Le mariage de don Pèdre avec la princesse de France fut célébré le
3 juin, presque immédiatement après l’entrevue de Cigales. Autant
le roi avait montré d’abord d’irrésolution et de lenteur, autant
il témoignait à présent d’impatience pour en finir. Toutefois nul
ne pouvait attribuer ce changement à l’impression produite par les
charmes de Blanche. Le roi y paraissait toujours insensible ; il la
regardait à peine ; mais, convaincu que son mariage était un devoir
et une nécessité, il avait hâte de l’accomplir pour obtenir le
repos. Les deux fiancés furent menés en grande pompe à l’église de
Sainte-Marie-la-Neuve. L’ordre du cortége semblait avoir été réglé de
manière à prouver à tous les yeux que les discordes de la Castille
étaient à jamais terminées. Le comte de Trastamare, don Tello,
Alburquerque, les infants d’Aragon et la plupart des riches-hommes qui
avaient joué un rôle dans les derniers troubles, accompagnaient la
marche royale, surpris peut-être de se voir réunis ailleurs que sur un
champ de bataille. Venaient d’abord don Pèdre et Blanche de Bourbon,
montés sur des palefrois blancs et vêtus de robes de brocart d’or
fourrées d’hermine, costume alors réservé aux souverains. Alburquerque
était le parrain du roi, et la reine douairière d’Aragon, doña Léonor,
servait de mère à la jeune reine. On remarqua le choix de sa demoiselle
d’honneur, doña Margarita de Lara, sœur de don Juan Nuñez, et, comme
si Blanche eût ramené avec elle tous les proscrits, elle avait pour
écuyer le comte de Trastamare, qui tenait la bride de son cheval.
L’infant don Fernand conduisait le cheval de sa mère, doña Léonor,
et son frère don Juan remplissait le même office auprès de la reine
Marie. Ainsi, dans ce cortége, le bâtard don Henri avait le pas sur les
infants d’Aragon, honneur que quelques-uns trouvèrent excessif, et que
d’autres n’attribuaient qu’à la sincérité de la réconciliation entre
les fils de don Alphonse. Un tournoi, des courses de cannes, un combat
de taureaux, suivirent la cérémonie religieuse, et se renouvelèrent
le lendemain. Mais, au milieu de ces fêtes, tous les yeux se portaient
avec curiosité sur les nouveaux époux. Chacun lisait sur la contenance
du roi sa froideur et même son aversion pour sa jeune compagne, et,
comme l’on s’expliquait difficilement qu’un homme de son âge, ardent
et voluptueux, se montrât insensible aux attraits de la princesse
française, plusieurs murmuraient tout bas qu’il avait été fasciné
par Marie de Padilla, et que ses yeux, charmés par art magique, lui
montraient un objet repoussant au lieu de la jeune beauté qu’il venait
de conduire à l’autel.[148]
L’aversion, comme la sympathie, a ses mystères inexplicables, et
pourtant de graves auteurs, anciens et modernes, ont voulu trouver un
motif réel et plausible à l’éloignement de don Pèdre pour sa femme.
Les derniers n’ayant pas, comme leurs devanciers, la ressource commode
de la magie, ne se sont pas fait scrupule de ternir par une odieuse
calomnie le caractère de la jeune reine, que tous ses contemporains ont
respecté. On a prétendu que don Fadrique était un des ambassadeurs
chargés de demander au roi de France la main de sa nièce, et que,
pendant le voyage de Paris à Valladolid, Blanche aurait succombé aux
séductions de son beau-frère.[149] Ainsi ce serait à la jalousie qu’il
faudrait attribuer la répugnance du roi pour son épouse et sa haine
contre don Fadrique, dont j’aurai bientôt à raconter les effets. Je me
hâte de dire que toutes ces suppositions sont absolument fausses. Don
Fadrique ne fit point partie de l’ambassade castillanne et ne quitta
pas la Péninsule à l’époque des négociations entre la France et la cour
de Castille. Des chartes authentiques attestent son séjour dans le midi
de l’Espagne pendant les premiers mois de l’année 1353, et, à l’époque
du mariage du roi, il n’avait pas encore vu sa belle-sœur.[150] Ajoutez
que s’il eût existé quelque motif pour rompre ce mariage, quelque grief
réel ou seulement un prétexte qu’on pût alléguer contre Blanche, il est
à croire que don Pèdre eût saisi avec empressement l’occasion offerte,
alors que, débarrassé de la tutelle de son ministre, et subjugué
par l’amour de doña Maria, il ne cherchait qu’à faire preuve de son
autorité et de sa force.
Personne à Valladolid n’ignorait les sentiments du roi, et le bruit
s’était répandu qu’il allait prochainement en partir pour retourner
auprès de sa maîtresse. Le 5 juin, c’est-à-dire deux jours seulement
après la célébration de son mariage, don Pèdre étant seul à dîner[151]
dans son palais, sa mère et sa tante entrèrent tout en larmes et
demandèrent à lui parler en particulier. Aussitôt le roi quitta la
table et les conduisit dans un cabinet. « Sire, dit la reine-mère, on
nous annonce que vous voulez nous quitter pour retourner auprès de
doña Maria de Padilla. Nous venons vous conjurer de n’en rien faire,
et de considérer quel affront ce serait pour le roi de France, qui
vient de vous envoyer sa nièce avec tant d’honneurs. Pourriez-vous
ainsi la quitter, au moment où vous venez de vous unir en face des
saints autels, en présence de tous les grands de votre royaume ? Que
penseraient tous nos riches-hommes, venus de si loin pour vous faire
honneur, si vous vous éloigniez de la sorte, sans leur rendre grace,
sans leur adresser une parole de remercîment ?... » Le roi l’interrompit
en disant qu’il s’étonnait fort qu’elles ajoutassent foi à des bruits
frivoles, et il se hâta de les congédier, après leur avoir répété qu’il
ne songeait pas à quitter Valladolid. Une heure après, il demanda des
mules, annonçant qu’il allait rendre visite à sa mère ; mais, en effet,
il sortit de la ville accompagné seulement du frère de sa maîtresse,
Diego de Padilla, et de deux autres gentilshommes de ses plus privés.
Des relais étaient préparés de distance en distance, et il alla
coucher à seize grandes lieues de Valladolid. Le lendemain, il trouvait
à la Puebla de Montalvan doña Maria venue à sa rencontre.[152]
On prévoyait cet éclat ; cependant grande fut la surprise à Valladolid,
mais plutôt feinte que réelle de la part des deux bâtards, unis déjà
aux Padilla par une haine commune contre Alburquerque. Deux jours après
le départ du roi, don Henri et don Tello se rendirent à Montalvan,
suivis bientôt par les infants d’Aragon et par la plupart des jeunes
seigneurs, parmi lesquels on remarquait le gendre de Coronel, don Juan
de la Cerda, rappelé depuis peu de son exil.[153] La presse était
grande pour se tourner vers le soleil levant. Un petit nombre de
riches-hommes seulement annonçaient que ce scandale amènerait de grands
malheurs, et, au lieu de suivre la cour, allaient s’enfermer dans
leurs châteaux. Ainsi l’exigeait la prudence quand des troubles civils
étaient à craindre. En même temps la connivence des bâtards devenait
évidente, car, par l’ordre du roi, leurs otages étaient mis en liberté.
Le parti de Lara relevait la tête, annonçant avec ivresse que l’odieuse
domination d’Alburquerque avait cessé.