II.

Il y eut d’abord peu de changements. A l’approche d’une guerre civile

qui semblait inévitable, il eût été dangereux de mécontenter la

noblesse, encore indécise, par un bouleversement général. La plupart

des grands offices furent donc conservés à leurs titulaires, et l’on

ne remplaça que ceux qui, par leur absence de Séville au moment des

funérailles du roi, rendaient leur loyauté justement suspecte. Les

faveurs furent assez également réparties entre les clients des maisons

d’Alburquerque et de Lara. On remarqua que l’ancien gouverneur de

Medina-Sidonia, Alonso Coronel, obtint la seigneurie d’Aguilar avec

le titre et les priviléges de riche-homme, récompense évidente de son

empressement à résigner l’hommage qu’il devait à doña Léonor.[63]

En lui conférant les insignes de sa dignité nouvelle, Alburquerque

prouvait à tous qu’il était d’accord avec don Juan Nuñez pour abaisser

la faction de la favorite déchue, et l’alliance politique des deux

plus puissants seigneurs de la Castille faisait facilement prévoir

la mauvaise issue de toutes les tentatives des mécontents. L’infant

d’Aragon ne fut pas oublié dans le partage des hauts emplois. Il reçut

le commandement de la frontière d’Andalousie, charge importante qui

mettait sous ses ordres un corps de troupes considérable. Sous le règne

de don Alphonse, elle appartenait nominalement à don Fadrique. Revêtu

de ses dépouilles, l’infant se déclara ouvertement contre la faction

des bâtards.

Tandis que de toutes parts la noblesse courait aux armes, le peuple,

se rappelant les malheurs de la guerre civile qui avait déchiré le

royaume pendant la minorité de don Alphonse, voyait avec indignation

les tentatives contre le maintien d’une paix naguère si chèrement

achetée ; aussi les fils de Léonor trouvèrent-ils peu de sympathie

dans les villes. Froidement accueilli par les habitans d’Algéziras,

don Henri chercha vainement à leur rendre suspectes les intentions

du nouveau souverain ou plutôt celles de son ministre. Il fallut

la terreur inspirée par les hommes d’armes qu’il menait à sa suite

pour obliger les bourgeois à faire quelques préparatifs de défense.

Cependant un écuyer du roi, parti de Séville, s’introduisit secrètement

dans Algéziras, et, trompant la vigilance des mercenaires amenés par le

comte de Trastamare, réussit à se concerter avec les principaux d’entre

les bourgeois et en obtint la promesse de se déclarer à la première

occasion. Toutes les portes de la ville étant gardées, il se laissa

glisser la nuit, au moyen d’une corde, le long des remparts, et revint

aussitôt à Séville, annonçant qu’il suffirait de déployer la bannière

royale devant les remparts d’Algéziras pour en chasser les rebelles.

Peu de jours après, quelques galères, commandées par Gutier Fernandez

de Tolède, parurent inopinément dans le port. Au cri de _Castille ! au

roi don Pèdre !_ poussé par les équipages, les bourgeois répondent avec

enthousiasme et sortent en armes dans les rues. Le comte de Trastamare

et ses soldats n’eurent que le temps de monter à cheval et de gagner la

campagne.[64] Déjà parmi ses partisans, quelques seigneurs, séduits par

les promesses d’Alburquerque, se rapprochaient de Séville pour traiter

de leurs capitulations particulières. Les ponts-levis des châteaux

s’abaissaient partout devant la bannière royale. Les fils de Léonor

reconnaissaient un peu tard que la guerre civile était impossible.

Après quelques jours d’hésitation, don Henri, don Fadrique et le maître

d’Alcántara, perdant tout espoir de se créer un parti, ne songèrent

plus qu’à obtenir leur pardon et à faire oublier leur imprudente prise

d’armes.

Alburquerque n’était pas encore assez puissant pour oser punir

rigoureusement les fils de son bienfaiteur, ou peut-être ne les crut-il

pas assez dangereux pour se montrer implacable. Sur les assurances

bienveillantes du ministre, don Henri et ses adhérents entrèrent à

Séville et furent admis sans peine à rendre leur hommage au nouveau

roi.[65] Don Fadrique envoya sa soumission, et fut autorisé à demeurer

provisoirement à Llerena, ville appartenant à son ordre. On promit aux

rebelles repentants d’oublier le passé ; on leur conserva même leurs

pensions et leurs emplois ; il n’y eut ni amendes ni confiscations.

Seulement Alburquerque exigea la remise de quelques châteaux, entre

autres celui de Moron, que le maître d’Alcántara fut obligé de céder

à un gouverneur séculier.[66] En outre, les chevaliers d’Alcántara

durent prêter le serment de ne recevoir leur maître Perez Ponce dans

les forteresses de leur ordre, qu’avec l’agrément exprès du roi.[67]

Alburquerque, méprisant la jeunesse de don Henri et de don Fadrique,

affectait de ne voir en eux que des étourdis qu’une réprimande

suffisait à châtier ; il réserva ses rigueurs contre leur mère,

doña Léonor. Au mépris du sauf-conduit qu’elle avait obtenu, elle

fut renfermée dans l’Alcazar de Séville et traitée en prisonnière

d’état. On lui permit cependant de communiquer avec ses fils. Auprès

d’elle se trouvait doña Juana de Villena, nièce de don Juan Nuñez,

déjà fiancée au comte de Trastamare. De ce mariage dépendait l’espoir

d’attacher irrévocablement la puissante maison de Lara à la fortune de

ses fils. Mais déjà le seigneur de Villena, neveu de don Juan Nuñez,

élevant ses prétentions, pensait à rompre l’alliance projetée sous

le dernier règne, et prétendait donner sa sœur soit à l’infant don

Fernand d’Aragon, soit au jeune roi lui-même. Du fond de sa prison,

Léonor, poursuivant toujours la grandeur de sa famille, eut l’art

de déjouer ces projets. Elle exerçait un empire absolu sur l’esprit

de la jeune héritière de Villena, depuis long-temps habituée à la

considérer comme une mère, et il ne lui fut pas difficile d’en obtenir

l’obéissance et le secret. Le mariage de don Henri et de doña Juana

fut célébré et consommé dans le palais même qui servait de prison

à Léonor, avant qu’aucune des parties intéressées à le prévenir en

fût instruite.[68] Quelques heures plus tard, la reine et don Juan

d’Alburquerque faisaient éclater leur colère en se voyant ainsi joués

par leur captive. On redoubla de rigueur contre doña Léonor ; on la

sépara de son fils pour la conduire dans le château de Carmona, où

elle fut étroitement resserrée. Quant au comte don Henri, il était sur

ses gardes et n’attendit pas la vengeance de ses ennemis : il sortit

secrètement de Séville, emportant quantité de pierreries que sa mère

était parvenue à mettre entre ses mains. Marchant à grandes journées,

suivi de deux cavaliers fidèles, Pero Carrillo et Men Rodriguez de

Senabria,[69] tous les trois le visage couvert de masques de cuir,

selon l’usage du temps, traversèrent toute l’Espagne sans être arrêtés

ni reconnus, et, après bien des fatigues, gagnèrent enfin les Asturies,

où ils se flattaient de trouver quelque sécurité au milieu de vassaux

dévoués.[70]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 27 / 163 题