II.

Pendant que les hostilités se poursuivaient mollement sur la frontière

de Portugal, don Pèdre, se reposant sur ses deux frères du soin de

presser le siége d’Alburquerque, oubliait son royaume et sa vengeance

pour un nouvel amour. Maintenant Marie de Padilla semblait avoir perdu

l’empire qu’elle exerçait naguère sur son cœur. Souffrante depuis

quelque temps et touchant au terme d’une grossesse pénible, elle

annonçait l’intention de quitter la cour et le monde pour se retirer

dans un cloître. On ignore, et il importe peu de savoir, quelles

querelles d’amants avaient provoqué cette résolution violente, mais il

est certain que don Pèdre, loin de s’opposer au projet de sa maîtresse,

en pressa l’exécution. Il écrivit même au pape pour solliciter les

autorisations nécessaires à la fondation d’un couvent de femmes

sous le vocable de Sainte-Claire, dont Marie de Padilla devait être

la supérieure et où elle aurait prononcé ses vœux.[175] La rupture

déclarée et publique paraissait irrévocable ; le roi était amoureux

de doña Juana, fille de don Pedro de Castro, surnommé _de la Guerra_,

et veuve de don Diego de Haro, descendant des anciens seigneurs de

Biscaïe.[176] Vertueuse autant que belle, doña Juana se montrait

insensible à toutes les séductions. La passion du roi s’irritant par

les obstacles mêmes, il parla de mariage et offrit sa main et sa

couronne à la jeune veuve. Quelque étrange que parût cette proposition,

les parents de doña Juana comprirent que d’un prince violent et

impétueux comme don Pèdre ils pouvaient tout attendre. Restait à

prouver qu’il était libre. Don Pèdre prétendit que son mariage avec

Blanche de Bourbon était nul, et, sur ce point délicat, donna des

explications qui sont demeurées inconnues, mais qui satisfirent Enrique

Enriquez, mari d’une tante de doña Juana, et Men Rodriguez de Senabria,

chevalier galicien, tous deux chargés, en qualité d’arbitres, de faire

une espèce d’enquête sur la position du roi. On devine les arguments

employés pour les convaincre, en voyant Enriquez obtenir, comme sûreté

pour l’exécution de la promesse de mariage faite par le roi, la remise

des châteaux de Jaen, de Dueñas et de Castrojeriz. Probablement la

complaisance de Men Rodriguez fut payée de la même manière. Fort de

leur approbation, don Pèdre se rendit aussitôt à Cuellar, résidence de

la belle Juana ; mais elle exigeait encore un témoignage pour vaincre

ses derniers scrupules. A sa prière, deux prélats, les évêques de

Salamanque et d’Avila, mandés par le roi et sommés d’attester qu’il

était libre de contracter mariage, n’hésitèrent point à confirmer la

déclaration des premiers arbitres, soit qu’ils cédassent à des menaces,

soit qu’ils se fussent laissé gagner par des présents. Doña Juana se

rendit alors, et le mariage fut aussitôt célébré dans l’église de

Cuellar, où l’évêque de Salamanque bénit les deux époux.

Quelque aveugles que puissent être les passions d’un roi de dix-huit

ans, on a peine à s’expliquer un fait de bigamie aussi scandaleux.

Admettra-t-on une erreur de don Pèdre lui-même au sujet de la validité

de son engagement avec Blanche de Bourbon ? L’historien Ayala, qui

fournit seul quelques renseignements sur ce fait étrange, rapporte

que le roi, pour prouver la nullité de son mariage avec la princesse

de France, aurait invoqué certaines protestations faites par lui à

Valladolid au moment de ses noces ; mais de ces protestations il

n’existe aucune trace, et plus tard elles ne furent jamais reproduites.

Quelle contrainte d’ailleurs pouvait y donner lieu ? A l’époque où don

Pèdre se rendit auprès de Blanche, l’autorité, ou, si l’on veut, la

domination d’Alburquerque venait de céder à l’ascendant de Marie de

Padilla, c’est-à-dire de la personne la plus intéressée à trouver des

arguments ou des prétextes contre ce mariage. Or, on a vu au contraire

Marie de Padilla intervenir pour opérer une sorte de réconciliation

entre son amant et la jeune reine. Quel moment plus favorable aurait

pu trouver don Pèdre, non pour protester contre son mariage, mais pour

le rompre, que celui de son arrivée à Valladolid, lorsque, soutenu par

les forces de don Henri et de don Tello, il venait de secouer le joug

de sa mère et de son ministre ? Malgré toutes ces considérations, je ne

pense pas que l’on doive absolument révoquer en doute la réalité d’une

protestation secrètement faite par le roi. Tout en cédant aux instances

de sa mère et d’une partie de ses conseillers, il voulut peut-être

se ménager pour un jour à venir les moyens d’invoquer la nullité

d’une union qu’il ne contractait qu’avec la plus grande répugnance.

Sans doute les réserves qu’il put faire alors ne devaient, selon ses

calculs, profiter qu’à Marie de Padilla. Maintenant il s’en servait

contre elle. Sa duplicité, à l’égard de doña Juana, devint bientôt

manifeste. Tout prouve que dans l’emportement d’un dépit amoureux

contre Marie de Padilla il aurait cherché à lui donner une rivale, ou

peut-être seulement à lui prouver qu’il pouvait aimer ailleurs. Charmé

un moment par la beauté de doña Juana, irrité par sa résistance, il

eut recours, pour triompher de ses scrupules, à une comédie sacrilége.

Rien ne lui coûte pour satisfaire sa passion. Il gagne les parents

de Juana, il corrompt ou intimide les évêques, il prononce tous les

serments qu’on exige de lui, enfin il va jusqu’à célébrer un mariage

impie. Mais à peine a-t-il possédé sa nouvelle conquête, qu’il lève le

masque. Dès le lendemain de ses noces on peut juger de sa bonne foi.

La remise des châteaux stipulée avec Enrique Enriquez est révoquée.

Le même jour il quitte doña Juana pour ne jamais la revoir, lui

laissant seulement le domaine de Dueñas, espèce d’indemnité qu’il ne

peut refuser à sa victime.[177] Le sacrilége du double mariage n’a

pas arrêté don Pèdre un seul instant. Il sait que tout l’odieux doit

retomber sur les évêques qui l’ont autorisé. L’âge du roi, son goût

effréné pour le plaisir, ne permettent guère de lui prêter en cette

circonstance les calculs d’une politique astucieuse. Cependant on l’a

vu à Séville humilier le clergé par ses décrets ; à Cuellar, peut-être

s’applaudissait-il de compromettre des prélats illustres, persuadé que

le scandale de leur complaisance rejaillirait sur toute l’église, dont

il conspirait l’abaissement.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 54 / 163 题