L’acharnement du roi contre les amis d’Alburquerque devait
nécessairement exciter une violente soif de vengeance dans l’ame
altière du riche-homme portugais ; il se contint pourtant, et rien
n’indique que de son exil il ait pris une part active aux affaires
de la Castille. Mais sa modération ne fut pas imitée par tous ses
clients. Les violences des Padilla amenèrent d’autres violences qui
fournirent au roi un prétexte pour rompre la convention qu’il venait
de conclure et pour s’attaquer au chef même de la faction, objet de
ses ressentiments. Au printemps de l’année 1354, don Pèdre se présenta
tout à coup avec une petite armée devant Medellin, ville d’Estramadure,
dont Alburquerque était le seigneur. Les habitants accueillirent le
roi avec empressement, mais les hommes d’armes demeurèrent fidèles
à leur maître et se retirèrent dans le château. Là, hors d’état de
se défendre long-temps, ils obtinrent une espèce de capitulation
fort usitée au moyen-âge : on leur permit de faire connaître à leur
seigneur l’extrémité où ils se trouvaient et de le mettre en demeure
de les secourir dans un délai convenu. A l’expiration de ce terme,
un vassal pouvait, sans enfreindre sa foi, rendre la place qui lui
était confiée. Alburquerque, ayant répondu qu’il ne pouvait entrer en
campagne, le château de Medellin fut remis au roi, qui le fit aussitôt
démanteler.[172]
Après ce succès, don Pèdre se porta rapidement contre la ville
d’Alburquerque, principale seigneurie de don Juan Alonso, qui en tirait
son surnom. Elle était bien approvisionnée et gardée par une garnison
nombreuse aux ordres d’un chevalier portugais nommé Botelho qui, en
ce moment, avait reçu dans sa forteresse comme un ami, peut-être
comme un auxiliaire utile, le commandeur de Calatrava, Pero Estebañez
Carpentero, neveu du dernier maître dont je viens de raconter la
fin tragique. Le roi, d’autant plus irrité de voir les préparatifs
d’une résistance vigoureuse qu’il n’avait pas une armée suffisante
pour emporter la place de vive force, fit rendre sentence de haute
trahison contre le gouverneur et contre Carpentero. Suivant le droit du
moyen-âge, l’arrêt était abusif ; car, d’un côté, Carpentero alléguait
qu’il était dans les murs d’Alburquerque comme réfugié ; pour se
soustraire aux mauvais desseins des ennemis de son oncle, et non comme
rebelle, en état d’hostilité contre son souverain ; d’un autre côté,
Botelho, avec encore plus de raison, soutenait que, sujet du roi de
Portugal et homme-lige d’Alburquerque, il ne devait point d’hommage
au roi de Castille, et par conséquent ne pouvait encourir le reproche
de félonie en résistant à ses armes. Au surplus, leur bon droit était
soutenu par de fortes murailles, et ils étaient gens à faire acheter
chèrement leur défaite. Le siége paraissant devoir tirer en longueur,
don Pèdre laissa devant le château ses deux frères don Henri et don
Fadrique avec Juan de Villagera, et se rendit en Castille après avoir
dépêché des ambassadeurs au roi de Portugal pour demander l’extradition
d’Alburquerque.
Alphonse IV, grand-père du roi de Castille, se trouvait alors à Evora
avec toute sa cour pour les noces de sa petite-fille, fiancée à don
Fernand, l’aîné des infants d’Aragon. Au milieu des fêtes célébrées
à l’occasion de ce mariage, les envoyés castillans obtinrent leur
audience ; mais avant qu’ils prissent la parole, Alburquerque,
connaissant l’objet de leur mission, supplia le roi de l’entendre.
Dans un discours rempli de fierté il exposa la conduite qu’il avait
tenue en Castille pendant qu’il était à la tête des affaires. Après
avoir rappelé avec adresse les nombreux services rendus par lui à
la reine Marie, fille de don Alphonse IV, sacrifiée par son époux à
une indigne rivale, il essaya de justifier en ces termes les actes
de son administration, ou plutôt il en fit ce magnifique éloge :
« J’ai délivré mon roi, dit-il, d’une faction redoutable, je lui ai
ménagé une alliance avantageuse avec la maison de Bourbon, alliance
que de perfides conseils s’efforcent de rompre aujourd’hui. J’ai
cimenté l’union de la Castille avec tous les royaumes chrétiens de
l’Espagne. Pour prix de mes services ; je n’ai voulu ni argent ni
terres. Le roi a disposé comme il lui a plu des biens de Garci Laso et
d’Alonso Coronel. J’ai refusé de profiter de ces confiscations.[173]
M’accuse-t-on d’avoir détourné quelque chose du trésor royal confié
à ma garde ? Qu’on examine mes comptes, et l’on verra quelle fut mon
intégrité. Je me fais cette gloire, que, pendant mon administration,
aucune taxe nouvelle n’a été imposée au peuple de Castille. Que si
quelqu’un prétend que j’ai été déloyal envers mon seigneur le roi, je
suis prêt à prouver mon innocence par mon corps, si vous le permettez,
sire, et me donnez le champ clos, car, en Castille, je n’aurais pas
sûreté. Si le comte don Henri et le maître de Saint-Jacques veulent
se porter demandeurs pour leur frère, j’accepte le combat, homme pour
homme, jusqu’à cent contre cent. Je répondrai au Comte, et don Gil de
Carvalho, maître de Saint-Jacques de Portugal, me secondera contre don
Fadrique.[174] »
A ce discours superbe, les envoyés de Castille répliquèrent avec
vivacité : qu’avant d’éclater en bravades Alburquerque avait à se
justifier devant son souverain, qui était son seul juge ; et, de la
part de leur maître, ils demandèrent au roi de Portugal de contraindre
l’accusé à se rendre en Castille. D’un côté, le maître portugais
de Saint-Jacques soutenait hautement Alburquerque, de l’autre,
les riches-hommes castillans venus aux noces de l’infant d’Aragon
prenaient parti pour les ambassadeurs de leur souverain. La querelle
s’échauffant, il y eut des injures et des provocations échangées,
et, sans la prudence du roi de Portugal, les deux partis en fussent
peut-être venus aux mains en sa présence. Alphonse, voulant gagner du
temps, répondit qu’Alburquerque se justifierait sans doute, et que,
quant à lui, il allait envoyer à son petit-fils le roi de Castille des
ambassadeurs qui ménageraient un accommodement.