Le jour même du mariage de don Pèdre avec Juana de Castro, une nouvelle
fort inattendue vint le surprendre à Cuellar. Un des chevaliers de son
hôtel, arrivé en toute hâte de la frontière, lui annonça que le comte
de Trastamare et don Fadrique avaient levé l’étendard de la révolte, et
que, ligués maintenant avec don Juan d’Alburquerque, ils s’apprêtaient
à entrer en Castille.
On ne peut se défendre d’un sentiment pénible à voir de jeunes princes
de vingt ans, traités par leur frère avec la plus noble confiance,
feindre un dévouement sans bornes, flatter ses favoris, s’humilier aux
pieds de sa maîtresse, encourager la faiblesse et les désordres de leur
souverain, et, quelques jours plus tard, au mépris de leurs serments,
s’allier avec l’assassin de leur mère contre leur bienfaiteur ! Quel
contraste entre cette dissimulation précoce et la fierté chevaleresque
du vieux ministre, appelant les deux bâtards en champ clos devant
le roi de Portugal ! Pendant que du fond de son exil Alburquerque,
injustement attaqué, se préparait à une guerre ouverte contre les
jeunes princes de tout temps objets de sa haine, don Henri calculait
froidement les avantages de la loyauté et ceux de la trahison. Sans
doute il ne rêvait pas dès-lors d’arracher la couronne à son frère ;
mais, prévoyant dans une guerre civile son agrandissement personnel, il
voulut, pour rendre sa rébellion plus redoutable, se donner l’appui du
seul homme qui osât alors tenir tête à don Pèdre. Ayala, qu’on ne peut
soupçonner de calomnier un prince dont il servit la cause les armes à
la main, affirme sans réserve que la première pensée de cette alliance
fut conçue par le comte de Trastamare.[178]
Après le mariage de l’infant d’Aragon et son départ pour la Castille,
la cour de Portugal était à Estremoz, et don Juan d’Alburquerque l’y
avait suivie, lorsqu’il reçut inopinément un message du comte don
Henri, apporté par frère Diego de Ribadeneyra, confesseur du jeune
prince. C’était une alliance offensive et défensive que proposait ce
moine, d’abord en termes généraux, annonçant d’ailleurs de grands
desseins que don Henri et son frère se réservaient de communiquer
eux-mêmes à don Juan d’Alburquerque dès qu’ils auraient reçu sa
foi. Quelque surprise que dût éprouver Alburquerque à une semblable
ouverture, l’offre des deux bâtards servait trop bien ses projets de
vengeance pour qu’il ne s’empressât pas de l’accepter. On convint
aussitôt d’une entrevue, et, pour prouver la sincérité de leur
défection, don Henri et don Fadrique commencèrent par arrêter le frère
de Marie de Padilla, Juan de Villagera, qui commandait conjointement
avec eux les troupes réunies en Estramadure. Après ce coup, les
nouveaux confédérés se rencontrèrent à Riba de Cayo, village sur la
frontière de la Castille et du Portugal, et y scellèrent leur alliance
par les serments usités alors en de telles occasions. Sur-le-champ
Alburquerque compta aux deux bâtards une somme de 200,000 maravédis à
titre de subsides pour leurs hommes d’armes, et leur remit comme gages
de sa foi plusieurs de ses châteaux, entre autres celui-là même dont
ils étaient chargés par le roi de faire le siége. Dans cette première
conférence, don Henri exposa le plan qu’il avait conçu. Il s’agissait
de détrôner son frère, ou du moins de lui susciter un compétiteur
puissant, qui devait à son avis entraîner le roi de Portugal dans leur
coalition : c’était l’infant Pierre de Portugal que don Henri voulait
proclamer roi de Castille. Petit-fils de don Sanche par sa mère doña
Beatriz, l’infant était d’un degré plus près de la souche royale que
don Pèdre, fils d’Alphonse et arrière-petit-fils de don Sanche. A
cette époque où le droit de succession au trône, récemment disputé
par les armes, n’était pas encore fixé d’une manière irrévocable, la
transmission de la couronne à l’aîné de la souche royale, système
encore en vigueur de nos jours chez des peuples orientaux,[179] était
acceptée par les mœurs et sanctionnée par des précédents. L’exclusion
des infants de La Cerda et la reconnaissance de don Sanche par les
cortès autorisaient jusqu’à un certain point les prétentions du prince
portugais, et les confédérés pouvaient se flatter de les faire admettre
par de nouvelles cortès. Un tel plan devait plaire à l’orgueil des
nobles et des communes. Il était à croire en effet que la Castille,
parvenue à sa grandeur actuelle par la réunion de plusieurs couronnes
sur la même tête, accueillerait avec faveur un prétendant qui lui
apportait en dot un vaste royaume. Ce projet, aussitôt adopté par
Alburquerque et transmis à l’infant de Portugal par son favori Alvar
de Castro, ne put recevoir cependant même un commencement d’exécution,
grace à la résistance énergique qu’il rencontra de la part du roi don
Alphonse IV. Non-seulement il se hâta de le désavouer, mais encore
il éloigna de la frontière le prince son fils et lui défendit de
correspondre avec les conjurés dont les promesses l’avaient un instant
séduit.[180]
Au moment où se concluait l’alliance entre Alburquerque et les bâtards
de Castille, la reine Marie, mère de don Pèdre, quitta précipitamment
la cour de Portugal, voulant sans doute fuir le soupçon de complicité
avec les rebelles. Pour rentrer en Castille, elle fit un long détour,
comme si elle eût voulu éviter de les rencontrer sur son passage. S’il
faut en croire le chroniqueur, la longueur du voyage n’était pas sans
charmes pour elle. Martin Alphonse Telho, chevalier portugais, « tenait
la bride de sa monture par les chemins », et, tout occupée de l’amour
qu’elle lui avait inspiré, elle cherchait la solitude au lieu de
prendre part aux grands événements politiques qui se préparaient.[181]
A peine instruit de la trahison de ses frères, confirmée par Juan de
Villagera qui était parvenu à s’échapper, don Pèdre, dès le lendemain
de son mariage, quittant pour toujours doña Juana de Castro, courut à
Castrojeriz, qu’il assigna pour rendez-vous à ses vassaux immédiats.
Il y manda également ses cousins, les deux infants d’Aragon, déjà de
retour de leur voyage en Portugal. Cependant la conjuration des bâtards
s’étendait au-delà de l’Estramadure. En apprenant la rébellion de ses
frères, don Tello essaya d’insurger la Biscaïe et se mit à lever des
troupes sur les vastes domaines de sa femme, l’héritière des Lara.
C’était une nouvelle trahison, qui montrait à don Pèdre quels étaient
les hommes qu’il avait comblés de ses bienfaits. Dans l’espoir de
faire une diversion puissante en Biscaïe, le roi maria sur-le-champ
l’infant don Juan d’Aragon à doña Isabel de Lara, la seconde fille de
don Juan Nuñez ; et, déshéritant de son autorité privée l’aînée des
deux sœurs mariée à don Tello, il donna au prince aragonais le titre
de seigneur de Biscaïe et de Lara.[182] Il opposait ainsi les infants
d’Aragon aux bâtards, comptant sur une fidélité qu’il récompensait
d’avance magnifiquement. Trahi par ses frères, don Pèdre croyait encore
à la force des liens du sang. Maintenant c’était dans le dévouement de
ses cousins qu’il mettait sa confiance ; il était destiné à faire de
cruelles expériences avant de perdre ses jeunes illusions.
Au milieu des préparatifs de guerre auxquels il se livrait avec une
activité sans égale, il apprit que doña Maria de Padilla venait de le
rendre père pour la seconde fois. Sans doute les deux amants étaient
réconciliés, depuis que doña Juana était délaissée comme Blanche de
Bourbon. Le roi donna à sa fille le nom significatif de Constance. Il
me semble y voir une promesse faite à Marie de Padilla. Il la tint plus
fidèlement que les serments prêtés devant les autels.
Les confédérés ne lui laissèrent pas le temps de célébrer par des
fêtes la naissance de sa fille. Don Fadrique se mit le premier en
campagne. Partant de la ville d’Alburquerque, il entra en Castille
et se présenta successivement devant plusieurs châteaux appartenant
à l’ordre de Saint-Jacques, que les commandeurs ne firent aucune
difficulté de lui livrer. Un seul, Pero Ruiz de Sandoval, gouverneur
de Montiel, voulut concilier l’obéissance due à son grand-maître avec
le serment que naguère il avait prêté entre les mains du roi. On se
rappelle que les chevaliers de Saint-Jacques, réunis à Llerena deux
ans auparavant, avaient fait hommage au roi de leurs châteaux, et juré
de n’y recevoir le maître de leur ordre qu’avec sa permission. Lorsque
don Fadrique parut devant Montiel avec la bannière de Saint-Jacques,
Sandoval remit aussitôt le commandement de la place à un écuyer laïque,
après avoir pris son serment de la défendre et de ne la remettre
qu’au roi lui-même. Pour lui, sortant du château avec ses chevaliers,
il vint offrir son corps à don Fadrique, prêt à lui obéir en tout
comme au chef de son ordre. Alors cette distinction subtile entre le
religieux militaire et le gouverneur d’une forteresse devant hommage
au roi, parut le plus beau trait de l’honneur chevaleresque, et
devint un de ces précédents ou _fazañas_, qui faisaient autorité pour
l’avenir parmi ceux qui ambitionnaient le renom de _prud’hommes_.[182]
Malheureusement pour don Pèdre, les scrupules de Sandoval ne trouvèrent
pas d’imitateurs, et le serment de Llerena ne retint dans le devoir
aucun autre des commandeurs de Saint-Jacques.
Cependant le roi, à la tête de quelques troupes ramassées à la hâte,
guerroyait sur les domaines d’Alburquerque. D’abord il essaya de
surprendre Montealègre, place importante où don Henri et don Juan
Alonso avaient renfermé leurs femmes et leur caisse militaire ;
mais la ville était bien défendue, et après quelques escarmouches
aux barrières, don Pèdre fut contraint de s’éloigner pour chercher
des conquêtes plus faciles. Il s’empara successivement de plusieurs
châteaux ou maisons fortifiées dont la plupart se rendirent sans
opposer de résistance sérieuse.