III.

Le jour même du mariage de don Pèdre avec Juana de Castro, une nouvelle

fort inattendue vint le surprendre à Cuellar. Un des chevaliers de son

hôtel, arrivé en toute hâte de la frontière, lui annonça que le comte

de Trastamare et don Fadrique avaient levé l’étendard de la révolte, et

que, ligués maintenant avec don Juan d’Alburquerque, ils s’apprêtaient

à entrer en Castille.

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible à voir de jeunes princes

de vingt ans, traités par leur frère avec la plus noble confiance,

feindre un dévouement sans bornes, flatter ses favoris, s’humilier aux

pieds de sa maîtresse, encourager la faiblesse et les désordres de leur

souverain, et, quelques jours plus tard, au mépris de leurs serments,

s’allier avec l’assassin de leur mère contre leur bienfaiteur ! Quel

contraste entre cette dissimulation précoce et la fierté chevaleresque

du vieux ministre, appelant les deux bâtards en champ clos devant

le roi de Portugal ! Pendant que du fond de son exil Alburquerque,

injustement attaqué, se préparait à une guerre ouverte contre les

jeunes princes de tout temps objets de sa haine, don Henri calculait

froidement les avantages de la loyauté et ceux de la trahison. Sans

doute il ne rêvait pas dès-lors d’arracher la couronne à son frère ;

mais, prévoyant dans une guerre civile son agrandissement personnel, il

voulut, pour rendre sa rébellion plus redoutable, se donner l’appui du

seul homme qui osât alors tenir tête à don Pèdre. Ayala, qu’on ne peut

soupçonner de calomnier un prince dont il servit la cause les armes à

la main, affirme sans réserve que la première pensée de cette alliance

fut conçue par le comte de Trastamare.[178]

Après le mariage de l’infant d’Aragon et son départ pour la Castille,

la cour de Portugal était à Estremoz, et don Juan d’Alburquerque l’y

avait suivie, lorsqu’il reçut inopinément un message du comte don

Henri, apporté par frère Diego de Ribadeneyra, confesseur du jeune

prince. C’était une alliance offensive et défensive que proposait ce

moine, d’abord en termes généraux, annonçant d’ailleurs de grands

desseins que don Henri et son frère se réservaient de communiquer

eux-mêmes à don Juan d’Alburquerque dès qu’ils auraient reçu sa

foi. Quelque surprise que dût éprouver Alburquerque à une semblable

ouverture, l’offre des deux bâtards servait trop bien ses projets de

vengeance pour qu’il ne s’empressât pas de l’accepter. On convint

aussitôt d’une entrevue, et, pour prouver la sincérité de leur

défection, don Henri et don Fadrique commencèrent par arrêter le frère

de Marie de Padilla, Juan de Villagera, qui commandait conjointement

avec eux les troupes réunies en Estramadure. Après ce coup, les

nouveaux confédérés se rencontrèrent à Riba de Cayo, village sur la

frontière de la Castille et du Portugal, et y scellèrent leur alliance

par les serments usités alors en de telles occasions. Sur-le-champ

Alburquerque compta aux deux bâtards une somme de 200,000 maravédis à

titre de subsides pour leurs hommes d’armes, et leur remit comme gages

de sa foi plusieurs de ses châteaux, entre autres celui-là même dont

ils étaient chargés par le roi de faire le siége. Dans cette première

conférence, don Henri exposa le plan qu’il avait conçu. Il s’agissait

de détrôner son frère, ou du moins de lui susciter un compétiteur

puissant, qui devait à son avis entraîner le roi de Portugal dans leur

coalition : c’était l’infant Pierre de Portugal que don Henri voulait

proclamer roi de Castille. Petit-fils de don Sanche par sa mère doña

Beatriz, l’infant était d’un degré plus près de la souche royale que

don Pèdre, fils d’Alphonse et arrière-petit-fils de don Sanche. A

cette époque où le droit de succession au trône, récemment disputé

par les armes, n’était pas encore fixé d’une manière irrévocable, la

transmission de la couronne à l’aîné de la souche royale, système

encore en vigueur de nos jours chez des peuples orientaux,[179] était

acceptée par les mœurs et sanctionnée par des précédents. L’exclusion

des infants de La Cerda et la reconnaissance de don Sanche par les

cortès autorisaient jusqu’à un certain point les prétentions du prince

portugais, et les confédérés pouvaient se flatter de les faire admettre

par de nouvelles cortès. Un tel plan devait plaire à l’orgueil des

nobles et des communes. Il était à croire en effet que la Castille,

parvenue à sa grandeur actuelle par la réunion de plusieurs couronnes

sur la même tête, accueillerait avec faveur un prétendant qui lui

apportait en dot un vaste royaume. Ce projet, aussitôt adopté par

Alburquerque et transmis à l’infant de Portugal par son favori Alvar

de Castro, ne put recevoir cependant même un commencement d’exécution,

grace à la résistance énergique qu’il rencontra de la part du roi don

Alphonse IV. Non-seulement il se hâta de le désavouer, mais encore

il éloigna de la frontière le prince son fils et lui défendit de

correspondre avec les conjurés dont les promesses l’avaient un instant

séduit.[180]

Au moment où se concluait l’alliance entre Alburquerque et les bâtards

de Castille, la reine Marie, mère de don Pèdre, quitta précipitamment

la cour de Portugal, voulant sans doute fuir le soupçon de complicité

avec les rebelles. Pour rentrer en Castille, elle fit un long détour,

comme si elle eût voulu éviter de les rencontrer sur son passage. S’il

faut en croire le chroniqueur, la longueur du voyage n’était pas sans

charmes pour elle. Martin Alphonse Telho, chevalier portugais, « tenait

la bride de sa monture par les chemins », et, tout occupée de l’amour

qu’elle lui avait inspiré, elle cherchait la solitude au lieu de

prendre part aux grands événements politiques qui se préparaient.[181]

A peine instruit de la trahison de ses frères, confirmée par Juan de

Villagera qui était parvenu à s’échapper, don Pèdre, dès le lendemain

de son mariage, quittant pour toujours doña Juana de Castro, courut à

Castrojeriz, qu’il assigna pour rendez-vous à ses vassaux immédiats.

Il y manda également ses cousins, les deux infants d’Aragon, déjà de

retour de leur voyage en Portugal. Cependant la conjuration des bâtards

s’étendait au-delà de l’Estramadure. En apprenant la rébellion de ses

frères, don Tello essaya d’insurger la Biscaïe et se mit à lever des

troupes sur les vastes domaines de sa femme, l’héritière des Lara.

C’était une nouvelle trahison, qui montrait à don Pèdre quels étaient

les hommes qu’il avait comblés de ses bienfaits. Dans l’espoir de

faire une diversion puissante en Biscaïe, le roi maria sur-le-champ

l’infant don Juan d’Aragon à doña Isabel de Lara, la seconde fille de

don Juan Nuñez ; et, déshéritant de son autorité privée l’aînée des

deux sœurs mariée à don Tello, il donna au prince aragonais le titre

de seigneur de Biscaïe et de Lara.[182] Il opposait ainsi les infants

d’Aragon aux bâtards, comptant sur une fidélité qu’il récompensait

d’avance magnifiquement. Trahi par ses frères, don Pèdre croyait encore

à la force des liens du sang. Maintenant c’était dans le dévouement de

ses cousins qu’il mettait sa confiance ; il était destiné à faire de

cruelles expériences avant de perdre ses jeunes illusions.

Au milieu des préparatifs de guerre auxquels il se livrait avec une

activité sans égale, il apprit que doña Maria de Padilla venait de le

rendre père pour la seconde fois. Sans doute les deux amants étaient

réconciliés, depuis que doña Juana était délaissée comme Blanche de

Bourbon. Le roi donna à sa fille le nom significatif de Constance. Il

me semble y voir une promesse faite à Marie de Padilla. Il la tint plus

fidèlement que les serments prêtés devant les autels.

Les confédérés ne lui laissèrent pas le temps de célébrer par des

fêtes la naissance de sa fille. Don Fadrique se mit le premier en

campagne. Partant de la ville d’Alburquerque, il entra en Castille

et se présenta successivement devant plusieurs châteaux appartenant

à l’ordre de Saint-Jacques, que les commandeurs ne firent aucune

difficulté de lui livrer. Un seul, Pero Ruiz de Sandoval, gouverneur

de Montiel, voulut concilier l’obéissance due à son grand-maître avec

le serment que naguère il avait prêté entre les mains du roi. On se

rappelle que les chevaliers de Saint-Jacques, réunis à Llerena deux

ans auparavant, avaient fait hommage au roi de leurs châteaux, et juré

de n’y recevoir le maître de leur ordre qu’avec sa permission. Lorsque

don Fadrique parut devant Montiel avec la bannière de Saint-Jacques,

Sandoval remit aussitôt le commandement de la place à un écuyer laïque,

après avoir pris son serment de la défendre et de ne la remettre

qu’au roi lui-même. Pour lui, sortant du château avec ses chevaliers,

il vint offrir son corps à don Fadrique, prêt à lui obéir en tout

comme au chef de son ordre. Alors cette distinction subtile entre le

religieux militaire et le gouverneur d’une forteresse devant hommage

au roi, parut le plus beau trait de l’honneur chevaleresque, et

devint un de ces précédents ou _fazañas_, qui faisaient autorité pour

l’avenir parmi ceux qui ambitionnaient le renom de _prud’hommes_.[182]

Malheureusement pour don Pèdre, les scrupules de Sandoval ne trouvèrent

pas d’imitateurs, et le serment de Llerena ne retint dans le devoir

aucun autre des commandeurs de Saint-Jacques.

Cependant le roi, à la tête de quelques troupes ramassées à la hâte,

guerroyait sur les domaines d’Alburquerque. D’abord il essaya de

surprendre Montealègre, place importante où don Henri et don Juan

Alonso avaient renfermé leurs femmes et leur caisse militaire ;

mais la ville était bien défendue, et après quelques escarmouches

aux barrières, don Pèdre fut contraint de s’éloigner pour chercher

des conquêtes plus faciles. Il s’empara successivement de plusieurs

châteaux ou maisons fortifiées dont la plupart se rendirent sans

opposer de résistance sérieuse.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 55 / 163 题