La rigueur de la saison et le manque de vivres obligèrent les
confédérés à quitter leur position de Morales pour se porter du côté
de Zamora. Leur armée défila le long des remparts de Toro lentement et
en bon ordre, faisant montre du grand nombre de ses bannières, pendant
que le roi, en dehors des barrières avec un petit nombre de cavaliers,
l’observait et semblait en passer la revue. Le bataillon des vassaux
d’Alburquerque attirait tous les regards. Fidèles à leur serment,
ils portaient au milieu de leurs enseignes le corps de leur seigneur
dans un cercueil recouvert d’un drap d’or. En passant devant les murs
de Zamora, la plupart des chefs mirent pied à terre et portèrent ce
cercueil en pompe sur leurs épaules comme pour braver le roi par cet
honneur rendu aux restes de son ennemi. On disait que les vivants et
les morts même faisaient la guerre au roi. Dès que l’armée fut hors de
vue, don Pèdre, persuadé qu’il en était débarrassé pour long-temps,
galopa, avec une centaine de chevaux seulement, jusqu’au château
d’Urueña où il avait établi sa maîtresse ; car dans les circonstances
présentes, il évitait de se montrer publiquement avec elle dans une
grande ville. A Toro, il laissait son trésor et sa petite armée aux
ordres de sa mère qui, depuis son retour de Portugal, demeurait
auprès de lui. Le malheureux prince devait toujours voir sa confiance
trompée. La reine Marie traitait depuis quelque temps, à son insu,
avec les chefs de la ligue. A peine eut-elle appris son départ pour
Urueña qu’elle en informa les infants d’Aragon, les invitant à revenir
au plus vite, sous promesse de leur livrer la ville. C’était finir
la guerre ; car Toro renfermait les dernières ressources du roi. Les
ligueurs ne perdirent pas un moment, et une marche de nuit les ramena
devant la place, dont les portes leur furent aussitôt livrées. Dès-lors
don Pèdre, sans magasins, sans argent, n’avait plus pour armée qu’une
centaine de soldats, pour asile qu’un château qui ne pouvait soutenir
un siége de quelques jours. Les confédérés, pleins de confiance en
voyant la reine-mère se déclarer pour eux contre son propre fils,
renonçaient déjà à ces respects qu’ils avaient jusqu’alors affichés
dans leurs négociations avec le roi. Ils lui envoyèrent à Urueña non
plus des propositions d’accommodement, mais l’intimation de se rendre
sur-le-champ à Toro pour y régler les affaires du royaume.[201]
Accablé par cette dernière trahison et se voyant pour ainsi dire
livré par sa mère aux rebelles, don Pèdre tint conseil avec le petit
nombre de serviteurs qui ne l’avaient pas quitté : c’étaient don
Diego de Padilla, maître de Calatrava, frère de la favorite, Juan de
Hinestrosa, son oncle, et Gutier Fernandez de Tolède. Prolonger la
lutte semblait impossible. Presque tout le royaume était soulevé, et,
si quelques villes avaient encore différé leur adhésion à la ligue,
il était douteux qu’elles voulussent accueillir le roi se présentant
en fugitif devant leurs portes. Toutefois Padilla et Gutier Fernandez
lui conseillaient de tout tenter avant de se mettre à la merci des
ligueurs qui, dans l’ivresse de leur triomphe, pouvaient se porter
aux plus grands excès. L’un et l’autre refusaient d’ailleurs de le
suivre à Toro, le premier, parce qu’il aurait à répondre du meurtre
de Nuñez de Prado, son prédécesseur ; l’autre, parce qu’il craignait
que don Henri ne vengeât sur lui la mort de sa mère assassinée dans
le château de Talavera lorsqu’il en était le gouverneur. Hinestrosa
parla le dernier. « Les conseillers du roi, dit-il, ne pensent qu’à
eux-mêmes lorsqu’il s’agit du salut de notre maître à tous. Au point où
en sont les choses, tout est devenu possible aux révoltés. Le royaume
est à eux. Ils peuvent le donner à l’infant d’Aragon, et c’est le coup
qu’il faut prévenir à tout prix. Que le roi conserve sa couronne aux
conditions qu’on lui dictera et qu’il ne pense pas à nous. Sa présence
à Toro imposera peut-être aux rebelles, divisés d’ailleurs de vues
et d’intérêts. Qu’il essaie d’en gagner quelques-uns pour lui servir
d’appui contre le reste. Quant à moi, qui conseille au roi de se rendre
à Toro, je l’y accompagnerai, et, quelque péril qui menace l’oncle de
doña Maria de Padilla, il ne sera pas dit qu’il ait jamais balancé à
suivre son seigneur.[202] »
Don Pèdre loua sa générosité et se rendit à ce conseil. Après avoir
pourvu de son mieux à la sûreté de Marie de Padilla, il partit pour
Toro, accompagné seulement de Hinestrosa, de son trésorier Simuel Levi
et de son chancelier-privé Fernand Sanchez. Parmi tous les seigneurs
qui formaient la petite cour d’Urueña, ce furent les seuls qui
consentirent à le suivre. Une centaine d’officiers inférieurs ou de
valets composèrent son escorte, tous sans armes et montés sur des mules.
Instruits du départ de ce triste cortége, les chefs des confédérés
s’étaient portés assez loin à sa rencontre, bien montés et revêtus
d’habits magnifiques sous lesquels ils laissaient voir leurs
armures,[203] comme s’ils eussent voulu par cet appareil guerrier
contraster avec l’humble suite du roi vaincu. Après lui avoir baisé
la main, ils le conduisirent à la ville avec de grands cris de joie,
caracolant autour de lui, faisant des _fantasias_, et se poursuivant
les uns les autres en se lançant des cannes à la manière arabe.[204] On
dit que, lorsque don Henri s’approcha de son frère pour le saluer, le
malheureux monarque ne put retenir ses larmes. « Que Dieu vous fasse
merci ! s’écria-t-il. Pour moi, je vous pardonne.[205] » La reine-mère
et doña Léonor l’attendaient dans le monastère de Saint-Dominique ;
on l’y mena sur-le-champ sans lui faire traverser la ville, de peur
sans doute que le peuple ne s’émût au spectacle de son roi prisonnier.
Les deux reines l’accueillirent comme un enfant mutin qui rentre à la
maison paternelle, résigné à la correction qui attend sa désobéissance.
« Beau neveu, dit la reine d’Aragon, ainsi vous sied-il de vous montrer
au milieu de tous les grands de votre royaume, non plus comme naguère,
errant de château en château pour fuir votre femme légitime. Mais à
vous n’est pas la faute, jeune d’âge comme vous êtes ; elle est à
ces méchants qui s’étaient emparés de vous, à un Juan de Hinestrosa
que je vois ici, à un don Simuel Levi et autres, leurs pareils.
Maintenant on donnera bon ordre à les éloigner, et à placer auprès de
vous des gens de bien qui prennent soin de votre honneur et de vos
intérêts.[206] » Aussitôt le roi s’écria que Juan de Hinestrosa n’avait
aucun tort, et qu’il espérait bien qu’on traiterait avec égards un
homme qui venait sous sa sauvegarde. Ces protestations furent inutiles.
Sous les yeux mêmes de don Pèdre, on arrêta les serviteurs fidèles
à sa mauvaise fortune. Hinestrosa fut remis à l’infant don Fernand,
le Juif à don Tello. En même temps on signifiait à don Pèdre qu’on
avait pourvu à tous les offices de sa maison. Don Fernand d’Aragon
était grand-chancelier, et sur-le-champ on contraignit Sanchez de lui
livrer les sceaux du royaume ; l’infant don Juan reprit sa charge de
grand porte-enseigne de Castille, et se fit pareillement remettre les
bannières royales. On avait rendu le titre de grand majordome à don
Fernand de Castro, qui depuis quelque temps ne parlait plus des injures
de sa sœur doña Juana ; enfin don Fadrique eut la charge de chambellan,
ou plutôt celle de geôlier du roi. Jusqu’alors ces fonctions n’avaient
jamais été attribuées à un personnage de son rang, et, en les confiant
au maître de Saint-Jacques, les ligueurs montraient bien qu’ils
voulaient donner à leur captif un surveillant incorruptible. Après que
le roi eut été ainsi contraint d’assister au partage de ses propres
dépouilles, on le sépara des officiers ordinaires de sa maison, et on
le conduisit dans un palais de l’évêque de Zamora, où don Fadrique
commit à sa garde don Lope de Bendaña, ce commandeur de Saint-Jacques
qui refusait quelques mois auparavant de recevoir le roi dans le
château de Ségura. Un écuyer du Maître couchait toutes les nuits
dans la chambre de don Pèdre ; ses gardiens avaient ordre de ne pas
le perdre de vue un seul instant ; enfin personne n’était admis en sa
présence qu’avec l’autorisation de don Fadrique. Dès le jour même, tous
les emplois publics furent partagés entre les principaux ligueurs.
Chacun voulait une récompense et la demandait avec arrogance comme sa
part du butin. Don Fernand de Castro avait d’avance fait connaître la
sienne ; c’était la main de doña Juana, la fille naturelle du roi don
Alphonse et de Léonor de Guzman. Ce fut en vain que don Pèdre essaya
de protester contre cette union. L’orgueil des bâtards n’en souffrait
peut-être pas moins que celui du roi ; mais don Fernand de Castro
exerçait encore tant d’influence parmi les confédérés, qu’il eût été
dangereux de lui manquer de parole. Le comte de Trastamare, comme chef
de famille, disposa de sa sœur, et le mariage fut célébré sur-le-champ
en grande pompe dans la cathédrale de Toro. Presque aussitôt après,
eurent lieu avec la même magnificence les obsèques d’Alburquerque, dont
les mânes vengées pouvaient enfin trouver le repos après la victoire.
La reine douairière d’Aragon, don Tello et une foule de seigneurs
suivirent le funèbre cortége jusqu’au monastère de l’Épine désigné par
Alburquerque lui-même pour le lieu de sa sépulture.[207]