C’est par de tels actes d’autorité que don Alphonse avait préludé à
son glorieux règne. Don Pèdre prétendait l’imiter en tout. Accusant
son ancien ministre de partialité et d’injustice, il annonçait, avec
un peu trop d’assurance peut-être, que, maintenant qu’il régnait seul,
ni le rang ni la faveur ne trouveraient accès auprès de lui. La mieux
tenue des promesses faites aux cortès de Valladolid fut celle d’écouter
toutes les plaintes portées au pied de son trône.[162] Affable avec
les petits, souvent dur et hautain avec les grands, il voulait être
instruit de tout, voir tout par lui-même. A l’exemple de ces califes
dont les légendes avaient sans doute amusé son enfance,[163] il se
plaisait à prendre des déguisements et à parcourir seul, la nuit, les
rues de Séville, soit pour surprendre les sentiments du peuple, soit
pour chercher des aventures et surveiller la police de cette grande
cité. Ces explorations mystérieuses ont fourni aux romanciers et aux
poètes espagnols le texte de mille récits dramatiques, la plupart peu
dignes de créance, remarquables pourtant parce qu’ils s’accordent
tous sur le caractère qu’ils donnent à don Pèdre, échos en cela de
la tradition populaire, qui pour l’historien n’est pas sans quelque
valeur. En effet, le peuple, s’il altère les faits, juge les hommes
avec exactitude. Pour lui, don Pèdre fut le protecteur des opprimés, le
redresseur des torts, l’ennemi ardent de toutes les iniquités du régime
féodal. Il est vrai que le peuple se contente de peu et tient compte
à ses maîtres de leurs bonnes intentions. La justice de don Pèdre,
demeurée proverbiale, fut celle des souverains musulmans, prompte,
terrible, presque toujours passionnée, souvent bizarre dans sa forme.
On me pardonnera de rapporter ici une anecdote singulière sur les
courses nocturnes du roi : consacrée par un monument encore existant
à Séville, admise par les auteurs les plus graves, elle ne doit pas,
je pense, être rejetée par la critique moderne pour les couleurs
romanesques qu’une longue tradition a pu lui donner.
On raconte qu’une nuit, le roi, passant seul et déguisé dans une rue
écartée de Séville, se prit de querelle avec un inconnu pour un motif
frivole.[164] Les épées furent tirées et le roi tua son adversaire.
A l’approche des officiers de justice, il prit la fuite et regagna
l’Alcazar, croyant n’avoir pas été reconnu. Une enquête eut lieu. Le
seul témoin du combat était une vieille femme, qui, à la lueur d’une
lampe, avait vu confusément la scène tragique. Suivant sa déposition,
les deux cavaliers avaient le visage caché sous leur manteau, selon la
coutume des galants de l’Andalousie ; mais l’un d’eux, le vainqueur,
faisait entendre en marchant un bruit étrange : ses genoux produisaient
un léger craquement ; or, tout le monde le savait à Séville, ce
craquement des genoux était particulier au roi, par suite d’un défaut
de conformation, qui, d’ailleurs, ne l’empêchait pas d’être agile et
adroit à tous les exercices du corps, Un peu confus de leur découverte,
les alguazils ne savaient s’ils devaient punir la vieille ou bien
acheter son silence. Le roi lui fit donner une somme d’argent et
s’avoua coupable. Restait à trouver une peine, chose difficile. La loi
était formelle : en pareil cas, le meurtrier devait être décapité et sa
tête était exposée sur le lieu du crime. Don Pèdre ordonna que sa tête
couronnée et taillée en pierre fût placée dans une niche, au milieu
de la rue théâtre du combat. Ce buste, malheureusement renouvelé au
XVIIe siècle, se voit encore aujourd’hui dans la rue du _Candilejo_ à
Séville.[165]
Cette subtilité, conforme d’ailleurs aux coutumes du moyen-âge,
atteste plutôt la fertilité d’imagination que l’impartialité du roi.
Le trait suivant donnera une meilleure idée de ses jugements. Un
prêtre pourvu d’un riche bénéfice avait fait une grave injure à un
cordonnier. Traduit devant un tribunal ecclésiastique, le seul dont il
fût justiciable, le prêtre fut pour ce délit suspendu de ses fonctions
sacerdotales pendant quelques mois. L’artisan, mal satisfait de la
sentence, se chargea lui-même de punir l’outrage ; il attendit son
ennemi, et lui infligea une rude correction manuelle. Aussitôt il fut
arrêté, jugé, condamné à mort. Il en appela au roi. La partialité
des juges ecclésiastiques avait produit quelque scandale. Don Pèdre
parodia leur sentence en condamnant le cordonnier à s’abstenir de
faire des souliers pendant une année. Quoique attestée par Zúñiga,
auteur prudent et respectable, cette anecdote sent peut-être un peu
trop sa légende populaire pour être acceptée par l’histoire. Cependant
elle reçoit une espèce de confirmation par une loi remarquable
ajoutée vers la même époque au _règlement_, ou code particulier de la
commune de Séville. « Considérant les nombreux outrages commis par
des ecclésiastiques (ainsi s’exprime le législateur), lesquels font
usage d’armes défendues, sans crainte de Dieu, ni révérence pour
leur caractère, d’où vient que les laïques se vengent par des moyens
semblables, et, pour tant que les juges ecclésiastiques ne punissent
pas les délinquants de leur ordre et n’en font pas exemple comme il
est droit, j’ordonne et j’établis, par la présente loi, qu’à l’avenir
tout laïque qui tuera, blessera, déshonorera un ecclésiastique, ou lui
fera tout autre mal dans sa personne ou ses biens, soit puni de la même
peine qu’encourrait l’ecclésiastique faisant la pareille à un laïque.
Je veux que mes alcades, devant qui l’affaire sera portée, appliquent
ladite peine et non point une autre.... Le tout, sans aller contre
les libertés de l’église et sans relever le laïque coupable du fait
de sacrilége ou du châtiment d’excommunication.[166] » On le voit,
l’anecdote du cordonnier a peut-être provoqué cette loi extraordinaire
pour l’époque où elle fut rendue ; mais il est possible aussi qu’elle
ne soit qu’un commentaire de la loi, une fiction populaire destinée à
perpétuer le souvenir de la justice de don Pèdre.
Ce mépris pour les immunités ecclésiastiques qui, dans ce temps,
pouvait passer pour de l’impiété, n’empêchait pas don Pèdre de méditer
une croisade, projet digne de son âge, et naturel chez un prince
espagnol. On rapporte qu’un certain Abdallah, roi de Tremecen, pressé
par les Beni-Merin de Fez, avait promis à don Alphonse, pendant le
siége de Gibraltar, d’embrasser la religion chrétienne et de lui faire
hommage de ses états, si on lui accordait quelques secours pour se
défendre contre ses voisins. Don Pèdre avait repris les négociations
commencées par son père, et demandait au pape Innocent VI un subside,
des indulgences et l’étendard de l’église pour entreprendre une
expédition en Barbarie.[167] Que la conversion du prince africain
fût réelle ou qu’elle servît seulement de prétexte pour obtenir
les subsides du saint-siége, don Pèdre s’amusa quelque temps à ces
préparatifs guerriers ; mais bientôt d’autres soins vinrent le
distraire, et il trouva trop d’occupations dans son royaume pour songer
à des conquêtes outre-mer.