IV.

Après le premier moment de stupeur, Alburquerque se présenta devant

les trois reines désolées, accompagné du maître de Calatrava don Juan

Nuñez de Prado, son intime ami. Non moins irrité qu’elles, mais ayant

eu déjà le temps de reprendre son assurance et ses airs d’autorité,

il leur jura que leur cause était la sienne, et n’hésita pas à leur

promettre de ramener don Pèdre sous peu de jours après avoir châtié

les insolents aventuriers qui l’avaient empoisonné de leurs perfides

conseils. Incontinent il partit pour Tolède, où le roi s’était

déjà rendu avec les Padilla, ses frères et les infants d’Aragon.

Alburquerque sortit de Valladolid avec une suite de plus de quinze

cents cavaliers montés les uns sur des chevaux de bataille, les autres

sur des mules. A la troupe des gentilshommes de sa maison et à ses

clients ordinaires s’étaient joints un assez grand nombre de chevaliers

vassaux ou pensionnaires du roi, incertains encore s’ils iraient

grossir la jeune cour ou s’ils demeureraient fidèles au ministre, tous

désirant voir les choses de près et étudier par eux-mêmes la contenance

du roi et le pouvoir de ses nouveaux conseillers. L’historien Lopez

d’Ayala et son père étaient du voyage.

A peu de distance de Tolède, on rencontra le Juif don Simuel el Levi,

grand trésorier, alors fort avant dans les bonnes graces de doña Maria

de Padilla, et par elle devenu un des plus intimes conseillers du

roi. Il venait par l’ordre de son maître porter des paroles de paix

au ministre disgracié. « Le roi, disait don Simuel, fait toujours

le plus grand cas de votre vieille expérience, et maintenant comme

toujours il compte sur vos bons services. Vous pouvez vous présenter

en toute assurance devant lui ; mais il s’étonne que vous ameniez une

si nombreuse suite, et il vous invite à la congédier. » — Après avoir

ainsi parlé au nom du roi, le Juif ajouta quelque mots de la part des

Padilla. A l’entendre, ils ne demandaient pas mieux que d’entrer

en accommodement, et assuraient qu’une seule entrevue suffirait

pour amener une réconciliation sincère. Le trésorier de don Pèdre

n’était pas venu seul, et, pendant qu’il entretenait Alburquerque,

des chevaliers sortis de Tolède avec lui conversaient avec leurs

amis arrivant de Valladolid. Quelques-uns ne cachèrent pas qu’on

faisait à Tolède de grands préparatifs de guerre. Toutes les portes,

à l’exception d’une seule, étaient murées, et l’alguacil-mayor chargé

de la police de la ville venait d’être destitué et remplacé par une

créature des Padilla. Ces confidences troublèrent un peu l’assurance

d’Alburquerque. Il fit halte et tint conseil avec ses amis. Survint

un nouveau message du roi, pour le presser, avec une insistance qui

parut suspecte, de se rendre sans délai à l’Alcazar. D’autres avis,

envoyés par ses partisans secrets de Tolède, augmentèrent sa défiance

et lui firent craindre quelque guet-apens. Dès que son irrésolution

trahit ses alarmes, tous ses serviteurs, tremblant pour sa sûreté, le

conjurèrent de ne pas se livrer à la merci d’un prince faible, dominé

par une faction perfide. Alburquerque pouvait craindre de cruelles

représailles, et il avait appris à ses ennemis à se jouer des serments.

Il suivit les conseils de la prudence et rebroussa chemin, après avoir

dépêché au roi son majordome Rui Diaz Cabeza de Vaca, porteur de ce

message altier : « Sire, dit-il, don Juan Alonso vous baise les mains

et se recommande à votre merci. Il serait lui-même en ce moment en

votre présence, s’il n’eût appris que de méchants conseillers l’ont

calomnié auprès de vous. Vous savez, sire, tout ce que don Juan Alonso

a fait pour votre service et celui de la reine votre mère. Il a été

votre chancelier depuis votre naissance. Il vous a toujours loyalement

servi comme il avait servi le feu roi votre père. Pour vous il s’est

exposé à de grands périls, alors que doña Léonor de Guzman et sa

faction avaient tout pouvoir dans le royaume. Mon maître ignore encore

les crimes qu’on lui impute, faites-les-lui connaître, et aussitôt il

s’en purgera. Cependant, si quelque chevalier doute de son honneur

et de sa loyauté, moi, son vassal, me voici prêt à le défendre par

mon corps et les armes à la main. » Don Pèdre écouta froidement la

fière harangue de Cabeza de Vaca et le défi qui la terminait, puis

il répondit en peu de mots que, si Alburquerque ajoutait foi à de

vaines rumeurs, il était libre de se retirer où bon lui semblerait ;

que s’il était sage, il s’en remît à sa royale merci.[154] Aussitôt

il congédia le messager, cachant mal sa joie de se voir délivré d’un

censeur incommode. Peut-être, honteux de destituer le fidèle conseiller

de son père, voyait-il avec un vif plaisir qu’Alburquerque eût pris de

lui-même le parti de la retraite. Une fois qu’il le sut éloigné, il ne

garda plus de ménagements, et, retirant aux titulaires tous les offices

donnés pendant la faveur du ministre, il les distribua aux partisans

des Padilla. La réaction fut complète, et, pour encourir la disgrâce du

roi, il suffisait maintenant d’avoir été distingué par Alburquerque.

Ce dernier cependant, la rage dans le cœur, reprenait, avec son

escorte bien réduite, le chemin de Valladolid, après s’être arrêté

quelques moments à Ferradon pour se consulter avec son ami le maître de

Calatrava. Tous les deux tombèrent d’accord que, pour le présent, la

résistance ouverte était impossible ; qu’il fallait attendre patiemment

un retour de fortune, vivre loin de la cour et se tenir sur ses gardes,

l’un sur la frontière de Portugal, au milieu de ses vastes domaines,

l’autre dans un des châteaux de son ordre, entouré de ses chevaliers.

Avant de gagner son fort, Alburquerque voulut prendre congé des trois

reines et leur donner ses derniers conseils ; puis, rassemblant les

trésors qu’il faisait garder dans ses châteaux de Castille, il alla

s’enfermer dans la forteresse de Carvajales, assignée pour rendez-vous

à ses affidés. Outre les gens de sa maison qui l’accompagnaient

toujours, son escorte s’était grossie, pendant sa marche, d’un assez

grand nombre de gentilshommes résolus de s’attacher à sa fortune. Tous,

croyant la guerre civile allumée, pillaient et dévastaient le pays sur

leur passage.[155] Pour un seigneur féodal, c’était alors la manière

la plus usitée de témoigner son mécontentement. Alburquerque, s’il

n’encouragea pas ces excès, ne prit aucune mesure pour les réprimer,

satisfait sans doute de compromettre ses adhérents et de s’assurer leur

fidélité par la crainte des vengeances qu’ils s’attireraient à son

service.

Tout entier à ses amours, don Pèdre ne songeait nullement à poursuivre

le fugitif, et célébrait par des carrousels et des fêtes ce qu’il

appelait son véritable avénement au trône. Tandis que toute la jeune

cour s’égayait aux dépens du ministre disgracié, doña Maria de Padilla,

satisfaite d’avoir montré l’étendue de son pouvoir, donnait un exemple

de modération singulière dans sa position. Elle conseilla au roi de

retourner à Valladolid pour quelque temps, et de revoir sa femme, afin

d’éviter le scandale et de sauver les apparences. Assurée du cœur de

son amant, elle s’occupait de sa gloire, toutefois sans vouloir s’y

sacrifier. Don Pèdre, obéissant avec une répugnance marquée, reparut

à Valladolid, et demeura deux jours dans le même palais que sa femme.

Puis, comme lassé d’une comédie qu’il jouait mal, il revint aussitôt

auprès de sa maîtresse. Vainement les Padilla le supplièrent-ils

de prolonger son séjour à Valladolid, ils ne purent obtenir de son

impatience qu’il s’arrêtât une heure de plus. Ce fut la dernière

fois qu’il vit sa femme, et ce rapprochement si brusquement terminé

semblait n’être qu’un outrage de plus. Le vicomte de Narbonne et les

seigneurs français qui avaient accompagné la reine Blanche en Castille

s’éloignèrent indignés et sans prendre congé du roi. La reine-mère

conduisit l’épouse délaissée à Tordesillas, sur le Duero ;[156] c’était

la résidence ou plutôt l’exil que don Pèdre lui assignait.

C’est le rêve ordinaire des ministres disgraciés de croire qu’une

révolution suivra leur retraite. Enfermé dans son château de

Carvajales, Alburquerque voyait avec dépit l’indifférence de la

Castille. Bien que l’on blâmât généralement la conduite du roi à

l’égard de sa femme, on avait applaudi à son généreux dessein de

gouverner par lui-même ; on l’avait vu avec plaisir se réconcilier

avec ses frères, et surtout rendre sa faveur au parti des Lara,

dont le nom était toujours populaire dans la plupart des provinces.

Marie de Padilla se montrait douce et serviable, cherchant à cacher

sa puissance, ou ne la révélant que par des bienfaits ; ses parents

étaient habiles, et l’on convenait qu’ils servaient bien le roi.

Qu’importait aux communes et à la plus grande partie de la noblesse

que quelques charges de cour fussent occupées par les créatures

d’Alburquerque ou par les parents de la favorite ? Sauf un petit nombre

de riches-hommes personnellement intéressés à sa disgrâce, Alburquerque

se sentait abandonné du peuple comme de son roi. Désespérant déjà

de ressaisir le pouvoir, il commençait à craindre pour ses immenses

richesses. Ses vastes domaines excitaient de grandes tentations, et

les prétextes ne manquaient pas pour s’en emparer. De toutes parts

s’élevaient des plaintes contre les désordres commis par ses adhérents,

dont la conduite, aussi imprudente que coupable, pouvait donner à sa

retraite une couleur de rébellion. Il lui fallut songer sérieusement

à désarmer le courroux du roi. La mauvaise fortune avait vite abaissé

son orgueil, et il s’empressa d’accepter l’espèce de traité qu’on

lui offrit au nom de son souverain. Il consentit à livrer son fils

en otage et à donner caution pour la bonne conduite de ses vassaux.

En retour, le roi promit de lui conserver toutes les terres qu’il

possédait en Castille, et lui accorda la permission d’aller résider en

Portugal.[157] L’infant don Fernand d’Aragon fut investi de la charge

de grand chancelier.

Fier d’avoir humilié le plus puissant de ses grands vassaux, don

Pèdre ne voulut point l’accabler. Il respectait les longs services

d’Alburquerque sous le roi don Alphonse, et peut-être sa conscience lui

reprochait-elle de s’en être séparé dans un moment où il en recevait

les plus sages conseils. Mais, s’il excusait l’humeur du ministre

disgracié et même les brigandages de quelques vassaux indisciplinés,

il regardait comme une impardonnable trahison la conduite de certains

chevaliers qui, attachés par leurs charges à sa personne, au lieu de

le suivre à Tolède, s’étaient joints aux partisans d’Alburquerque,

et semblaient lui avoir offert leurs services contre leur maître. Don

Pèdre tenait de son père et d’Alburquerque lui-même que le plus grand

des crimes était la désobéissance à la double autorité de roi et de

seigneur féodal. Jeune, impérieux jusqu’à la dureté, il voulait se

faire craindre, surtout de ces riches-hommes placés si près du trône

qu’il croyait voir en eux autant de rivaux. Il annonçait hautement

l’intention de faire prompte et sévère justice.

Lorsque don Juan d’Alburquerque s’était retiré dans son château de

Carvajales, la plupart des chevaliers ou gentilshommes, vassaux

immédiats du roi, l’avaient abandonné pour revenir auprès de leur

maître ; d’autres en petit nombre s’étaient courageusement associés

à son exil volontaire et jusqu’alors lui avaient formé une espèce de

cour qui avait sa splendeur. Interdits par la soumission inattendue de

leur chef, ils n’avaient plus d’autre parti à prendre que d’implorer

à leur tour la clémence royale. Ils partirent de Carvajales avec le

fils d’Alburquerque, otage de la fidélité de son père ; mais, au lieu

de se rendre directement à Olmedo, où le roi se trouvait alors, ils

osèrent s’arrêter à Tordesillas et se présenter à la reine-mère et

à la princesse française, sa belle-fille. Là, sans doute, on leur

peignit le courroux de don Pèdre, son humeur implacable, ses menaces

et les échafauds qu’il faisait dresser. La plupart, effrayés de ces

confidences et désespérant d’obtenir leur pardon, ne songèrent plus

qu’à prendre la fuite. Deux chevaliers seulement, plus hardis ou plus

confiants que le reste, se hasardèrent à poursuivre leur route vers

Olmedo : c’étaient Alvar Gonzalez de Moran et Alvar Perez de Castro,

frère de cette Inez, maîtresse de l’infant Pierre de Portugal, si

fameuse depuis par sa mort cruelle et les honneurs que son amant

rendit à sa mémoire. Doña Maria de Padilla, naturellement humaine et

compatissante, voulut sauver ces deux braves gentilshommes, contre

lesquels le roi montrait une animosité particulière. Elle les fît

avertir qu’ils n’avaient pas un moment à perdre pour se dérober au

supplice qui déjà s’apprêtait. Venant d’une pareille source, l’avis

était trop sûr pour être dédaigné. Aussitôt Moran et Alvar de Castro

retournèrent sur leurs pas. A Medina del Campo, ils trouvèrent des

relais préparés par les soins de la reine Marie, et ce secours ne tarda

pas à leur être bien nécessaire. Alvar surtout, chaudement poursuivi,

ne dut son salut qu’à la vigueur extraordinaire de son cheval. Moins

heureux que lui, la plupart de ses compagnons, échappés de Tordesillas,

furent arrêtés par les officiers du roi et conduits à Olmedo la chaîne

au cou. On s’attendait à des supplices, mais la colère du roi ne

résista pas aux prières et aux larmes de sa maîtresse. Après quelques

jours de détention, tous ces malheureux furent rendus à la liberté.[158]

Sur ces entrefaites, le maître de Saint-Jacques, don Fadrique, qui,

depuis la mort de sa mère, doña Léonor de Guzman, n’avait pas revu le

roi, reparut à la cour et y fut accueilli à bras ouverts. On eût dit

que don Pèdre voulût réunir autour de lui tous ses frères pour les

associer à son gouvernement. A l’exemple de don Henri et de don Tello,

le jeune maître de Saint-Jacques rechercha l’amitié des parents de la

favorite. Sur une insinuation du roi, il retira la grande commanderie

de Castille à Rui Chacon et en pourvut Diego Garcia de Villagera,

frère bâtard de Maria de Padilla. Pour prix de cette complaisance, le

roi lui fit remise de quelques droits contestés à son ordre par la

couronne.[159] De son côté, don Tello, mettant à profit les bonnes

dispositions de son frère, obtint son agrément pour conclure un mariage

avantageux. Sous le règne du feu roi, il avait été fiancé, encore tout

enfant, à doña Juana de Lara, fille aînée de don Juan Nuñez, maintenant

héritière de la seigneurie de Biscaïe. La défiance d’Alburquerque

s’était toujours opposée à cette union. Il avait fait mettre le

séquestre sur les biens de doña Juana, et la Biscaïe était entrée dans

les domaines de la couronne. Comme s’il eût à cœur de prendre en tout

le contre-pied de la politique suivie par son ministre, don Pèdre

présida lui-même au mariage de l’héritière de Lara et lui restitua tous

ses apanages. Aussitôt après ses noces, qui furent célébrées en grande

pompe à Ségovie, don Tello se rendit en Biscaïe pour se mettre en

possession de la riche dot que lui apportait sa femme. C’était un petit

royaume. Quant au roi, quittant la Castille, il prit avec toute sa cour

le chemin de l’Andalousie, où il comptait passer le reste de l’automne

et l’hiver. Mais d’abord, irrité de la part que les deux reines avaient

prise à l’évasion d’Alvar de Castro, il sépara Blanche de Bourbon de la

reine Marie, auprès de laquelle elle avait toujours demeuré depuis son

arrivée en Castille. La jeune princesse, déjà traitée en prisonnière,

quoiqu’on lui eût conservé une petite cour et une maison royale, fut

conduite au château d’Arévalo et confiée à la surveillance de l’évêque

de Ségovie. La reine-mère reçut la permission, peut-être l’ordre,

d’aller résider en Portugal, auprès du roi son père.[160] Ces mesures

rigoureuses étaient accompagnées de nouvelles persécutions dirigées

contre les amis d’Alburquerque. Le roi ôta la charge de chambellan à

Gutier Fernandez de Tolède, pour en revêtir Diego de Padilla. Tous les

parents de Gutier Fernandez partagèrent sa disgrâce, et, destitués de

leurs offices, virent partager leurs dépouilles entre la famille de

la favorite et les clients des bâtards, maintenant comblés d’honneurs

comme au temps du feu roi. Perez Ponce, maître d’Alcántara, oncle de

doña Léonor de Guzman, avait encouru le séquestre de ses châteaux

d’Andalousie pour avoir le premier pris les armes à l’avénement de don

Pèdre. On lui rendit ses forteresses, et le roi lui-même l’en remit

solennellement en possession.[161] En un mot, il semblait prendre à

tâche d’effacer tous les souvenirs de l’administration d’Alburquerque ;

hommes et choses étaient impitoyablement changés.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 48 / 163 题