I.

Jusqu’à présent on a vu don Pèdre n’avoir d’autres volontés que celles

de son ministre : le moment approchait où cette domination allait

cesser. Alburquerque et la reine-mère, ayant résolu de marier le jeune

prince, avaient jeté les yeux sur la maison de France pour l’union

qu’ils projetaient. Pendant la session des cortès de Valladolid, des

ambassadeurs s’étaient rendus à Paris, chargés de demander au nom

de don Pèdre la main de Blanche, nièce du roi Jean et fille du duc

de Bourbon, alors âgée de quinze ans à peine. On vantait partout sa

beauté, sa douceur, sa grace naïve. La princesse, solennellement

fiancée au roi de Castille, n’attendait, pour passer en Espagne, que la

fin des troubles qui obligeaient don Pèdre à parcourir ses provinces à

la tête d’une armée. En même temps que le ministre traitait de cette

illustre alliance, il ne dédaignait pas de s’occuper en secret d’une

négociation moins honorable, mais dont le succès, selon ses calculs,

devait lui assurer la continuation de sa haute influence. Déjà,

plusieurs fois, l’humeur altière du jeune roi s’était révélée par

des velléités d’indépendance, rapides comme des éclairs, alarmantes

cependant pour un vieux politique accoutumé à lire dans le cœur de son

maître. Il s’apercevait que, pour le détourner de vouloir gouverner par

lui-même, il était temps de lui donner des distractions plus puissantes

que les plaisirs de la chasse. Le règne de don Alphonse avait prouvé

tout ce que peut une maîtresse, et le ministre prudent ne voulut pas

abandonner au hasard le choix de la femme destinée à jouer un si grand

rôle. Craignant une rivale, il voulut avoir une alliée ou plutôt une

esclave. Il choisit donc pour le roi et se trompa lourdement. Il crut

trouver la personne la plus propre à servir ses desseins dans doña

Maria de Padilla, jeune fille noble, élevée dans la maison de sa femme

doña Isabel de Meneses. Elle était orpheline, issue d’une famille

illustre, autrefois attachée à la faction de Lara et ruinée par les

dernières guerres civiles.[136] Son frère et son oncle, pauvres et

ambitieux, se prêtèrent, dit-on, à ce honteux marché. Persuadé que doña

Maria, nourrie dans sa maison, le regarderait toujours comme un maître,

Alburquerque attira sur elle l’attention de don Pèdre et ménagea

lui-même leur première entrevue, qui eut lieu pendant l’expédition des

Asturies.[137] Doña Maria de Padilla était petite de taille comme la

plupart des Espagnoles, jolie, vive, remplie de cette grace voluptueuse

particulière aux femmes du midi, et que notre langue ne sait exprimer

par aucun terme.[138] On ne connaissait encore son esprit que par son

enjouement, qui amusait la grande dame chez laquelle elle vivait dans

une situation presque servile. Plus âgée que le roi, elle avait sur lui

l’avantage d’avoir déjà pu étudier les hommes et d’avoir observé la

cour, mêlée parmi la foule. Elle montra bientôt qu’elle était digne de

régner.

On aime à croire qu’en se donnant à don Pèdre, cette jeune fille ne

céda pas uniquement à des calculs d’ambition. Le roi n’avait que

dix-huit ans ; il était bien fait, ardent, magnifique, véritablement

amoureux. Sans doute cette passion aurait suffi pour séduire doña

Maria, quand même elle n’eût pas été rehaussée par le prestige d’une

couronne. Ses protecteurs, sa famille, conspirèrent pour triompher de

ses scrupules. Elle se rendit bientôt, peut-être en exigeant du roi une

promesse de mariage, ou même, comme l’ont supposé quelques auteurs,

l’accomplissement des cérémonies religieuses, qui toutefois auraient

été célébrées dans le plus profond mystère.[139] Si ce mariage eut lieu

en effet, toute l’Espagne l’ignora d’abord, et doña Maria ne passa

long-temps que pour la maîtresse du roi. Son oncle, Juan Fernandez

de Hinestrosa, la conduisit lui-même à San Fagund où s’arrêta don

Pèdre à son retour des Asturies, et la mit, pour ainsi dire, entre ses

bras.[140] Cette complaisance fut royalement récompensée. Hinestrosa

et les autres parents de la favorite, sortant tout à coup de leur

obscurité, parurent à la cour et commencèrent à se mêler aux conseils

du jeune prince.

Aussitôt après la prise d’Aguilar, don Pèdre, séparé de sa maîtresse

pendant le siége, courut la retrouver à Cordoue. Elle venait de

lui donner une fille, dont la naissance fut célébrée par des fêtes

magnifiques. La plus grande partie des domaines d’Alonso Coronel

servit d’apanage à l’enfant ; le reste fut distribué entre les

officiers de la maison du roi. On remarqua que don Juan d’Alburquerque

n’eut cette fois aucune part aux dépouilles de son ennemi. Tout

en conservant les apparences, le roi commençait à le traiter avec

quelque froideur. Sa jeune maîtresse l’excitait en secret à se

débarrasser d’une tutelle importune et à prendre en main les rênes du

gouvernement. Flatté par les louanges d’une femme chérie, encouragé

par les conseils des Padilla, travaillé enfin par un vague besoin

de montrer son énergie et son caractère, il flottait encore dans

l’irrésolution, retenu par l’habitude de se laisser diriger, par son

ignorance des affaires, enfin par le respect ou même l’espèce de

crainte que lui inspirait un vieux serviteur de son père. N’osant

faire un coup d’autorité, le roi conspirait contre son ministre. Aidé

par les Padilla, il s’était engagé dans une négociation, conduite

avec une dissimulation profonde, qui ne tendait à rien moins qu’à

renverser tous les plans politiques d’Alburquerque. Il s’agissait

d’une complète et franche réconciliation avec ses frères, don Henri

et don Tello. Avec leur assistance et celle du parti de Lara, que le

comte de Trastamare devait entraîner à sa suite, don Pèdre ne doutait

pas qu’il ne pût commander en maître et plier tout à ses volontés.

C’était une conjuration d’écoliers contre leur pédagogue. Il y a lieu

de croire que le roi en conçut lui-même le projet, persuadé, dans son

inexpérience, qu’il ne pouvait trouver d’amis plus dévoués que ses

frères, ni de conseillers plus désintéressés que des jeunes gens de

son âge. On croira qu’un semblable complot ne se déroba pas long-temps

à la perspicacité du vieux ministre ; il n’en fut rien cependant. Le

secret fut admirablement gardé ; tout réussit à souhait à ces novices

conspirateurs. Alburquerque donna dans le premier piége qu’on lui

tendit, en acceptant une mission frivole auprès du roi de Portugal.

Quitter la cour, c’était laisser le champ libre à ses ennemis. Pendant

son absence, un gentilhomme, nommé Juan Gonzalez de Bazan, attaché à la

maison du comte don Henri, servit d’intermédiaire entre le roi et les

deux bâtards.[141] L’accord fut conclu avec le même secret qui avait

couvert les premières négociations.

Cependant Blanche de Bourbon était déjà en Castille avec un grand

nombre de seigneurs français et les ambassadeurs qui étaient allés la

demander au roi son oncle. La mère de don Pèdre et la reine doña Léonor

s’étaient avancées jusqu’à Valladolid pour recevoir la princesse.

C’était dans cette ville que le mariage devait se célébrer, et elles

y demeuraient depuis plusieurs mois sans que don Pèdre parût songer

à les rejoindre. Délivré de son ministre, séparé de sa mère, il se

croyait véritablement roi et s’était établi à Torrijos, près de Tolède,

donnant des fêtes et des tournois[142] à sa maîtresse, plus épris

d’elle que jamais. Enivré des divertissements et des flatteries de

sa jeune cour, il semblait avoir oublié l’alliance qu’il venait de

contracter et ne s’occupait qu’à inventer de nouveaux plaisirs. Au

milieu des pompes joyeuses de Torrijos parut tout à coup un visage

sévère ; c’était Alburquerque, rappelé à l’improviste par le scandale

public. Son langage fut triste et grave. Il représenta l’affront fait

à la maison de France et l’anxiété de toute la Castille, qui attendait

du mariage de son roi une garantie de tranquillité pour l’avenir. Aux

troubles qu’avait occasionnés sa maladie, la première année de son

règne, don Pèdre pouvait pressentir quelle serait la situation de tout

le royaume, si la mort venait à le surprendre avant qu’il eût laissé un

héritier direct. Le respect dû à un traité solennel, l’avenir du pays,

l’honneur de la couronne, l’obligeaient à se rendre sans plus de retard

auprès de la princesse sa fiancée. Don Pèdre, contraint par l’évidence

et subjugué par l’ascendant de son austère conseiller, consentit à

partir pour Valladolid. Vers le commencement de mai 1353, il laissa

Marie de Padilla dans le fort château de Montalvan, sous la garde d’un

frère bâtard qu’elle avait, nommé Juan Garcia de Villagera. Toutes les

mesures que l’amour put lui suggérer furent prises pour mettre cette

retraite à l’abri d’une attaque, et le roi ne cachait à personne que

tant de précautions lui paraissaient nécessaires contre le mauvais

vouloir d’Alburquerque. Enfin, triste et mal résigné, il s’achemina

vers Valladolid.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 45 / 163 题