Pendant que les hostilités se poursuivaient mollement sur la frontière
de Portugal, don Pèdre, se reposant sur ses deux frères du soin de
presser le siége d’Alburquerque, oubliait son royaume et sa vengeance
pour un nouvel amour. Maintenant Marie de Padilla semblait avoir perdu
l’empire qu’elle exerçait naguère sur son cœur. Souffrante depuis
quelque temps et touchant au terme d’une grossesse pénible, elle
annonçait l’intention de quitter la cour et le monde pour se retirer
dans un cloître. On ignore, et il importe peu de savoir, quelles
querelles d’amants avaient provoqué cette résolution violente, mais il
est certain que don Pèdre, loin de s’opposer au projet de sa maîtresse,
en pressa l’exécution. Il écrivit même au pape pour solliciter les
autorisations nécessaires à la fondation d’un couvent de femmes
sous le vocable de Sainte-Claire, dont Marie de Padilla devait être
la supérieure et où elle aurait prononcé ses vœux.[175] La rupture
déclarée et publique paraissait irrévocable ; le roi était amoureux
de doña Juana, fille de don Pedro de Castro, surnommé _de la Guerra_,
et veuve de don Diego de Haro, descendant des anciens seigneurs de
Biscaïe.[176] Vertueuse autant que belle, doña Juana se montrait
insensible à toutes les séductions. La passion du roi s’irritant par
les obstacles mêmes, il parla de mariage et offrit sa main et sa
couronne à la jeune veuve. Quelque étrange que parût cette proposition,
les parents de doña Juana comprirent que d’un prince violent et
impétueux comme don Pèdre ils pouvaient tout attendre. Restait à
prouver qu’il était libre. Don Pèdre prétendit que son mariage avec
Blanche de Bourbon était nul, et, sur ce point délicat, donna des
explications qui sont demeurées inconnues, mais qui satisfirent Enrique
Enriquez, mari d’une tante de doña Juana, et Men Rodriguez de Senabria,
chevalier galicien, tous deux chargés, en qualité d’arbitres, de faire
une espèce d’enquête sur la position du roi. On devine les arguments
employés pour les convaincre, en voyant Enriquez obtenir, comme sûreté
pour l’exécution de la promesse de mariage faite par le roi, la remise
des châteaux de Jaen, de Dueñas et de Castrojeriz. Probablement la
complaisance de Men Rodriguez fut payée de la même manière. Fort de
leur approbation, don Pèdre se rendit aussitôt à Cuellar, résidence de
la belle Juana ; mais elle exigeait encore un témoignage pour vaincre
ses derniers scrupules. A sa prière, deux prélats, les évêques de
Salamanque et d’Avila, mandés par le roi et sommés d’attester qu’il
était libre de contracter mariage, n’hésitèrent point à confirmer la
déclaration des premiers arbitres, soit qu’ils cédassent à des menaces,
soit qu’ils se fussent laissé gagner par des présents. Doña Juana se
rendit alors, et le mariage fut aussitôt célébré dans l’église de
Cuellar, où l’évêque de Salamanque bénit les deux époux.
Quelque aveugles que puissent être les passions d’un roi de dix-huit
ans, on a peine à s’expliquer un fait de bigamie aussi scandaleux.
Admettra-t-on une erreur de don Pèdre lui-même au sujet de la validité
de son engagement avec Blanche de Bourbon ? L’historien Ayala, qui
fournit seul quelques renseignements sur ce fait étrange, rapporte
que le roi, pour prouver la nullité de son mariage avec la princesse
de France, aurait invoqué certaines protestations faites par lui à
Valladolid au moment de ses noces ; mais de ces protestations il
n’existe aucune trace, et plus tard elles ne furent jamais reproduites.
Quelle contrainte d’ailleurs pouvait y donner lieu ? A l’époque où don
Pèdre se rendit auprès de Blanche, l’autorité, ou, si l’on veut, la
domination d’Alburquerque venait de céder à l’ascendant de Marie de
Padilla, c’est-à-dire de la personne la plus intéressée à trouver des
arguments ou des prétextes contre ce mariage. Or, on a vu au contraire
Marie de Padilla intervenir pour opérer une sorte de réconciliation
entre son amant et la jeune reine. Quel moment plus favorable aurait
pu trouver don Pèdre, non pour protester contre son mariage, mais pour
le rompre, que celui de son arrivée à Valladolid, lorsque, soutenu par
les forces de don Henri et de don Tello, il venait de secouer le joug
de sa mère et de son ministre ? Malgré toutes ces considérations, je ne
pense pas que l’on doive absolument révoquer en doute la réalité d’une
protestation secrètement faite par le roi. Tout en cédant aux instances
de sa mère et d’une partie de ses conseillers, il voulut peut-être
se ménager pour un jour à venir les moyens d’invoquer la nullité
d’une union qu’il ne contractait qu’avec la plus grande répugnance.
Sans doute les réserves qu’il put faire alors ne devaient, selon ses
calculs, profiter qu’à Marie de Padilla. Maintenant il s’en servait
contre elle. Sa duplicité, à l’égard de doña Juana, devint bientôt
manifeste. Tout prouve que dans l’emportement d’un dépit amoureux
contre Marie de Padilla il aurait cherché à lui donner une rivale, ou
peut-être seulement à lui prouver qu’il pouvait aimer ailleurs. Charmé
un moment par la beauté de doña Juana, irrité par sa résistance, il
eut recours, pour triompher de ses scrupules, à une comédie sacrilége.
Rien ne lui coûte pour satisfaire sa passion. Il gagne les parents
de Juana, il corrompt ou intimide les évêques, il prononce tous les
serments qu’on exige de lui, enfin il va jusqu’à célébrer un mariage
impie. Mais à peine a-t-il possédé sa nouvelle conquête, qu’il lève le
masque. Dès le lendemain de ses noces on peut juger de sa bonne foi.
La remise des châteaux stipulée avec Enrique Enriquez est révoquée.
Le même jour il quitte doña Juana pour ne jamais la revoir, lui
laissant seulement le domaine de Dueñas, espèce d’indemnité qu’il ne
peut refuser à sa victime.[177] Le sacrilége du double mariage n’a
pas arrêté don Pèdre un seul instant. Il sait que tout l’odieux doit
retomber sur les évêques qui l’ont autorisé. L’âge du roi, son goût
effréné pour le plaisir, ne permettent guère de lui prêter en cette
circonstance les calculs d’une politique astucieuse. Cependant on l’a
vu à Séville humilier le clergé par ses décrets ; à Cuellar, peut-être
s’applaudissait-il de compromettre des prélats illustres, persuadé que
le scandale de leur complaisance rejaillirait sur toute l’église, dont
il conspirait l’abaissement.