Pendant le séjour du roi à Séville, plusieurs partisans d’Alburquerque,
qui lors de sa disgrâce étaient sortis du royaume, se hasardèrent à
reparaître en Castille, persuadés que quelques mois d’exil avaient
suffi pour les faire oublier. Le maître de Calatrava, don Juan Nuñez de
Prado, principal confident de l’ancien ministre, était allé chercher
un asile en Aragon, dans la commanderie d’Alcañiz, dépendant de
son ordre ; car alors, bien que la chevalerie de Calatrava eût son
chef-lieu et son maître en Castille, elle possédait néanmoins des
établissements considérables dans d’autres royaumes de la Péninsule.
Sous la protection de l’Aragonais, Nuñez de Prado aurait pu braver
le courroux de don Pèdre, ou tout au moins se ménager une amnistie
spéciale ; mais bientôt, reprenant confiance, trompé peut-être par
de perfides promesses,[168] après huit mois d’absence, il rentra en
Castille et s’arrêta dans la commanderie d’Almagro. Dès que le roi
en fut informé, il y courut précédé par don Juan de la Cerda, devenu
l’un de ses favoris depuis l’éloignement d’Alburquerque. La Cerda,
réunissant aux hommes d’armes qu’il amenait la milice bourgeoise de
Ciudad-Real, se hâta d’investir le château d’Almagro. Un des frères de
Calatrava, parent du maître, lui conseillait de sortir sur-le-champ
avec cent cinquante cavaliers qui se trouvaient réunis dans la
commanderie, et à la tête de cette petite troupe brave et dévouée de
se faire jour au travers des milices mal exercées de La Cerda. « Si
nous les battons, disait-il, la route d’Aragon nous est ouverte :
sinon nous mourrons les armes à la main comme des prud’hommes. » —
« Non, répondit Nuñez ; jamais on ne me reprochera d’avoir été déloyal
à mon souverain. Qu’il se présente lui-même, et je me mettrai à sa
merci. » A l’approche du roi, les portes du château s’ouvrirent, et le
maître vint lui-même apporter ses clés. Aussitôt il fut arrêté.[169]
Le roi le déposa et enjoignit aux chevaliers de l’ordre de lui donner
pour successeur Diego de Padilla. Il n’admettait aucune excuse, et le
semblant d’élection fut consommé sur l’heure même. Dès que Padilla eut
reçu le sceau de l’ordre et le serment des frères, le roi lui livra
le malheureux Nuñez de Prado, redevenu simple chevalier, et comme tel
justiciable du nouveau maître. Padilla le fit conduire dans le château
de Maqueda, où peu de jours après on le mit à mort. Le roi blâma,
dit-on, cette cruauté inutile, dont il paraît n’avoir été instruit que
lorsqu’il était trop tard pour s’y opposer.
Nuñez de Prado n’était ni aimé, ni estimé dans son ordre, et sa mort
fut considérée comme un juste châtiment de sa conduite passée. Par ses
intrigues et son insubordination, il avait enlevé la maîtrise à son
prédécesseur, don Garci Lopez de Padilla, qui lui avait donné l’habit
de Calatrava. A cette occasion, il avait encouru l’excommunication
d’un légat du pape chargé de mettre fin au schisme qui divisait les
chevaliers ;[170] mais, aux yeux de don Pèdre, son principal crime
était son attachement à don Juan d’Alburquerque ; le roi était encore
animé contre lui par Diego de Padilla,[171] qui, préparant sans doute
de longue main son élection, s’était ménagé un parti puissant dans
l’ordre de Calatrava, et, par son crédit, y avait fait entrer un grand
nombre de ses créatures.