Chaque jour révélait au roi la grandeur du plan formé par les bâtards
et leur connivence avec tous les mécontents de la Castille. Dans
le nord, un allié puissant se déclarait en leur faveur : c’était
don Fernand de Castro, frère de doña Juana, cette épouse d’un jour
que don Pèdre venait d’abandonner. Il avait de nombreux vassaux et
une clientelle presque royale en Galice. Déjà irrité par l’affront
fait à sa sœur, il avait encore un autre motif pour se joindre aux
factieux. Il aimait doña Juana, fille naturelle de don Alphonse et de
doña Léonor, et, pour prix de sa défection, le comte de Trastamare
lui faisait espérer la main de sa sœur. La vengeance et l’amour, les
deux grandes passions chevaleresques, le distinguaient du reste des
rebelles, mus seulement par l’ambition ou la cupidité. Fernand de
Castro n’était pas moins pointilleux que Sandoval en matière d’honneur,
et avant de prendre les armes il lui fallut mettre sa conscience en
repos. Le code féodal lui en fournissait les moyens. Pour se dégager
de l’hommage dû au roi, voici l’expédient qu’il employa. Il passa le
Miño, qui sépare la Castille du Portugal, et vint camper à Monzon sur
le territoire portugais. Chaque jour, après avoir entendu la messe,
il traversait à gué le Miño, et entrait à Salvatierra, premier bourg
de Castille qui s’offre au voyageur parti de Monzon. Là, devant un
notaire public, il prononçait ces paroles : « Je prends congé du
roi don Pèdre, roi de Castille et de Léon, et m’en _dénature_ pour
les causes suivantes : premièrement, parce que ledit roi a voulu
me faire mourir dans un tournoi à Valladolid, à l’époque de son
mariage avec Blanche ;[183] deuxièmement, parce qu’il a outragé ma
sœur, disant d’abord qu’il la prenait pour femme et pour reine, et la
quittant ensuite après l’avoir traitée avec mépris. » Après chacune
de ces déclarations, il en recevait un acte authentique délivré par
le notaire. Munis des neuf procès-verbaux, Fernand se crut délié du
serment d’allégeance, et cette fois, quittant le Portugal pour n’y plus
rentrer, il se hâta d’armer ses vassaux et de recruter des soldats.
Bientôt à la tête d’environ sept cents chevaux et douze cents hommes de
pied, il envahit le nord du royaume de Léon, s’empara de Pontferrada
et s’y établit pour attendre ses alliés déjà en pleine marche vers la
province de Salamanque.[184]
Alburquerque et don Henri, sans s’amuser à de vaines formalités,
avaient passé le Tage sur le pont d’Alcántara après avoir dévasté tous
les environs de Badajoz. Obligés de laisser des garnisons dans une
multitude de petites forteresses, ils n’avaient en campagne qu’un gros
de quatre cents cavaliers, mais ils ne trouvaient d’ennemis nulle part.
Avec ce faible détachement, ils se présentèrent devant Ciudad Rodrigo,
espérant entraîner dans leur parti le maître d’Alcántara, Perez Ponce,
qui y faisait sa résidence. A la vérité, le maître ne les accueillit
point, mais, oubliant les faveurs naguère reçues du roi, il ne fit
aucun mouvement pour s’opposer à leur marche, et, dans une complète
neutralité, attendit pour prendre un parti que la fortune se déclarât.
Trompés dans leur tentative sur Ciudad Rodrigo, Alburquerque et
le comte de Trastamare poursuivirent leur marche vers le nord, ne
rencontrant nulle part d’ennemis sur leur route. Ils passèrent la
Tormès non loin de Salamanque, sans que les infants d’Aragon, qui
occupaient cette ville pour le roi avec des forces considérables,
fissent la moindre démonstration pour attaquer leur petite troupe.
Suivant toute apparence, pour s’aventurer de la sorte, les deux chefs
connaissaient bien les dispositions secrètes des infants d’Aragon.
Certains qu’ils resteraient immobiles à Salamanque, ils continuèrent
à s’engager de plus en plus dans les provinces du nord. Alburquerque
fit sa jonction à Barrios de Salas avec Fernand de Castro. Le Comte
pénétra jusque dans les Asturies pour les soulever et y recruter des
soldats.[185] De son côté, don Fadrique poussait audacieusement sa
pointe. Traversant toute la Manche dans sa plus grande largeur, il
se dirigea sur Ségura de la Sierra, place très importante à cette
époque, située sur la limite des royaumes de Murcie et de Jaen, et
une des principales commanderies de Saint-Jacques. Ce mouvement hardi
interceptait les communications du roi avec l’Andalousie ; il allait
provoquer des soulèvements dans des provinces demeurées neutres ou
fidèles ; enfin il permettait aux confédérés de se mettre en relations
d’un côté avec l’Aragonais, de l’autre avec les Maures de Grenade.
Castillans ou étrangers, chrétiens ou musulmans, partout les rebelles
cherchaient des alliés.
Loin de soupçonner les motifs de l’inaction des princes aragonais,
don Pèdre, les croyant en mesure et en intention de s’opposer aux
progrès d’Alburquerque, avait tourné tous ses efforts du côté du midi,
et se portait en hâte vers Ségura pour empêcher que cette place ne
tombât au pouvoir de don Fadrique, ou du moins pour l’y assiéger s’il
ne parvenait à le prévenir. Avant de partir pour cette expédition,
il avait donné l’ordre de transférer la reine Blanche du château
d’Arévalo dans l’Alcazar de Tolède. Il craignait non sans raison
qu’une surprise ne la mît aux mains des révoltés, qui s’en seraient
fait un instrument dangereux. L’exécution de cet ordre fut confiée
à l’oncle de Marie de Padilla, Juan de Hinestrosa, qu’il venait de
nommer son chambellan.[186] A cette nouvelle, toute la noblesse de
Tolède s’émut d’indignation. Livrer la reine à l’oncle de la favorite,
c’était, disait-on, la condamner à mort. Personne ne doutait que le roi
n’eût contre elle les desseins les plus sinistres, et l’on regardait
déjà la malheureuse Blanche comme une victime dévouée. Lorsque
Hinestrosa parut aux portes de Tolède conduisant sa prisonnière, qu’il
s’efforçait de rassurer en l’entourant de marques de respect, tous
les cœurs se sentirent émus de colère et de pitié. Les dames surtout
se faisaient remarquer par leur exaltation, accusaient les hommes
de faiblesse, et, au nom de la chevalerie, demandaient des vengeurs
à leur reine outragée. On entra dans la ville au milieu d’une foule
serrée, qui tantôt saluait la princesse de ses acclamations, tantôt
faisait entendre des huées menaçantes contre son escorte. L’évêque
de Ségovie, qui accompagnait la prisonnière, demanda pour elle la
permission d’entrer dans la cathédrale, afin d’y prier devant la
fameuse pierre qui conserve l’empreinte du pied de la Vierge, objet
de vénération pour toute l’Espagne.[187] Hinestrosa était trop
courtois pour s’y refuser, et Blanche entra dans l’église, la plupart
des soldats demeurant en dehors entourés d’une foule bruyante qui
grossissait à chaque instant. Ennuyé d’une assez longue attente et
craignant quelque collision entre le peuple et ses gens, Hinestrosa
avertit respectueusement la reine qu’il était temps de se rendre au
logis qu’il lui avait fait préparer dans l’Alcazar ; mais alors elle
refusa de sortir du sanctuaire. Le clergé de Tolède l’environnait. La
multitude avait envahi la cathédrale, et le chambellan de don Pèdre,
mal accompagné, répugnant d’ailleurs au rôle de geôlier, n’osa pas
employer la violence pour arracher la reine à son asile. Après de
longs pourparlers avec les prélats et les principaux habitants, il
consentit à lui laisser prendre un logement dans l’enceinte de la
cathédrale jusqu’à ce que le roi en eût ordonné. Pour lui, réunissant
tous les cavaliers tolédans qui voulurent le suivre, il partit pour
aller joindre le roi devant Ségura, emportant l’espoir que la ville,
privée d’une partie de sa jeune noblesse, demeurerait soumise et
tranquille. Il n’en fut rien. Dans sa retraite, la reine était visitée
sans cesse par une foule de dames qui venaient s’apitoyer sur son
sort et lui faire des offres de services. Les femmes de sa suite, et
surtout sa camarera-mayor, doña Léonor de Saldaña, femme du seigneur
de Haro, imploraient la pitié de leurs hôtes et les suppliaient de
sauver l’innocente princesse. « Le roi, disait-elle, est trahi par de
perfides conseillers. L’Alcazar de Tolède sera le tombeau de notre
reine, et bientôt vous allez voir revenir l’oncle de la Padilla avec
des bourreaux qui la sacrifieront à la haine d’une indigne rivale. La
chevalerie de Tolède laissera-t-elle consommer un si lâche attentat ?
Assurément le roi, un jour désabusé sur le compte de ses misérables
favoris, remerciera les fidèles vassaux qui lui auront épargné un
crime. » Blanche ne faisait entendre aucune plainte ; mais ses terreurs
et ses larmes, au seul nom de son mari, parlaient assez éloquemment
pour elle. L’âge, la beauté de la reine, charmaient les jeunes nobles ;
sa douceur et sa piété touchaient le peuple ; tous juraient de la
protéger contre ses ennemis. Les bourgeois lui formaient une garde
dévouée et veillaient sans relâche autour du palais épiscopal de peur
de surprise. Tout à coup le bruit se répand que Hinestrosa revient
à Tolède. Aussitôt gentilshommes et artisans courent aux armes. On
tend les chaînes dans les rues ; en un moment la ville est soulevée.
L’alguazil-mayor et les alcades sont jetés en prison. Le peuple se
porte en masse à l’Alcazar, en enfonce les portes et en chasse la
garnison. Cette prison que lui destinait son mari va devenir son palais
et sa forteresse ; on l’y mène en triomphe avec les dames de sa suite.
Après la révolte, surviennent les inquiétudes. Il est trop tard pour
fléchir le roi : il faut se concerter avec les rebelles. On écrit à don
Fadrique pour lui demander du secours.[188]