui adresser de libres remontrances. Les noms
de ces vingt chevaliers, ses sujets, qui s’étaient rangés face à face
devant leur souverain, mettant des conditions à leur obéissance, ne
sortirent jamais de sa mémoire, et, dès ce jour peut-être, il fit le
serment d’en tirer une vengeance terrible. De retour à Toro, loin
de nommer des arbitres, comme il l’avait promis, il ne songea qu’à
poursuivre les négociations secrètes entamées déjà avec quelques-uns
des ligueurs. Cependant l’hiver approchait, et le roi se flattait qu’il
amènerait la dissolution de l’armée ennemie. Le pays était dévasté, et,
de part et d’autre, on était aussi peu disposé qu’auparavant à mettre
fin à cette guerre sans combats, qui ruinait la Castille autant qu’une
invasion étrangère.