Don Pèdre cependant, retardé dans sa marche, avait été devancé à
Ségura par le maître de Saint-Jacques, qui s’était déjà fait remettre
la place. En arrivant aux pieds des remparts, le roi fit appeler le
gouverneur, don Lope de Bendaña, un des principaux commandeurs de
l’ordre, et le somma aux termes de ses serments de lui ouvrir ses
portes. La conscience du châtelain de Ségura était moins sévère que
celle du commandeur de Montiel ; mais il avait cependant ses scrupules,
et n’osait faire publiquement un acte de rébellion. Il s’avisa de cet
expédient qui peint les mœurs du moyen-âge. A la sommation du roi, don
Lope parut aux créneaux accompagné de quelques soldats et portant une
chaîne au cou. « Mon seigneur le maître, dit-il, est entré dans le
château en surprenant ma foi. Prisonnier par son ordre, je ne puis plus
accomplir mon serment et recevoir le roi dans cette forteresse comme
me le prescrit l’hommage que je lui ai prêté.[189] » Bien qu’il ne
fût pas la dupe de cette comédie, don Pèdre ne crut pas devoir rendre
une sentence de trahison contre ce commandeur. Après d’insignifiantes
escarmouches contre la garnison du château, averti par Hinestrosa que
la reine s’était échappée de ses mains, il laissa quelques troupes
devant Ségura, et partit aussitôt pour Tolède. Chemin faisant, il
réunit en chapitre à Ocaña les chevaliers de Saint-Jacques demeurés
fidèles, et les obligea de déposer don Fadrique pour le remplacer
aussitôt par Juan de Villagera, frère bâtard de sa maîtresse, bien que
ce cavalier fût marié, contrairement aux statuts de l’ordre. Cette
élection, toute vicieuse qu’elle fût, devint néanmoins un précédent qui
fit autorité dans la suite.[190]
L’insurrection de Tolède portait un coup funeste à la cause du
roi. A la nouvelle promptement répandue que la première ville du
royaume s’était soulevée, nombre de riches-hommes et de chevaliers
encore indécis se joignirent aux rebelles. Les infants d’Aragon, des
premiers, crurent le moment venu de lever le masque et déclarèrent
qu’ils faisaient alliance avec Alburquerque et le comte don Henri.
Bientôt leur mère, doña Léonor, tante du roi, les joignit à Cuenca de
Tamariz dont ils venaient de s’emparer. Dans cette ville se réunirent
la plupart des chefs, et ce fut là qu’ils se concertèrent entre eux
et scellèrent leur alliance. Jusqu’alors, chacun des rebelles avait
fait la guerre en son nom et pour son propre compte. Chacun avait ses
griefs dont il poursuivait le redressement. Alburquerque se plaignait
de l’injuste usurpation de ses domaines ; Fernand de Castro alléguait
l’outrage fait à sa maison ; les bourgeois de Tolède déclaraient
qu’ils s’étaient soulevés pour défendre leur reine ; et quant aux
bâtards et aux infants d’Aragon, il leur restait à instruire la
Castille des reproches qu’ils pouvaient faire à un roi prodigue, pour
eux, de ses faveurs. A Cuenca de Tamariz, sous la présidence de la
reine douairière d’Aragon, les confédérés se choisirent un drapeau et
rédigèrent leur manifeste. La sympathie du peuple, si vivement excitée
par les malheurs de Blanche, les avertissait qu’ils ne pouvaient mieux
faire que de donner son nom à leur cause. Ils se déclarèrent donc ses
protecteurs et envoyèrent au roi un héraut pour le sommer de congédier
sa maîtresse, de vivre en fidèle époux auprès de sa femme légitime,
enfin, de prendre d’autres conseillers. Déjà, en effet, ils étaient en
mesure de dicter des conditions à leur souverain. Les troupes laissées
en observation devant Ségura, composées en majeure partie de milices
tolédanes, avaient fait leur défection et amenaient don Fadrique comme
un libérateur dans la capitale de la Castille-Neuve. Les communes de
Cordoue, Jaen, Cuenca, Talavera, Ubeda, Baeza envoyaient des députés
à Tolède pour se confédérer avec ses habitants. Chaque jour, quelque
seigneur abandonnait le roi pour s’aller joindre aux rebelles. Presque
toutes les provinces du nord s’étaient insurgées ; Alburquerque
dominait dans le royaume de Léon ; Castro, dans la Galice ; le comte
de Trastamare, dans les Asturies. Don Tello, après avoir soulevé la
Biscaïe, avait amené des troupes aux infants d’Aragon, déjà maîtres
d’une partie de la Castille. Tous ensemble avaient écrit à la reine
Blanche pour l’assurer de leur dévouement, et, répandant partout le
feu de la révolte, prétendaient exécuter ses ordres. Réunies, leurs
troupes s’élevaient à six ou sept mille hommes d’armes, sans compter
l’infanterie.[191] Le roi conservait à peine autour de sa personne six
cents cavaliers complétement découragés par cette suite continuelle de
défections et de revers.
Dans cette extrémité, la première pensée de don Pèdre fut pour le
salut de sa maîtresse. Il s’empressa de la mener, ainsi que sa mère,
la reine Marie, dans le fort château de Tordesillas, situé au milieu
d’un pays difficile, où il se flattait de pouvoir résister long-temps
aux rebelles, s’ils poussaient l’audace jusqu’à l’y attaquer. Cette
forteresse, la grande ville de Toro et quelques places voisines sur
le Duero étaient les seules qui reconnussent encore son autorité. Il
fut bientôt suivi, quoique de loin, par les rebelles, renforcés par
une nouvelle défection, celle de don Juan de la Cerda, car la faction
de Lara elle-même abandonnait le roi pour se réunir à ses anciens
adversaires. La Cerda pactisait avec Alburquerque, oubliant la mort
de son beau-père Alonso Coronel, comme les bâtards oubliaient celle
de leur mère doña Léonor. Les confédérés travaillaient sans relâche
à rétrécir le cercle dont ils enveloppaient le roi, de même que des
chasseurs traquent et forcent une bête fauve. Tout en l’acculant
ainsi à ses dernières défenses, ils renouvelaient fréquemment leurs
protestations de fidélité, mais insistant chaque fois avec plus de
force sur les prétentions contenues dans leur manifeste. La reine
douairière d’Aragon vint elle-même porter au roi des propositions
d’accommodement, ou plutôt lui représenter à quelles conditions
désormais il pourrait conserver sa couronne : d’abord, l’exil de Marie
de Padilla dans un couvent de France ou d’Aragon, et l’éloignement
de ses parents ; puis on exigeait encore que le roi revînt auprès de
son épouse légitime, car, depuis l’insurrection de Tolède, la ligue
affectait de n’avoir pris les armes que pour venger les injures de
Blanche. A ce prix, disait doña Léonor, le roi ne trouvera plus que
des sujets soumis et empressés de lui obéir. Malgré sa mauvaise
fortune, don Pèdre se montra inflexible. Il répondit fièrement
qu’il ne traiterait jamais avec les confédérés, qu’au préalable ils
n’eussent posé les armes et demandé merci. En même temps il écrivit à
l’infant d’Aragon, En Pere, alors régent de ce royaume en l’absence
de Pierre IV,[192] pour lui demander des secours qu’il désespérait de
trouver dans ses propres états. Sa lettre, qui fait connaître le style
diplomatique de l’époque, révèle quelques traits du caractère du jeune
roi, et mérite à ce titre d’être rapportée :
« Don Pèdre, par la grace de Dieu roi de Castille, etc., à vous,
infant don Pèdre d’Aragon, salut, comme à celui que nous aimons et
estimons et à qui souhaitons heur et honneur. Nous vous faisons savoir
que les infants don Fernand et don Juan, nos cousins et frères du roi
d’Aragon, vivant avec nous et dans notre royaume, étant nos vassaux et
tenant de nous grandes charges en notre maison et dans notre royaume,
où l’infant don Fernand est grand adelantade de la frontière et grand
chancelier, et l’infant don Juan notre grand porte-enseigne, l’un
et l’autre tenant de nous trop grandes terres dont ils nous doivent
servir, recevant de plus solde de notre trésor pour nous aider dans la
guerre que nous avons contre le Comte[193] et don Fernand de Castro,
tandis que, n’entendant qu’à nous servir d’eux, les avions près de
nous, eux s’en sont départis en secret et sont allés se joindre audit
Comte, à don Juan Alonso[194] et à don Fernand. Ils ont emmené avec
eux don Tello,[195] et ont fait traité et pacte tous ensemble d’être
contre nous. De fait, incontinent, ont commencé tous et chacun à faire
maux sans nombre en ce pays et y mouvoir la guerre. Et combien qu’avec
la grace de Dieu, nous puissions remettre l’ordre et faire un exemple
de ceux qui ont eu part en cette grande méchanceté et abandon de leur
seigneur et roi, nous avons trouvé bon de vous en instruire, certain
que vous l’aurez à cœur, et nous aiderez contre lesdits infants.
C’est pourquoi nous vous prions d’être avec nous contre eux et leurs
adhérents, de leur faire tout mal et dommage en leurs terres, de leur
prendre ce qu’ils ont, tant qu’il ne leur reste plus ni moyen ni
pouvoir de nous desservir jamais, non plus que vous ou le roi d’Aragon.
Par quoi ferez ce que raison et ce que nous ferions pour vous, si, par
male fortune, vous trouviez en telle nécessité. De Tordesillas, le 28e
d’octobre, l’an de l’ère 1392 (1354).[196] » On le voit, cette lettre
est empreinte d’une fermeté calme qui n’est point sans grandeur. La
dernière injure est pour don Pèdre la plus sensible. Toute sa colère
se tourne contre les infants d’Aragon. Il oublie ses frères ; pas un
mot amer contre don Henri ; il ne parle pas de don Fadrique, et s’il
nomme don Tello, c’est pour l’excuser en quelque sorte, et rejeter sur
de perfides conseils la part qu’il prend à la rébellion. Ce caractère
énergique n’est point encore aigri par le malheur. Tant de trahisons
l’ont indigné, mais il n’a pas cette haine implacable que lui donnera
plus tard la triste expérience des hommes de son temps.
Aux termes du traité d’Atienza, la cour d’Aragon devait secourir le roi
de Castille, mais sans doute elle voyait alors avec un secret plaisir
les désordres de ce malheureux royaume et l’affaiblissement d’un voisin
redoutable. Sa réponse fut évasive, et elle abandonna son allié à sa
mauvaise fortune.