III.

Rassuré sur les desseins de l’Aragonais, Alburquerque reprit avec

le jeune roi le chemin de l’Andalousie. Entre le ministre et les

riches-hommes factieux, la querelle allait se décider sous les murs

d’Aguilar. Cette fois, il ne s’agissait plus d’une reconnaissance ;

des troupes nombreuses, des machines de guerre et tout l’attirail d’un

siége se dirigeaient contre la place. Pendant l’absence d’Alburquerque,

Coronel, perçant au travers des faibles corps d’observation qui

l’entouraient, avait plusieurs fois poussé ses courses jusqu’aux portes

de Cordoue. Son gendre, don Juan de la Cerda, s’était rendu à Grenade

et de là en Afrique, se flattant d’en ramener des secours, mais ses

efforts avaient été sans résultats. L’opiniâtreté de Coronel ne servait

qu’à prouver sa faiblesse véritable et son isolement. Les villes

voisines, exaspérées par les pillages de ses hommes d’armes, envoyaient

à l’envi leurs bannières à l’armée royale. L’alliance du roi maure,

que sollicitait ouvertement le rebelle, indignait toute l’Andalousie,

souvent ravagée par les Arabes, et scandalisait le clergé, qui nommait

Alburquerque le défenseur de la religion et de la patrie. Enfin la

neutralité des deux bâtards, obtenue par une simple démonstration,

prouvait que les mécontents n’étaient point unis entre eux et qu’ils

agissaient sans plan arrêté. Il suffisait de comparer les forces des

deux partis pour présager l’issue de la lutte.

Dès que le roi parut devant Aguilar, les attaques furent poussées avec

vigueur. D’abord les assiégés se défendirent bravement. Il fallut

plusieurs mois pour s’emparer des ouvrages extérieurs, niveler le

terrain et faire avancer les machines au pied du rempart. On commença

à battre en brèche. Alors le découragement s’empara de la garnison.

Nul secours n’arrivait ; les Maures de Grenade renouvelaient leurs

protestations pacifiques au roi de Castille ; ceux d’outre-mer ne

montraient pas moins de répugnance à rompre les trêves. Les murs

allaient céder au bélier et à la sape ; on calculait le moment où

la brèche serait praticable. Tandis que les soldats mercenaires

de Coronel ne pensaient qu’à s’échapper d’une place impossible à

défendre, et que chaque jour de nombreux déserteurs imploraient la

merci des assaillants, Juan Fernandez de Cañedo, l’ancien gouverneur de

Burguillos, se présenta hardiment devant don Pèdre. A peine rétabli de

l’horrible mutilation qu’il avait subie, il venait avec une incroyable

audace demander au roi la permission d’entrer dans Aguilar, pour y

mourir auprès de son seigneur. Cette grace lui fut accordée, et sa

fidélité héroïque arracha l’admiration de ses ennemis mêmes. On enviait

à Coronel la gloire d’inspirer de pareils dévouements. Chacun attendait

avec anxiété les derniers instants d’un homme que toute la Castille

était habituée à regarder comme un modèle accompli du preux chevalier.

Tout était préparé pour l’assaut, les postes assignés, l’heure fixée

pour monter à la brèche. Pendant l’espèce de trêve tacite qui précède

un combat décisif, le chambellan du roi, Gutier Fernandez, ancien ami

du seigneur d’Aguilar, l’aperçut sur le rempart occupé à donner ses

derniers ordres. Il piqua vers lui, et dès qu’il fut à portée de la

voix : « Compère,[131] mon ami, lui cria-t-il, que je suis marri de

votre entêtement ! — Eh ! quel remède aujourd’hui ? répondit Coronel.

— Hélas ! reprit Gutier, au point où nous en sommes, de remède je n’en

vois aucun. » Alors Coronel, d’une voix grave : « Gutier, mon ami, vous

vous trompez. Pour moi une ressource reste encore : c’est de mourir en

bon chevalier. » Ils se séparèrent les larmes aux yeux. Coronel alla

revêtir un gambison[132] et une cotte de mailles ; puis il entra dans

la chapelle du château pour entendre la messe. Au milieu du sacrifice,

un écuyer se précipite dans la nef : « Que faites-vous, don Alonso ?

s’écrie-t-il. On entre par la brèche. Le commandeur d’Alcántara,

Pero Estebañez, est dans la ville et force gens d’armes avec lui ! —

Advienne que pourra ! dit Coronel tiré de sa pieuse rêverie. D’abord

je verrai Dieu. » Et il demeura immobile, à genoux, jusqu’après la

consécration. Alors il sortit de la chapelle, mais, trouvant les gens

du roi déjà maîtres des remparts, il se jeta dans le donjon, qui tenait

encore. De là, reconnaissant Diaz Gomez, chef des écuyers de la garde,

il l’appela et lui dit : « Diaz Gomez, mon ami, me mènerez-vous vivant

devant le roi mon seigneur ? — Je ne sais si je pourrai, répondit

Gomez ; mais comptez que j’y ferai mes efforts. — Conduisez-moi donc

vers lui, dit le vaincu en remettant son épée, et, je vous en supplie,

commandez à vos hommes qu’ils cherchent mes fils dans leur logement,

et, s’ils le peuvent, qu’ils gardent ces enfants de male aventure. »

Ce ne fut pas sans peine qu’au milieu d’une soldatesque furieuse on

le conduisit devant le roi. En apercevant son ennemi, Alburquerque

s’écria : « Eh quoi ! Coronel traître dans un royaume où on lui a fait

tant d’honneurs ! — Don Juan, dit Coronel, nous sommes fils de cette

Castille qui élève les hommes et les précipite. On ne peut vaincre sa

destinée.[133] La merci que je vous demande, c’est de me faire mourir

vite, comme, il y a quatorze ans aujourd’hui, je fis mourir le maître

d’Alcántara.[134] » Le roi, présent à cette entrevue et la visière

basse, écoutait ce dialogue sans se faire connaître, admirant sans

doute le sang-froid de Coronel ; mais, habitué à laisser faire son

ministre, il demeurait impassible et ne donnait aucun ordre. Sur un

signe d’Alburquerque, Coronel, conduit quelques pas plus loin, fut

décapité avec plusieurs chevaliers de sa suite, entre autres Alphonse

Carrillo, brave gentilhomme d’une famille dévouée aux Lara, autrefois

gouverneur, pour doña Leonor de Guzman, des châteaux de Lucena et de

Cabra. Compère et frère d’armes de Coronel, il était venu s’enfermer

dans Aguilar aussitôt qu’il avait su la situation désespérée de son

ami.[135]

Ainsi périt, après un siége de quatre mois, cette poignée de braves

gentilshommes dont l’héroïque résistance égala la témérité. Alonso

Coronel avait mal connu ses forces. Ce n’était point un soldat de

fortune comme lui, un _chevalier d’aventure_, ainsi disait-on alors,

que les riches-hommes, mécontents du gouvernement d’Alburquerque,

auraient consenti à prendre pour leur chef. Il manquait à la faction de

Lara un grand nom pour rallier ses débris. Henri de Trastamare, mari

de la nièce de don Juan Nuñez, n’avait que vingt ans, et l’Espagne

ignorait encore et son génie et son audace.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 43 / 163 题