VII.

La rigueur de la saison et le manque de vivres obligèrent les

confédérés à quitter leur position de Morales pour se porter du côté

de Zamora. Leur armée défila le long des remparts de Toro lentement et

en bon ordre, faisant montre du grand nombre de ses bannières, pendant

que le roi, en dehors des barrières avec un petit nombre de cavaliers,

l’observait et semblait en passer la revue. Le bataillon des vassaux

d’Alburquerque attirait tous les regards. Fidèles à leur serment,

ils portaient au milieu de leurs enseignes le corps de leur seigneur

dans un cercueil recouvert d’un drap d’or. En passant devant les murs

de Zamora, la plupart des chefs mirent pied à terre et portèrent ce

cercueil en pompe sur leurs épaules comme pour braver le roi par cet

honneur rendu aux restes de son ennemi. On disait que les vivants et

les morts même faisaient la guerre au roi. Dès que l’armée fut hors de

vue, don Pèdre, persuadé qu’il en était débarrassé pour long-temps,

galopa, avec une centaine de chevaux seulement, jusqu’au château

d’Urueña où il avait établi sa maîtresse ; car dans les circonstances

présentes, il évitait de se montrer publiquement avec elle dans une

grande ville. A Toro, il laissait son trésor et sa petite armée aux

ordres de sa mère qui, depuis son retour de Portugal, demeurait

auprès de lui. Le malheureux prince devait toujours voir sa confiance

trompée. La reine Marie traitait depuis quelque temps, à son insu,

avec les chefs de la ligue. A peine eut-elle appris son départ pour

Urueña qu’elle en informa les infants d’Aragon, les invitant à revenir

au plus vite, sous promesse de leur livrer la ville. C’était finir

la guerre ; car Toro renfermait les dernières ressources du roi. Les

ligueurs ne perdirent pas un moment, et une marche de nuit les ramena

devant la place, dont les portes leur furent aussitôt livrées. Dès-lors

don Pèdre, sans magasins, sans argent, n’avait plus pour armée qu’une

centaine de soldats, pour asile qu’un château qui ne pouvait soutenir

un siége de quelques jours. Les confédérés, pleins de confiance en

voyant la reine-mère se déclarer pour eux contre son propre fils,

renonçaient déjà à ces respects qu’ils avaient jusqu’alors affichés

dans leurs négociations avec le roi. Ils lui envoyèrent à Urueña non

plus des propositions d’accommodement, mais l’intimation de se rendre

sur-le-champ à Toro pour y régler les affaires du royaume.[201]

Accablé par cette dernière trahison et se voyant pour ainsi dire

livré par sa mère aux rebelles, don Pèdre tint conseil avec le petit

nombre de serviteurs qui ne l’avaient pas quitté : c’étaient don

Diego de Padilla, maître de Calatrava, frère de la favorite, Juan de

Hinestrosa, son oncle, et Gutier Fernandez de Tolède. Prolonger la

lutte semblait impossible. Presque tout le royaume était soulevé, et,

si quelques villes avaient encore différé leur adhésion à la ligue,

il était douteux qu’elles voulussent accueillir le roi se présentant

en fugitif devant leurs portes. Toutefois Padilla et Gutier Fernandez

lui conseillaient de tout tenter avant de se mettre à la merci des

ligueurs qui, dans l’ivresse de leur triomphe, pouvaient se porter

aux plus grands excès. L’un et l’autre refusaient d’ailleurs de le

suivre à Toro, le premier, parce qu’il aurait à répondre du meurtre

de Nuñez de Prado, son prédécesseur ; l’autre, parce qu’il craignait

que don Henri ne vengeât sur lui la mort de sa mère assassinée dans

le château de Talavera lorsqu’il en était le gouverneur. Hinestrosa

parla le dernier. « Les conseillers du roi, dit-il, ne pensent qu’à

eux-mêmes lorsqu’il s’agit du salut de notre maître à tous. Au point où

en sont les choses, tout est devenu possible aux révoltés. Le royaume

est à eux. Ils peuvent le donner à l’infant d’Aragon, et c’est le coup

qu’il faut prévenir à tout prix. Que le roi conserve sa couronne aux

conditions qu’on lui dictera et qu’il ne pense pas à nous. Sa présence

à Toro imposera peut-être aux rebelles, divisés d’ailleurs de vues

et d’intérêts. Qu’il essaie d’en gagner quelques-uns pour lui servir

d’appui contre le reste. Quant à moi, qui conseille au roi de se rendre

à Toro, je l’y accompagnerai, et, quelque péril qui menace l’oncle de

doña Maria de Padilla, il ne sera pas dit qu’il ait jamais balancé à

suivre son seigneur.[202] »

Don Pèdre loua sa générosité et se rendit à ce conseil. Après avoir

pourvu de son mieux à la sûreté de Marie de Padilla, il partit pour

Toro, accompagné seulement de Hinestrosa, de son trésorier Simuel Levi

et de son chancelier-privé Fernand Sanchez. Parmi tous les seigneurs

qui formaient la petite cour d’Urueña, ce furent les seuls qui

consentirent à le suivre. Une centaine d’officiers inférieurs ou de

valets composèrent son escorte, tous sans armes et montés sur des mules.

Instruits du départ de ce triste cortége, les chefs des confédérés

s’étaient portés assez loin à sa rencontre, bien montés et revêtus

d’habits magnifiques sous lesquels ils laissaient voir leurs

armures,[203] comme s’ils eussent voulu par cet appareil guerrier

contraster avec l’humble suite du roi vaincu. Après lui avoir baisé

la main, ils le conduisirent à la ville avec de grands cris de joie,

caracolant autour de lui, faisant des _fantasias_, et se poursuivant

les uns les autres en se lançant des cannes à la manière arabe.[204] On

dit que, lorsque don Henri s’approcha de son frère pour le saluer, le

malheureux monarque ne put retenir ses larmes. « Que Dieu vous fasse

merci ! s’écria-t-il. Pour moi, je vous pardonne.[205] » La reine-mère

et doña Léonor l’attendaient dans le monastère de Saint-Dominique ;

on l’y mena sur-le-champ sans lui faire traverser la ville, de peur

sans doute que le peuple ne s’émût au spectacle de son roi prisonnier.

Les deux reines l’accueillirent comme un enfant mutin qui rentre à la

maison paternelle, résigné à la correction qui attend sa désobéissance.

« Beau neveu, dit la reine d’Aragon, ainsi vous sied-il de vous montrer

au milieu de tous les grands de votre royaume, non plus comme naguère,

errant de château en château pour fuir votre femme légitime. Mais à

vous n’est pas la faute, jeune d’âge comme vous êtes ; elle est à

ces méchants qui s’étaient emparés de vous, à un Juan de Hinestrosa

que je vois ici, à un don Simuel Levi et autres, leurs pareils.

Maintenant on donnera bon ordre à les éloigner, et à placer auprès de

vous des gens de bien qui prennent soin de votre honneur et de vos

intérêts.[206] » Aussitôt le roi s’écria que Juan de Hinestrosa n’avait

aucun tort, et qu’il espérait bien qu’on traiterait avec égards un

homme qui venait sous sa sauvegarde. Ces protestations furent inutiles.

Sous les yeux mêmes de don Pèdre, on arrêta les serviteurs fidèles

à sa mauvaise fortune. Hinestrosa fut remis à l’infant don Fernand,

le Juif à don Tello. En même temps on signifiait à don Pèdre qu’on

avait pourvu à tous les offices de sa maison. Don Fernand d’Aragon

était grand-chancelier, et sur-le-champ on contraignit Sanchez de lui

livrer les sceaux du royaume ; l’infant don Juan reprit sa charge de

grand porte-enseigne de Castille, et se fit pareillement remettre les

bannières royales. On avait rendu le titre de grand majordome à don

Fernand de Castro, qui depuis quelque temps ne parlait plus des injures

de sa sœur doña Juana ; enfin don Fadrique eut la charge de chambellan,

ou plutôt celle de geôlier du roi. Jusqu’alors ces fonctions n’avaient

jamais été attribuées à un personnage de son rang, et, en les confiant

au maître de Saint-Jacques, les ligueurs montraient bien qu’ils

voulaient donner à leur captif un surveillant incorruptible. Après que

le roi eut été ainsi contraint d’assister au partage de ses propres

dépouilles, on le sépara des officiers ordinaires de sa maison, et on

le conduisit dans un palais de l’évêque de Zamora, où don Fadrique

commit à sa garde don Lope de Bendaña, ce commandeur de Saint-Jacques

qui refusait quelques mois auparavant de recevoir le roi dans le

château de Ségura. Un écuyer du Maître couchait toutes les nuits

dans la chambre de don Pèdre ; ses gardiens avaient ordre de ne pas

le perdre de vue un seul instant ; enfin personne n’était admis en sa

présence qu’avec l’autorisation de don Fadrique. Dès le jour même, tous

les emplois publics furent partagés entre les principaux ligueurs.

Chacun voulait une récompense et la demandait avec arrogance comme sa

part du butin. Don Fernand de Castro avait d’avance fait connaître la

sienne ; c’était la main de doña Juana, la fille naturelle du roi don

Alphonse et de Léonor de Guzman. Ce fut en vain que don Pèdre essaya

de protester contre cette union. L’orgueil des bâtards n’en souffrait

peut-être pas moins que celui du roi ; mais don Fernand de Castro

exerçait encore tant d’influence parmi les confédérés, qu’il eût été

dangereux de lui manquer de parole. Le comte de Trastamare, comme chef

de famille, disposa de sa sœur, et le mariage fut célébré sur-le-champ

en grande pompe dans la cathédrale de Toro. Presque aussitôt après,

eurent lieu avec la même magnificence les obsèques d’Alburquerque, dont

les mânes vengées pouvaient enfin trouver le repos après la victoire.

La reine douairière d’Aragon, don Tello et une foule de seigneurs

suivirent le funèbre cortége jusqu’au monastère de l’Épine désigné par

Alburquerque lui-même pour le lieu de sa sépulture.[207]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 59 / 163 题