II.

En se portant sur Monteagudo à l’extrémité de la Castille, Alburquerque

n’avait pas seulement en vue d’intimider don Tello et d’arrêter sa

prise d’armes. L’attitude du roi d’Aragon lui donnait quelque souci,

et il avait à cœur de connaître ses intentions avant de retourner en

Andalousie pour accabler Coronel. Bien que l’Aragon et la Castille

fussent en paix depuis longues années, les relations des deux pays

n’étaient rien moins qu’amicales. A la mort d’Alphonse IV, doña Léonor,

sa seconde femme, infante de Castille et tante paternelle de don Pèdre,

brouillée depuis long-temps avec Pierre IV, son beau-fils, avait quitté

l’Aragon aussitôt que ce prince était monté sur le trône. Retirée en

Castille, avec ses deux fils, les infants don Fernand et don Juan, elle

n’avait cessé d’entretenir des relations avec les ennemis déclarés

ou secrets du nouveau roi. Don Fernand avait été pendant quelques

mois reconnu pour le chef des rebelles dans le royaume de Valence, et

lorsque la ligue des seigneurs et des communes, qui prit le nom de

l’Union, tint un moment Pierre IV en sa puissance, elle l’avait obligé

de reconnaître pour son héritier présomptif ce frère qu’il haïssait. A

la vérité, la bataille d’Épila avait fait justice de ces prétentions

et contraint l’infant de retourner humilié en Castille. Le séquestre

de ses biens et de ceux de doña Léonor avait puni sa tentative ; mais

l’asile qu’il avait trouvé en Castille, le rang-élevé qu’il y occupait,

son alliance avec le ministre tout-puissant de don Pèdre, étaient

pour Pierre IV des sujets incessants d’inquiétudes et d’irritation.

L’accueil fait à don Tello, l’empressement du roi à accepter son

hommage était un acte de représaille. En couvrant de sa protection les

rebelles de Castille, Pierre voulait montrer qu’il pouvait dorénavant

combattre le Castillan à armes égales et lui rendre tout le mal qu’il

en avait à redouter. Ainsi, par un singulier hasard, les deux rois

trouvaient des alliés dans la famille l’un de l’autre, et chacun avait

à sa disposition les moyens d’allumer la guerre civile chez son voisin.

L’aigreur croissante entre les deux cours était encore irritée par

l’ambition inquiète de don Fernand, qui, après s’être cru un instant

roi de Castille, déchu de cette espérance, tournait maintenant ses vues

vers l’Aragon. On lui attribuait le dessein de renouveler la tentative

qui lui avait si mal réussi quelques années auparavant, et de fait il

errait sur la frontière, cherchant à réchauffer le vieux levain de

la ligue valencienne. De son côté, le roi d’Aragon, instruit de ces

menées, avait réuni dans le royaume de Valence un corps de troupes

considérable, prêt à repousser une attaque, résolu peut-être à la

prévenir. Telle était la situation des choses, lorsque Alburquerque

parut devant Monteagudo.

Il désirait la paix sincèrement, car il n’avait rien à gagner à la

guerre que l’agrandissement de l’infant d’Aragon, dont il se souciait

peu. Sa haine et son intérêt lui commandaient également de concentrer

tous ses efforts contre le dernier chef de la faction de Lara, et,

pour assouvir sûrement sa vengeance, il fallait qu’il fût délivré de

l’inquiétude d’une guerre étrangère. Son premier soin fut donc d’ouvrir

des négociations avec l’Aragonais, qui s’y prêta avec empressement. Le

ministre qui jouait alors auprès de Pierre IV le même rôle qu’avait

Alburquerque auprès de don Pèdre, don Bernal de Cabrera, était un

ennemi déclaré d’Alonso Coronel,[128] et le désir de perdre un homme

qu’il détestait ne contribua pas peu sans doute à presser l’accord

entre les deux couronnes. Ouvertes dans la ville d’Agreda, vers le

milieu de l’automne, les conférences se terminèrent promptement par un

traité d’alliance conclu au château d’Atienza, le 29 octobre 1352. Les

deux rois ayant les mêmes griefs, les mêmes appréhensions, faisaient

les mêmes sacrifices pour s’assurer une domination tranquille. Ils

se jurèrent de pardonner aux princes de leurs maisons en hostilité

déclarée ou secrète contre leurs gouvernements. Don Pèdre s’engagea

de recevoir à merci son frère bâtard don Tello et de lui rendre ses

biens ; Pierre IV accorda une amnistie aux deux infants ses frères

consanguins, et promit de leur restituer, ainsi qu’à la reine doña

Léonor leur mère, les domaines qu’il avait séquestrés. En même

temps, chacun des deux rois se portait garant auprès de son allié

pour la conduite de ceux dont il venait d’obtenir la grace. De part

et d’autre, sauf quelques exceptions, l’amnistie s’étendait aux

personnages subalternes, vassaux de don Tello ou des infants. Je dois

faire remarquer à cette occasion une clause singulière du traité.

Il fut stipulé que les adhérents des infants d’Aragon ne seraient

point recherchés pour leurs actes d’hostilité contre Pierre IV, à

moins qu’antérieurement à la convention d’Atienza, une sentence de

trahison n’eût été rendue contre eux ; que, dans ce cas néanmoins,

ils ne pourraient être poursuivis dans les villes faisant partie du

domaine personnel des infants.[129] Un article tout semblable réglait

le sort des partisans de don Tello. Ainsi, chaque roi, reconnaissant

l’indépendance d’une seigneurie relevant de la sienne, permettait

qu’il existât dans son royaume des places de sûreté contre ses propres

décrets. Tel était le régime féodal et l’impuissance de la royauté.

Toutefois, pendant que les deux ministres faisaient cette concession

éclatante aux exigences de la noblesse, ils ne négligeaient pas de

prendre quelques mesures pour restreindre ses priviléges à l’avenir.

A la suite du traité de paix, l’on arrêta les bases d’une convention

d’extradition, acte fort extraordinaire pour l’époque, d’après lequel

les deux rois devaient se livrer mutuellement les coupables de trahison

contre lesquels des sentences seraient prononcées postérieurement au

traité d’Atienza.[130] Il est fort probable que cette convention,

publiée solennellement par les deux rois, ne fut jamais rigoureusement

exécutée. Elle blessait trop ouvertement tous les préjugés de l’époque.

On peut y voir cependant une première tentative pour diminuer cette

indépendance dont les grands vassaux se montraient si jaloux.

Alburquerque et Cabrera, ministres absolus, cherchaient à augmenter

leur puissance en soutenant la cause de l’autorité royale. Ils crurent

ne travailler que pour eux-mêmes. Leurs maîtres seuls profitèrent de

leur politique.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 42 / 163 题