Il y eut d’abord peu de changements. A l’approche d’une guerre civile
qui semblait inévitable, il eût été dangereux de mécontenter la
noblesse, encore indécise, par un bouleversement général. La plupart
des grands offices furent donc conservés à leurs titulaires, et l’on
ne remplaça que ceux qui, par leur absence de Séville au moment des
funérailles du roi, rendaient leur loyauté justement suspecte. Les
faveurs furent assez également réparties entre les clients des maisons
d’Alburquerque et de Lara. On remarqua que l’ancien gouverneur de
Medina-Sidonia, Alonso Coronel, obtint la seigneurie d’Aguilar avec
le titre et les priviléges de riche-homme, récompense évidente de son
empressement à résigner l’hommage qu’il devait à doña Léonor.[63]
En lui conférant les insignes de sa dignité nouvelle, Alburquerque
prouvait à tous qu’il était d’accord avec don Juan Nuñez pour abaisser
la faction de la favorite déchue, et l’alliance politique des deux
plus puissants seigneurs de la Castille faisait facilement prévoir
la mauvaise issue de toutes les tentatives des mécontents. L’infant
d’Aragon ne fut pas oublié dans le partage des hauts emplois. Il reçut
le commandement de la frontière d’Andalousie, charge importante qui
mettait sous ses ordres un corps de troupes considérable. Sous le règne
de don Alphonse, elle appartenait nominalement à don Fadrique. Revêtu
de ses dépouilles, l’infant se déclara ouvertement contre la faction
des bâtards.
Tandis que de toutes parts la noblesse courait aux armes, le peuple,
se rappelant les malheurs de la guerre civile qui avait déchiré le
royaume pendant la minorité de don Alphonse, voyait avec indignation
les tentatives contre le maintien d’une paix naguère si chèrement
achetée ; aussi les fils de Léonor trouvèrent-ils peu de sympathie
dans les villes. Froidement accueilli par les habitans d’Algéziras,
don Henri chercha vainement à leur rendre suspectes les intentions
du nouveau souverain ou plutôt celles de son ministre. Il fallut
la terreur inspirée par les hommes d’armes qu’il menait à sa suite
pour obliger les bourgeois à faire quelques préparatifs de défense.
Cependant un écuyer du roi, parti de Séville, s’introduisit secrètement
dans Algéziras, et, trompant la vigilance des mercenaires amenés par le
comte de Trastamare, réussit à se concerter avec les principaux d’entre
les bourgeois et en obtint la promesse de se déclarer à la première
occasion. Toutes les portes de la ville étant gardées, il se laissa
glisser la nuit, au moyen d’une corde, le long des remparts, et revint
aussitôt à Séville, annonçant qu’il suffirait de déployer la bannière
royale devant les remparts d’Algéziras pour en chasser les rebelles.
Peu de jours après, quelques galères, commandées par Gutier Fernandez
de Tolède, parurent inopinément dans le port. Au cri de _Castille ! au
roi don Pèdre !_ poussé par les équipages, les bourgeois répondent avec
enthousiasme et sortent en armes dans les rues. Le comte de Trastamare
et ses soldats n’eurent que le temps de monter à cheval et de gagner la
campagne.[64] Déjà parmi ses partisans, quelques seigneurs, séduits par
les promesses d’Alburquerque, se rapprochaient de Séville pour traiter
de leurs capitulations particulières. Les ponts-levis des châteaux
s’abaissaient partout devant la bannière royale. Les fils de Léonor
reconnaissaient un peu tard que la guerre civile était impossible.
Après quelques jours d’hésitation, don Henri, don Fadrique et le maître
d’Alcántara, perdant tout espoir de se créer un parti, ne songèrent
plus qu’à obtenir leur pardon et à faire oublier leur imprudente prise
d’armes.
Alburquerque n’était pas encore assez puissant pour oser punir
rigoureusement les fils de son bienfaiteur, ou peut-être ne les crut-il
pas assez dangereux pour se montrer implacable. Sur les assurances
bienveillantes du ministre, don Henri et ses adhérents entrèrent à
Séville et furent admis sans peine à rendre leur hommage au nouveau
roi.[65] Don Fadrique envoya sa soumission, et fut autorisé à demeurer
provisoirement à Llerena, ville appartenant à son ordre. On promit aux
rebelles repentants d’oublier le passé ; on leur conserva même leurs
pensions et leurs emplois ; il n’y eut ni amendes ni confiscations.
Seulement Alburquerque exigea la remise de quelques châteaux, entre
autres celui de Moron, que le maître d’Alcántara fut obligé de céder
à un gouverneur séculier.[66] En outre, les chevaliers d’Alcántara
durent prêter le serment de ne recevoir leur maître Perez Ponce dans
les forteresses de leur ordre, qu’avec l’agrément exprès du roi.[67]
Alburquerque, méprisant la jeunesse de don Henri et de don Fadrique,
affectait de ne voir en eux que des étourdis qu’une réprimande
suffisait à châtier ; il réserva ses rigueurs contre leur mère,
doña Léonor. Au mépris du sauf-conduit qu’elle avait obtenu, elle
fut renfermée dans l’Alcazar de Séville et traitée en prisonnière
d’état. On lui permit cependant de communiquer avec ses fils. Auprès
d’elle se trouvait doña Juana de Villena, nièce de don Juan Nuñez,
déjà fiancée au comte de Trastamare. De ce mariage dépendait l’espoir
d’attacher irrévocablement la puissante maison de Lara à la fortune de
ses fils. Mais déjà le seigneur de Villena, neveu de don Juan Nuñez,
élevant ses prétentions, pensait à rompre l’alliance projetée sous
le dernier règne, et prétendait donner sa sœur soit à l’infant don
Fernand d’Aragon, soit au jeune roi lui-même. Du fond de sa prison,
Léonor, poursuivant toujours la grandeur de sa famille, eut l’art
de déjouer ces projets. Elle exerçait un empire absolu sur l’esprit
de la jeune héritière de Villena, depuis long-temps habituée à la
considérer comme une mère, et il ne lui fut pas difficile d’en obtenir
l’obéissance et le secret. Le mariage de don Henri et de doña Juana
fut célébré et consommé dans le palais même qui servait de prison
à Léonor, avant qu’aucune des parties intéressées à le prévenir en
fût instruite.[68] Quelques heures plus tard, la reine et don Juan
d’Alburquerque faisaient éclater leur colère en se voyant ainsi joués
par leur captive. On redoubla de rigueur contre doña Léonor ; on la
sépara de son fils pour la conduire dans le château de Carmona, où
elle fut étroitement resserrée. Quant au comte don Henri, il était sur
ses gardes et n’attendit pas la vengeance de ses ennemis : il sortit
secrètement de Séville, emportant quantité de pierreries que sa mère
était parvenue à mettre entre ses mains. Marchant à grandes journées,
suivi de deux cavaliers fidèles, Pero Carrillo et Men Rodriguez de
Senabria,[69] tous les trois le visage couvert de masques de cuir,
selon l’usage du temps, traversèrent toute l’Espagne sans être arrêtés
ni reconnus, et, après bien des fatigues, gagnèrent enfin les Asturies,
où ils se flattaient de trouver quelque sécurité au milieu de vassaux
dévoués.[70]