I.

La session des cortès se prolongea jusqu’au printemps de l’année 1352.

Vers la fin de mars, le roi quitta Valladolid pour se rapprocher de la

frontière de Portugal. Son grand-père, Alphonse IV, père de la reine

Marie, lui avait demandé une entrevue. Elle eut lieu à Ciudad Rodrigo,

avec de grandes démonstrations d’affection de part et d’autre. Le

roi de Portugal ayant prié son petit-fils de pardonner au comte de

Trastamare, alors réfugié dans ses états, don Pèdre s’empressa d’y

consentir, soit que, surpris en quelque sorte par une requête imprévue,

il n’eût pas le temps de consulter sa mère ou son ministre, soit que,

flatté d’une sollicitation auguste, il saisît avec joie l’occasion de

faire un acte d’autorité. Quoi qu’il en soit, et quelque sincère que

fût l’amnistie accordée à don Henri, celui-ci ne jugea pas à propos

de paraître encore devant son frère. Il retourna dans les Asturies,

n’ayant rien perdu de ses dispositions factieuses, car on l’y retrouve

bientôt recrutant des hommes d’armes et travaillant sans relâche à se

faire un parti. Grace à l’intervention du roi de Portugal, il venait

d’obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens et ceux de sa femme

doña Juana de Villena.[122] Il se servit de ces nouvelles ressources

pour augmenter le nombre de ses créatures et pour essayer de fonder

dans les Asturies une suzeraineté indépendante. Probablement ses rêves

d’ambition n’allaient pas encore plus loin.

Alburquerque, méprisant les menées obscures de don Henri dans le nord,

surveillait non sans inquiétude les préparatifs plus menaçans de

quelques riches-hommes de la Castille, anciens partisans de la faction

des Lara. Depuis la mort tragique de Garci Laso, don Alonso Fernandez

Coronel aspirait à devenir le chef de ce parti vaincu, mais non point

détruit. On a vu ce seigneur abandonner doña Léonor aussitôt après

la mort du roi don Alphonse, et, pour prix de sa prompte défection,

obtenir les bonnes graces d’Alburquerque. Il en avait reçu, avec la

bannière et le chaudron de riche-homme, la vaste seigneurie et le fort

château d’Aguilar, produits d’une confiscation ordonnée par le feu roi.

A la vérité, Coronel prétendait qu’il avait payé assez chèrement ces

faveurs au ministre[123] pour être dispensé de toute reconnaissance.

De simple chevalier devenu riche-homme de nom et de fait, il s’était

attaché avec plus de zèle que jamais à la cause de don Juan Nuñez, et

pendant la maladie de don Pèdre, il s’était employé avec une ardeur

quelquefois imprudente à soutenir ses prétentions tant en Castille que

dans l’Andalousie. Le rétablissement du roi, la mort du seigneur de

Lara, avaient pour un moment déconcerté ses projets, et, déjà suspect

au nouveau gouvernement, il avait cru prudent de ne point paraître aux

cortès de Valladolid. Averti par le meurtre de Garci Laso du sort que

le ministre alors tout-puissant réservait à ses ennemis, il était bien

résolu à ne pas imiter la folle confiance de son frère d’armes, et se

préparait de longue main à une résistance vigoureuse. Tandis qu’il

mettait en état de défense ses châteaux de Castille et d’Andalousie,

il cherchait à ouvrir des relations avec don Henri et don Tello qui,

suspects comme lui à don Juan d’Alburquerque, lui semblaient des

alliés naturels. Peu scrupuleux sur le choix de ses protecteurs, il

essayait encore de traiter avec le roi maure de Grenade, et sollicitait

jusqu’aux Arabes d’outre-mer. Pour diriger ces négociations, le château

d’Aguilar, situé sur la frontière de Grenade, lui offrait de grandes

facilités. Il s’y était enfermé avec son gendre don Juan de La Cerda,

seigneur puissant de Castille, et tous les deux y avaient réuni les

plus dévoués de leurs vassaux. De cette forteresse, ils tendaient la

main à tous les mécontents et s’efforçaient de rallier les débris de

la faction de Lara.

Alburquerque ne se dissimulait ni la haine que lui avait suscitée sa

haute fortune, ni le nombre ni la force de ses ennemis. Sa résolution

naturelle, d’accord avec la politique, lui conseillait de s’adresser

d’abord au plus redoutable, sûr qu’un exemple terrible intimiderait

le reste des factieux. La perte d’Alonso Coronel fut jurée. Dans ce

dessein, il quitta Ciudad Rodrigo dès qu’il put prendre congé du roi

de Portugal et se hâta de conduire don Pèdre en Andalousie, espérant

par la rapidité de sa marche déconcerter les intrigues des rebelles.

En quelques jours, il réunit à Cordoue une petite armée autour de la

bannière royale et s’avança aussitôt contre le château d’Aguilar.

Gutier Fernandez de Tolède, grand chambellan, et Sancho de Rojas,

chef des arbalétriers de la garde, le précédaient chargés de sommer

Coronel d’ouvrir ses portes au roi. Coronel, qui vraisemblablement

ne s’attendait pas à être si tôt attaqué, répondit avec quelque

embarras qu’aux termes de sa charte d’investitute, octroyée par le

roi lui-même, il était dispensé d’héberger son souverain, surtout

lorsqu’il se présentait avec une suite si considérable.[124] Puis,

sa franchise militaire reprenant bientôt le dessus, il avoua que la

présence d’Alburquerque, son ennemi déclaré, l’empêchait seule de se

rendre à son devoir ; mais que, tant que ce ministre exercerait sa

domination tyrannique, il se verrait contraint à son grand regret, et

pour sa propre sûreté, de désobéir aux ordres de son roi. Cependant

nombre de chevaliers, ses amis secrets ou déclarés, étaient accourus

aux barrières dans l’espoir de ménager un accommodement. Tous, jusqu’à

ceux-là même qu’il regardait comme ses confédérés et ses complices,

lui conseillaient la soumission immédiate ; ils l’engageaient à se

réserver pour des temps plus heureux, et à ne pas précipiter sa ruine

par une résistance sans espoir. S’il consentait à livrer son château,

lui disait-on, il obtiendrait la permission de sortir du royaume,

et le roi, satisfait par un exil de quelques mois, lui accorderait

bientôt une amnistie complète et la levée du séquestre mis sur ses

domaines. Coronel, étonné d’entendre un pareil langage dans la bouche

de ceux dont il attendait des secours effectifs, ne perdit pourtant

rien de sa résolution et demeura inflexible. « Le roi, répondit-il,

est au pouvoir d’Alburquerque. Jamais je ne me livrerai, comme Garci

Laso, à mon ennemi mortel. » Pendant ces pourparlers, don Pèdre

s’approchait. Pour en finir, on déploya la bannière royale de Castille,

et quelques arbalétriers firent mine d’assaillir les barrières du

château. A cette démonstration qui n’avait pour but que de constater

la rébellion, la garnison d’Aguilar répondit par le cri de guerre de

son seigneur qu’elle accompagna d’une volée de flèches. Après quelques

traits échangés de part et d’autre, on sonna la retraite. Le chef des

arbalétriers vint montrer au roi la bannière de Castille déchirée

par des flèches lancées du château. A ce spectacle, l’indignation

fut générale, et les amis de Coronel, qui un instant auparavant

intercédaient pour lui, se turent et l’abandonnèrent à son sort. Le

jour même, il fut déclaré rebelle et traître, et l’on proclama ses

biens confisqués et dévolus à la couronne. Il restait à s’en rendre

maître. Aguilar était bien fortifié, bien pourvu de vivres et de

munitions, et l’armée royale, peu nombreuse d’ailleurs, n’avait point

de machines pour en faire le siége. Alburquerque, laissant un petit

corps de troupes en observation devant la place, emmena le roi en

Castille pour y faire la conquête plus facile des autres châteaux

appartenant au rebelle. Sa présence dans le nord était d’ailleurs

devenue nécessaire, car les alliés de Coronel commençaient à se montrer.

Dans les Asturies, le comte de Trastamare venait d’entrer par un coup

de main dans la ville de Gijon dont il paraissait vouloir faire sa

place d’armes. D’un autre côté, don Tello, son frère, âgé de seize ans

à peine, déployait son étendard et débutait par un de ces exploits

ordinaires aux héros de ce temps. Sortant d’Aranda de Duero, ville qui

faisait partie de son apanage, il avait détroussé non loin de Burgos

un grand convoi de marchandises en route pour la foire d’Alcalà de

Henares. Après ce coup, effrayé à la vue des milices accourant des

villes voisines, il gagna en toute hâte son château de Monteagudo

sur la frontière d’Aragon. Bientôt, ne s’y croyant pas en sûreté, il

implora la protection de Pierre IV, et se déclara son homme-lige,

s’engageant à ne faire ni paix ni trêve avec le roi de Castille sans

l’agrément de son nouveau suzerain.[125]

Le jeune roi, toujours guidé par Alburquerque, se dirigeait vers les

Asturies ; mais, chemin faisant, il s’empara de plusieurs châteaux

ou maisons fortifiées que Coronel possédait en Castille. La plupart

se rendirent sans faire de résistance sérieuse. Il n’y eut que le

châtelain de Burguillos qui soutint un assaut. C’était un brave écuyer,

homme-lige de Coronel, nommé Juan de Cañedo, que ni la présence du

roi, ni les promesses d’Alburquerque ne purent obliger à livrer la

place remise à sa garde. Après s’être battu en désespéré, il fut

pris vivant, et le vainqueur lui fit couper les deux mains. Laissant

les mécontents de la Castille méditer sur cet exemple terrible, la

petite armée royale entra dans les Asturies. A son approche, don Henri

abandonna Gijon et se jeta dans les montagnes avec quelques amis

dévoués. Tout en se dérobant avec soin aux poursuites de son frère, il

protestait de sa fidélité, et les gouverneurs de Gijon et de ses autres

châteaux s’engageaient par son ordre à ne pas guerroyer, pourvu que

le roi consentît à pardonner à leur seigneur. Une espèce de trêve fut

conclue. Alburquerque promettait de traiter don Henri avec douceur, et

acceptait le serment offert par ses lieutenants.[126] Cette expédition

fut une promenade, car nulle part on ne rencontra d’ennemis. Tranquille

de ce côté, le ministre ramena rapidement le roi en Castille pour

réduire les places occupées par les vassaux de don Tello. La plupart

furent prises presque sans combat. Monteagudo, la principale de ses

forteresses, pouvait faire une longue résistance ; mais le gouverneur

demanda et obtint une capitulation ou plutôt une suspension d’armes,

semblable à celle qui venait d’être accordée aux lieutenants de don

Henri, c’est-à-dire la promesse d’une amnistie pour son maître, à la

condition qu’il s’abstiendrait en attendant de toute hostilité.[127] Il

était évident que les mécontents des provinces du nord n’osaient rien

entreprendre avant d’avoir appris quel serait le succès de la levée de

boucliers tentée en Andalousie par Alonso Coronel. Éloignés les uns des

autres, divisés d’intérêts, les ennemis d’Alburquerque n’avaient pu se

concerter ; à peine se connaissaient-ils ; chacun croyait avoir affaire

à toutes les forces du roi, et, ne songeant qu’à sa sûreté personnelle,

faisait bon marché de ses confédérés. Quant à ces étranges conventions

entre un souverain et ses sujets rebelles, conventions exactement

observées de part et d’autre, comme il semble, elles constatent quelle

était alors l’opinion générale au sujet de l’obéissance due par un

vassal à son seigneur immédiat. Les gouverneurs de don Henri et de don

Tello conciliaient la fidélité jurée à leur seigneur et le respect de

la majesté du trône en stipulant une amnistie pour leur maître, et en

promettant d’un autre côté de ne point attaquer les troupes royales.

C’eût été trop exiger, sans doute, que de vouloir leur soumission pure

et simple. Des vassaux ne pouvaient être juges dans un différend entre

leur seigneur et le roi ; en attendant qu’un arrangement eût lieu,

leur neutralité semblait un hommage suffisant rendu à la couronne.

D’ailleurs, le dessein d’Alburquerque était d’isoler Coronel, contre

lequel il voulait porter toutes ses forces. Il atteignit son but par

ces conventions, et sans doute il se réservait le soin de châtier un

jour à loisir ses timides complices. Pour le moment, il affectait de

mettre une grande différence entre les bâtards coupables seulement de

trop de défiance à l’égard de leur roi, et le riche-homme d’Aguilar en

révolte ouverte, et déjà déclaré traître et rebelle. De là, sa facilité

à traiter avec les châtelains de Gijon ou de Monteagudo, et sa cruauté

envers celui de Burguillos.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 41 / 163 题