V.

Don Pèdre cependant, retardé dans sa marche, avait été devancé à

Ségura par le maître de Saint-Jacques, qui s’était déjà fait remettre

la place. En arrivant aux pieds des remparts, le roi fit appeler le

gouverneur, don Lope de Bendaña, un des principaux commandeurs de

l’ordre, et le somma aux termes de ses serments de lui ouvrir ses

portes. La conscience du châtelain de Ségura était moins sévère que

celle du commandeur de Montiel ; mais il avait cependant ses scrupules,

et n’osait faire publiquement un acte de rébellion. Il s’avisa de cet

expédient qui peint les mœurs du moyen-âge. A la sommation du roi, don

Lope parut aux créneaux accompagné de quelques soldats et portant une

chaîne au cou. « Mon seigneur le maître, dit-il, est entré dans le

château en surprenant ma foi. Prisonnier par son ordre, je ne puis plus

accomplir mon serment et recevoir le roi dans cette forteresse comme

me le prescrit l’hommage que je lui ai prêté.[189] » Bien qu’il ne

fût pas la dupe de cette comédie, don Pèdre ne crut pas devoir rendre

une sentence de trahison contre ce commandeur. Après d’insignifiantes

escarmouches contre la garnison du château, averti par Hinestrosa que

la reine s’était échappée de ses mains, il laissa quelques troupes

devant Ségura, et partit aussitôt pour Tolède. Chemin faisant, il

réunit en chapitre à Ocaña les chevaliers de Saint-Jacques demeurés

fidèles, et les obligea de déposer don Fadrique pour le remplacer

aussitôt par Juan de Villagera, frère bâtard de sa maîtresse, bien que

ce cavalier fût marié, contrairement aux statuts de l’ordre. Cette

élection, toute vicieuse qu’elle fût, devint néanmoins un précédent qui

fit autorité dans la suite.[190]

L’insurrection de Tolède portait un coup funeste à la cause du

roi. A la nouvelle promptement répandue que la première ville du

royaume s’était soulevée, nombre de riches-hommes et de chevaliers

encore indécis se joignirent aux rebelles. Les infants d’Aragon, des

premiers, crurent le moment venu de lever le masque et déclarèrent

qu’ils faisaient alliance avec Alburquerque et le comte don Henri.

Bientôt leur mère, doña Léonor, tante du roi, les joignit à Cuenca de

Tamariz dont ils venaient de s’emparer. Dans cette ville se réunirent

la plupart des chefs, et ce fut là qu’ils se concertèrent entre eux

et scellèrent leur alliance. Jusqu’alors, chacun des rebelles avait

fait la guerre en son nom et pour son propre compte. Chacun avait ses

griefs dont il poursuivait le redressement. Alburquerque se plaignait

de l’injuste usurpation de ses domaines ; Fernand de Castro alléguait

l’outrage fait à sa maison ; les bourgeois de Tolède déclaraient

qu’ils s’étaient soulevés pour défendre leur reine ; et quant aux

bâtards et aux infants d’Aragon, il leur restait à instruire la

Castille des reproches qu’ils pouvaient faire à un roi prodigue, pour

eux, de ses faveurs. A Cuenca de Tamariz, sous la présidence de la

reine douairière d’Aragon, les confédérés se choisirent un drapeau et

rédigèrent leur manifeste. La sympathie du peuple, si vivement excitée

par les malheurs de Blanche, les avertissait qu’ils ne pouvaient mieux

faire que de donner son nom à leur cause. Ils se déclarèrent donc ses

protecteurs et envoyèrent au roi un héraut pour le sommer de congédier

sa maîtresse, de vivre en fidèle époux auprès de sa femme légitime,

enfin, de prendre d’autres conseillers. Déjà, en effet, ils étaient en

mesure de dicter des conditions à leur souverain. Les troupes laissées

en observation devant Ségura, composées en majeure partie de milices

tolédanes, avaient fait leur défection et amenaient don Fadrique comme

un libérateur dans la capitale de la Castille-Neuve. Les communes de

Cordoue, Jaen, Cuenca, Talavera, Ubeda, Baeza envoyaient des députés

à Tolède pour se confédérer avec ses habitants. Chaque jour, quelque

seigneur abandonnait le roi pour s’aller joindre aux rebelles. Presque

toutes les provinces du nord s’étaient insurgées ; Alburquerque

dominait dans le royaume de Léon ; Castro, dans la Galice ; le comte

de Trastamare, dans les Asturies. Don Tello, après avoir soulevé la

Biscaïe, avait amené des troupes aux infants d’Aragon, déjà maîtres

d’une partie de la Castille. Tous ensemble avaient écrit à la reine

Blanche pour l’assurer de leur dévouement, et, répandant partout le

feu de la révolte, prétendaient exécuter ses ordres. Réunies, leurs

troupes s’élevaient à six ou sept mille hommes d’armes, sans compter

l’infanterie.[191] Le roi conservait à peine autour de sa personne six

cents cavaliers complétement découragés par cette suite continuelle de

défections et de revers.

Dans cette extrémité, la première pensée de don Pèdre fut pour le

salut de sa maîtresse. Il s’empressa de la mener, ainsi que sa mère,

la reine Marie, dans le fort château de Tordesillas, situé au milieu

d’un pays difficile, où il se flattait de pouvoir résister long-temps

aux rebelles, s’ils poussaient l’audace jusqu’à l’y attaquer. Cette

forteresse, la grande ville de Toro et quelques places voisines sur

le Duero étaient les seules qui reconnussent encore son autorité. Il

fut bientôt suivi, quoique de loin, par les rebelles, renforcés par

une nouvelle défection, celle de don Juan de la Cerda, car la faction

de Lara elle-même abandonnait le roi pour se réunir à ses anciens

adversaires. La Cerda pactisait avec Alburquerque, oubliant la mort

de son beau-père Alonso Coronel, comme les bâtards oubliaient celle

de leur mère doña Léonor. Les confédérés travaillaient sans relâche

à rétrécir le cercle dont ils enveloppaient le roi, de même que des

chasseurs traquent et forcent une bête fauve. Tout en l’acculant

ainsi à ses dernières défenses, ils renouvelaient fréquemment leurs

protestations de fidélité, mais insistant chaque fois avec plus de

force sur les prétentions contenues dans leur manifeste. La reine

douairière d’Aragon vint elle-même porter au roi des propositions

d’accommodement, ou plutôt lui représenter à quelles conditions

désormais il pourrait conserver sa couronne : d’abord, l’exil de Marie

de Padilla dans un couvent de France ou d’Aragon, et l’éloignement

de ses parents ; puis on exigeait encore que le roi revînt auprès de

son épouse légitime, car, depuis l’insurrection de Tolède, la ligue

affectait de n’avoir pris les armes que pour venger les injures de

Blanche. A ce prix, disait doña Léonor, le roi ne trouvera plus que

des sujets soumis et empressés de lui obéir. Malgré sa mauvaise

fortune, don Pèdre se montra inflexible. Il répondit fièrement

qu’il ne traiterait jamais avec les confédérés, qu’au préalable ils

n’eussent posé les armes et demandé merci. En même temps il écrivit à

l’infant d’Aragon, En Pere, alors régent de ce royaume en l’absence

de Pierre IV,[192] pour lui demander des secours qu’il désespérait de

trouver dans ses propres états. Sa lettre, qui fait connaître le style

diplomatique de l’époque, révèle quelques traits du caractère du jeune

roi, et mérite à ce titre d’être rapportée :

« Don Pèdre, par la grace de Dieu roi de Castille, etc., à vous,

infant don Pèdre d’Aragon, salut, comme à celui que nous aimons et

estimons et à qui souhaitons heur et honneur. Nous vous faisons savoir

que les infants don Fernand et don Juan, nos cousins et frères du roi

d’Aragon, vivant avec nous et dans notre royaume, étant nos vassaux et

tenant de nous grandes charges en notre maison et dans notre royaume,

où l’infant don Fernand est grand adelantade de la frontière et grand

chancelier, et l’infant don Juan notre grand porte-enseigne, l’un

et l’autre tenant de nous trop grandes terres dont ils nous doivent

servir, recevant de plus solde de notre trésor pour nous aider dans la

guerre que nous avons contre le Comte[193] et don Fernand de Castro,

tandis que, n’entendant qu’à nous servir d’eux, les avions près de

nous, eux s’en sont départis en secret et sont allés se joindre audit

Comte, à don Juan Alonso[194] et à don Fernand. Ils ont emmené avec

eux don Tello,[195] et ont fait traité et pacte tous ensemble d’être

contre nous. De fait, incontinent, ont commencé tous et chacun à faire

maux sans nombre en ce pays et y mouvoir la guerre. Et combien qu’avec

la grace de Dieu, nous puissions remettre l’ordre et faire un exemple

de ceux qui ont eu part en cette grande méchanceté et abandon de leur

seigneur et roi, nous avons trouvé bon de vous en instruire, certain

que vous l’aurez à cœur, et nous aiderez contre lesdits infants.

C’est pourquoi nous vous prions d’être avec nous contre eux et leurs

adhérents, de leur faire tout mal et dommage en leurs terres, de leur

prendre ce qu’ils ont, tant qu’il ne leur reste plus ni moyen ni

pouvoir de nous desservir jamais, non plus que vous ou le roi d’Aragon.

Par quoi ferez ce que raison et ce que nous ferions pour vous, si, par

male fortune, vous trouviez en telle nécessité. De Tordesillas, le 28e

d’octobre, l’an de l’ère 1392 (1354).[196] » On le voit, cette lettre

est empreinte d’une fermeté calme qui n’est point sans grandeur. La

dernière injure est pour don Pèdre la plus sensible. Toute sa colère

se tourne contre les infants d’Aragon. Il oublie ses frères ; pas un

mot amer contre don Henri ; il ne parle pas de don Fadrique, et s’il

nomme don Tello, c’est pour l’excuser en quelque sorte, et rejeter sur

de perfides conseils la part qu’il prend à la rébellion. Ce caractère

énergique n’est point encore aigri par le malheur. Tant de trahisons

l’ont indigné, mais il n’a pas cette haine implacable que lui donnera

plus tard la triste expérience des hommes de son temps.

Aux termes du traité d’Atienza, la cour d’Aragon devait secourir le roi

de Castille, mais sans doute elle voyait alors avec un secret plaisir

les désordres de ce malheureux royaume et l’affaiblissement d’un voisin

redoutable. Sa réponse fut évasive, et elle abandonna son allié à sa

mauvaise fortune.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 57 / 163 题