Presque en même temps, don Henri et don Tello, avertis par Gonzalez de
Bazan, officiellement chargé de les convier aux noces du roi, et de
leur porter un sauf-conduit pour s’y rendre, s’étaient mis en marche
avec une suite si nombreuse, qu’on aurait pu la prendre pour une armée.
Arrivés à Cigales, à deux lieues de Valladolid, ils y campèrent avec
six cents lances et quinze cents hommes de pied asturiens, publiant
qu’ils venaient aux noces du roi, mais qu’ils n’entreraient pas dans la
ville, à moins qu’on n’y reçût leur escorte avec eux. Ils rappelaient
l’assassinat de Garci Laso de la Vega, et déclaraient qu’ils ne se
laisseraient pas surprendre comme lui aux fallacieuses promesses
d’Alburquerque.
Peu de jours après, le roi, accompagné de toute sa cour, fit son
entrée dans Valladolid. Dès le lendemain, le ministre en sortit avec
le roi et des troupes assez nombreuses, en intention d’aller attaquer
don Henri et don Tello à Cigales. A l’entendre, les deux bâtards ne
venaient pas sans mauvais desseins, suivis d’une si puissante escorte,
bardés de fer et bannières levées. Puisqu’ils osaient se montrer en
rase campagne, il fallait profiter de l’occasion pour les exterminer.
Bien que le roi sût mieux que son ministre les véritables desseins de
ses frères, il ne fit aucune difficulté pour marcher à leur rencontre.
Il s’avançait vers Cigales, lorsqu’il fut joint par un écuyer de don
Henri, armé de pied en cap, porteur d’un message de son maître. « Le
Comte, dit l’écuyer, vous baise les mains et s’empresse d’obéir à vos
ordres en venant à vos noces. Il vous supplie de ne pas vous étonner
s’il se présente si bien accompagné, sachant que son ennemi, don Juan
d’Alburquerque, ne l’est pas moins. Croyez d’ailleurs que mon maître
est prêt à se mettre à votre merci, dès que vous daignerez lui donner
des garanties contre les entreprises d’un homme dont il a tout lieu de
craindre la puissance et le ressentiment. » Le roi écouta froidement
ce discours, puis, soit dissimulation, soit habitude d’abandonner
toutes les décisions à son ministre, il se tourna vers lui, et lui dit
en souriant : « Vous avez entendu l’ambassadeur du Comte et de don
Tello. Cela vous regarde. » Aussitôt Alburquerque s’écria que le Comte
et son frère s’excusaient mal de leur audace à se présenter en armes
devant leur roi, comme s’ils doutaient qu’il sût maintenir l’ordre et
la paix dans sa cour ! N’avaient-ils pas reçu des lettres de sûreté !
Les regarder comme insuffisantes, c’était un acte de rébellion. A tant
d’insolence il reconnaissait les perfides conseils de Pero Ruiz de
Villegas, le confident des deux frères.[143] Don Pèdre alors renvoya
l’écuyer en le chargeant de dire au Comte qu’il eût à se rendre à
sa merci sur-le-champ et à congédier ses hommes d’armes. Il ajouta
quelques mots bienveillants pour assurer que ses frères n’avaient rien
à craindre auprès de lui.
Du côté de don Henri, le secret avait été aussi bien gardé que de
la part du roi, et toute sa suite ignorait encore les négociations
conduites par Gonzalez de Bazan. Les avis se partagèrent au retour
de l’écuyer, plusieurs conseillant une retraite immédiate, d’autres
proposant de s’en remettre à la clémence du roi. Tenter la fortune
des armes semblait à tous une folle témérité. Sans écouter personne,
don Henri rangea ses gens en bataille, et attendit immobile la petite
armée sortie de Valladolid. Bientôt elle fut en vue et prit position
en face des Asturiens. Entre les deux troupes coulait un ruisseau
encaissé qui eût été un obstacle difficile pour celui qui se serait
décidé le premier à prendre l’offensive ; mais ni le roi ni son frère
n’avaient la moindre envie d’en venir aux mains. Alburquerque seul
pressait d’engager le combat et promettait la victoire. Pendant que les
soldats du roi, fatigués d’une longue traite, reprenaient haleine, des
pourparlers s’engagèrent entre les deux partis. Sur l’ordre du roi,
Diego Garcia de Padilla, frère de sa maîtresse, et Juan de Hinestrosa,
allèrent parlementer avec le comte de Trastamare. Le choix de pareils
messagers prouvait bien que don Pèdre ne suivrait pas les conseils
belliqueux de son ministre.
Je ne puis m’empêcher de citer ici une anecdote qui peint la
pointilleuse étiquette et la courtoisie chevaleresque de l’époque.
Devant le front de bataille de don Henri, le roi aperçut un gentilhomme
portant sur son haubert une soubreveste écarlate et une écharpe dorée.
C’étaient les insignes d’un ordre de chevalerie très considéré alors,
institué par le feu roi don Alphonse. Les _chevaliers de l’Écharpe_ ne
devaient être choisis que parmi les vassaux du roi ou ceux de l’infant,
son héritier présomptif. Don Pèdre voulut savoir quel était ce
cavalier. On lui dit qu’il se nommait Pero Carrillo, serviteur dévoué
du comte de Trastamare, et parent de cet Alphonse Carrillo, décapité
avec Coronel à la prise d’Aguilar. Le roi lui dépêcha un de ses pages,
c’était Pero d’Ayala, auteur de la chronique que je transcris, pour lui
demander comment, n’étant pas son vassal, il osait porter l’écharpe
dorée. Pero Carrillo, à la vue des deux armées, s’en dépouilla
sur-le-champ, rappelant toutefois qu’il l’avait reçue du roi don
Alphonse pour avoir défendu contre les Maures la brèche de Tarifa.[144]
Il ajouta que, puisque le roi le voulait ainsi, il ne porterait plus
désormais l’écharpe sans son expresse permission. L’obéissance de
Carrillo plut à don Pèdre, plus sensible apparemment à l’usurpation
d’un insigne qu’à une rébellion à main armée.[145]
En dépit de l’impatience d’Alburquerque, les pourparlers continuaient.
Il avait beau représenter qu’il était déjà l’heure de vêpres, et
que le Comte n’attendait que la nuit pour s’échapper ; don Pèdre,
contenant ses soldats, attendait avec le plus grand calme l’issue des
négociations. Enfin, vers le déclin du jour, on vit s’avancer entre
les deux armées le comte don Henri, don Tello et une trentaine de
gentilshommes, tous à pied et sans armes. Ils venaient se remettre à la
merci du roi. Don Pèdre demeura à cheval avec sa suite, et ce fut au
milieu d’une haie d’hommes d’armes que les deux bâtards s’approchèrent
jusqu’à son étrier. Don Henri d’abord, puis don Tello, lui baisèrent
le pied et la main droite.[146] Alors le roi, sautant à terre, les
conduisit dans un petit ermitage, où il s’enferma quelque temps avec
eux et plusieurs seigneurs des deux partis. Là, le Comte, en son nom
et au nom des chevaliers qui suivaient sa bannière, protesta de sa
soumission, excusant sa conduite passée sur la crainte légitime que lui
inspiraient des ennemis puissants qui, dit-il, le calomniaient auprès
de son seigneur. « Comte, mon frère, répondit le roi, je suis content
de vous voir aujourd’hui vous confier à ma foi, ainsi que notre frère
don Tello. Soyez assuré que vous recevrez de moi telles faveurs, que
vous vous en tiendrez pour satisfait. » Les deux bâtards promirent
alors au roi de lui livrer toutes leurs forteresses, et sur-le-champ
ils remirent entre les mains de son alguacil mayor plusieurs otages
importants, entre autres le jeune fils de Garci Laso.[147] La présence
de cet enfant dans la troupe du comte de Trastamare prouvait assez que
son expédition avait été concertée d’avance avec don Pèdre, et devait
avoir une issue pacifique. Le peuple accueillit avec joie la nouvelle
de cette réconciliation. Alburquerque lui seul s’en montra chagrin,
voyant avec raison dans ce dénoûment une preuve du crédit des Padilla
et un échec humiliant pour son autorité. A son dépit se joignait la
honte d’avoir été joué, lui vieux politique, par des enfants qu’il
avait cru dominer.