VI.

Malgré la supériorité de leurs forces, les confédérés n’osaient ni

livrer bataille au roi ni l’assiéger dans une des places qui lui

demeuraient fidèles. A l’exception de quelques chefs, la plupart des

riches-hommes respectaient encore la majesté du trône et répugnaient

à une violence ouverte. Surtout les communes, dont les milices

composaient en majeure partie l’armée de la ligue, inclinaient pour

la modération ; tous espéraient d’ailleurs que la lassitude et

l’épuisement de ses ressources réduiraient bientôt don Pèdre à subir

leurs conditions. Aussi, sans chercher à engager un combat dont l’issue

ne pouvait être douteuse, ils ne s’appliquaient qu’à séduire ses

soldats, à lui enlever l’une après l’autre les villes qui demeuraient

encore dans l’obéissance. La plupart, même les plus éloignées du

théâtre de la guerre, sur le bruit des derniers événements, transmirent

leur adhésion à la ligue ; quelques-unes, se renfermant dans une

neutralité prudente, n’envoyaient ni troupes ni subsides au roi, et

refusaient d’admettre les confédérés dans leurs murs. De ce nombre

furent Valladolid et Salamanque, dont les conseils affichaient des

prétentions d’indépendance. Dans l’anarchie générale, chaque province,

chaque ville se créait son administration à part, et voulait fonder

comme une petite république. Cette tendance à l’isolement fut toujours

fatale à l’Espagne et s’est reproduite dans toutes les révolutions de

ce pays.

Contraints de temporiser avec les communes puissantes, les confédérés

ne balançaient pas à employer la force ouverte pour réduire les villes

de moindre importance. Ils prirent d’assaut et livrèrent au pillage

Medina del Campo, qu’ils avaient sommée vainement de leur ouvrir ses

portes. Là, ils firent une perte irréparable. L’homme le plus propre

à maintenir l’union parmi cette foule de seigneurs animés d’intérêts

opposés, Alburquerque mourut presque subitement à Medina, peu de jours

après la prise de cette place, au commencement de l’automne de 1354.

On soupçonna son médecin, maître Paul, Italien attaché à la maison

de l’infant don Fernand, d’avoir mêlé un poison subtil au breuvage

qu’il lui prescrivit pour une indisposition légère en apparence.

Naturellement, l’accusation remonta jusqu’au roi, intéressé plus que

personne à la mort d’Alburquerque. Dans la suite, don Pèdre ne justifia

que trop les imputations de ses ennemis, en faisant à cet homme des

présents magnifiques, qui semblèrent moins la récompense du savoir

que le paiement d’un crime. A ses derniers moments, Alburquerque ne

démentit pas la fermeté de son caractère. Près d’expirer, il rassembla

ses vassaux, et leur fit jurer de ne faire ni paix ni trêve avec le

roi qu’ils n’eussent obtenu satisfaction pour ses griefs. Il commanda

que son corps fût porté à la tête de leur bataillon tant que durerait

la guerre, comme s’il eût voulu ne déposer sa haine et son autorité

qu’après le triomphe. Du fond de son cercueil, il semblait présider

encore les conseils de la ligue, et, chaque fois que l’on délibérait

sur les intérêts communs, on interrogeait son cadavre, et son

majordome, Cabeza de Vaca, répondait au nom de son maître qui n’était

plus.[197]

Peu après la mort d’Alburquerque, le maître de Saint-Jacques, don

Fadrique, rejoignit la principale armée de la ligue, amenant de Tolède

un corps de cinq à six cents chevaux et tout l’argent saisi dans

les coffres de don Simuel el Levi, le trésorier du roi, outre une

somme considérable que la reine Blanche lui avait remise elle-même.

Ce secours arrivait à propos pour retenir dans le devoir les bandes

de mercenaires sur lesquels les chefs des ligueurs fondaient leur

autorité. De part et d’autre on était résolu à tirer la guerre en

longueur, les bâtards parce qu’ils voyaient s’augmenter chaque jour

la détresse du roi ; don Pèdre parce que son unique espoir était de

diviser ses adversaires en traitant séparément avec quelques-uns

d’entre eux. En effet, les pourparlers étaient continuels ; les

chevaliers des deux camps s’y rencontraient avec une courtoisie qui

témoignait assez de leur indifférence pour la querelle de leurs

chefs. Un jour le roi, se trouvant à Toro, reçut deux envoyés de la

ligue. Avant d’écouter les propositions dont ils étaient porteurs, il

dut, suivant l’étiquette de l’époque, leur assigner un logement chez

un des seigneurs de sa cour. Alors cette hospitalité était tenue à

grand honneur. Fernand Alvarez de Tolède et Alphonse Jufre Tenorio

se disputèrent aigrement le privilége de loger les députés ennemis.

Des paroles injurieuses on en vint aux poignards, et chacun appelant

ses amis à son aide, sous les yeux mêmes du roi, une espèce de mêlée

s’engagea dans laquelle il y eut des morts et des blessés. Don Pèdre

avait témoigné quelque partialité pour Alvarez, sur quoi Tenorio, qui

jusqu’alors l’avait servi avec dévouement, se tint pour outragé, et

tout aussitôt quitta Toro avec tous ses clients pour passer dans le

camp des rebelles. Telle était la susceptibilité de cette noblesse

féodale, toujours prête à rompre avec le souverain pour les motifs les

plus frivoles.[198]

L’ambassade de la ligue, cause involontaire de cette scène déplorable,

était venue renouveler au roi les propositions déjà si souvent

reproduites. Cette fois, il parut les entendre avec moins d’impatience.

Il demanda du temps pour préparer sa réponse et offrit de conférer

lui-même avec les principaux chefs. On fixa un lieu pour une

entrevue, et, afin de prévenir toute trahison, il fut convenu qu’on

se rencontrerait en rase campagne, vingt cavaliers de chaque côté,

armés de toutes pièces, et qu’aucun ne porterait de lance,[199] sauf

le roi et l’infant d’Aragon, placé naturellement par sa naissance à la

tête des confédérés. Au jour fixé, les deux troupes se trouvèrent en

présence près de Tejadillo, village situé à égale distance de Toro,

qui tenait pour le roi, et de Morales, bourg occupé par l’armée de

la ligue. Tous les chefs des confédérés étaient présents, revêtus

par-dessus leurs armures de leurs soubrevestes blasonnées. A leur

tête, on voyait les deux-infants d’Aragon, le comte don Henri, don

Fadrique, don Tello, don Fernand de Castro et don Juan de la Cerda. Je

ne dois point oublier Fernand Perez d’Ayala, père du chroniqueur, et

ce dernier lui-même qui, fort jeune alors, servait de page à l’infant

et portait sa lance. Tous d’abord saluèrent le roi en lui baisant la

main suivant l’usage. Il est probable que don Pèdre, en proposant cette

entrevue, voulait essayer l’effet que produirait sa présence sur des

hommes habitués à le respecter ; mais, soit que son orgueil souffrît à

traiter d’égal à égal avec des sujets en armes contre lui, soit qu’il

se crût moins engagé par des promesses sorties d’une autre bouche que

la sienne, il chargea Gutier Fernandez de Tolède de porter la parole

en son nom. Celui-ci avait eu à se plaindre du roi qui l’avait privé

de sa charge de chambellan ; pourtant il lui demeurait fidèle, et,

en le choisissant pour son orateur, don Pèdre voulait peut-être le

donner en exemple aux révoltés. Gutier Fernandez commença par déplorer

l’aveuglement de tant de bons chevaliers qui, oubliant les bienfaits

de leur prince, affligeaient le royaume par leur désobéissance. Puis

il déclara « que, sous le vif intérêt qu’ils affichaient pour la reine

Blanche, le roi n’avait pas de peine à démêler leur jalousie contre les

parents de Marie de Padilla. Qu’ils l’avouassent ou non, c’était, il le

voyait clairement, la véritable cause de leur prise d’armes. Mais ils

devaient savoir que les rois sont libres de choisir leurs conseillers,

et qu’à eux seuls appartient de récompenser les services de leurs

vassaux. Qu’au surplus, le roi avait des faveurs pour tous ses sujets

fidèles, et, en nommant aux grands offices de sa couronne, il ferait

bien voir et sa munificence et son impartialité. Quant à la reine

Blanche, le roi s’engageait à la traiter avec honneur, comme sa femme,

et comme la reine de Castille. » Telles furent les seules promesses

ou plutôt les espérances que don Pèdre consentit à donner, encore

peut-être se réservait-il de les interpréter un jour à sa guise. Il

s’était flatté qu’elles satisferaient la majeure partie des confédérés,

ceux-là du moins qui n’avaient pas perdu tout respect pour l’autorité

royale. En terminant, Gutier Fernandez se tourna vers le roi et lui

demanda : « Sire, est-ce là tout ce que vous me commandez de dire ? »

Et le roi répondit affirmativement. Alors les chefs des confédérés

s’éloignèrent un moment pour délibérer entre eux. Ils s’étaient

attendus que le roi s’expliquerait lui-même ; surpris et piqués sans

doute de voir qu’il s’en était remis à un de ses chevaliers pour faire

connaître ses intentions, ils voulurent pareillement qu’un chevalier

de leur troupe se chargeât de leur réponse. Le choix tomba sur Fernand

Perez d’Ayala. Son discours, que son fils nous a conservé, prouve que

les confédérés n’avaient pas trop présumé du talent de leur orateur.

Tout en ménageant avec adresse l’orgueil du roi, Ayala s’efforce

de justifier la prise d’armes des ligueurs. Il évite à dessein de

s’expliquer sur le renvoi de la favorite et de ses parents, et, avec

encore plus de soin, passe sur les prétentions de ceux qui aspiraient

à remplacer les Padilla au timon des affaires. Mais il insiste avec

beaucoup de force sur l’affront fait à tant de riches-hommes convoqués

à Valladolid pour le mariage du roi, et qui, vis-à-vis de la France,

se sont en quelque sorte portés comme ses garants. Il rappelle la

déposition et la mort injuste du maître de Calatrava Nuñez de Prado,

l’agression sans motif contre Alburquerque, alors que par amour pour

la paix il avait consenti à livrer en otage son fils unique et à

s’exiler lui-même. Ce traitement de deux sujets fidèles, après tant

de services rendus au prince et au pays, a dû effrayer toute la

noblesse. Aujourd’hui elle craint son roi, ou plutôt les conseillers

qu’il s’est choisis. Que le roi daigne la rassurer, et il retrouvera

dans ses riches-hommes la loyauté et l’amour qu’ils lui conservent

toujours comme à leur seigneur naturel. Fernand d’Ayala conclut en

proposant de remettre la solution définitive du différend à l’arbitrage

de huit chevaliers nommés par les deux partis. Puis, à l’exemple de

l’orateur du roi, il demanda aux seigneurs qui l’entouraient s’il avait

fidèlement exprimé leur pensée. Tous répondirent qu’ils approuvaient

ses paroles et ratifiaient ses propositions. Don Pèdre, ayant promis

de nommer ses quatre arbitres, l’infant don Fernand et ses compagnons

prirent congé de lui avec les mêmes marques de respect qu’ils lui

avaient témoignées en arrivant.[200]

Ainsi se termina la solennelle entrevue de Tejadillo qui, comme on le

voit, n’apportait aucun changement à la situation. Vraisemblablement

le roi s’était imaginé que les rebelles, comme à Cigales, allaient

tomber à ses pieds et s’en remettre à sa merci. Déçu dans cet espoir,

il n’emporta de la conférence que des souvenirs amers et une haine

mortelle contre tous les hommes qu’il avait vus en armes lui donner

d’austères conseils et lui adresser de libres remontrances. Les noms

de ces vingt chevaliers, ses sujets, qui s’étaient rangés face à face

devant leur souverain, mettant des conditions à leur obéissance, ne

sortirent jamais de sa mémoire, et, dès ce jour peut-être, il fit le

serment d’en tirer une vengeance terrible. De retour à Toro, loin

de nommer des arbitres, comme il l’avait promis, il ne songea qu’à

poursuivre les négociations secrètes entamées déjà avec quelques-uns

des ligueurs. Cependant l’hiver approchait, et le roi se flattait qu’il

amènerait la dissolution de l’armée ennemie. Le pays était dévasté, et,

de part et d’autre, on était aussi peu disposé qu’auparavant à mettre

fin à cette guerre sans combats, qui ruinait la Castille autant qu’une

invasion étrangère.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 58 / 163 题