I.

Tous les partis, d’accord contre la favorite et sa famille, la

menaçaient des plus terribles réactions. A peine don Alphonse eut-il

rendu le dernier soupir, que doña Léonor, qui, probablement, l’avait

suivi au camp devant Gibraltar, dut songer à fuir la vengeance de la

reine-mère. Persuadée que don Juan d’Alburquerque se croirait désormais

dispensé de garder des ménagements à son égard, elle implora d’abord la

protection du seigneur de Lara. Mais elle en fut froidement accueillie,

et, pour seule marque d’intérêt, il lui conseilla de pourvoir à sa

sûreté personnelle en se retirant dans une des places fortes qu’elle

avait reçues du feu roi. Léonor courut aussitôt à Medina-Sidonia.

Pendant qu’elle s’enfermait dans le château, l’armée, qui ramenait de

Gibraltar à Séville le corps de don Alphonse, entrait dans la ville

basse. La favorite put mesurer alors le changement qu’un seul jour

apportait à sa fortune. Le gouverneur de Medina-Sidonia, qui, pour me

servir de l’expression consacrée au moyen-âge, _tenait_ la forteresse

pour doña Léonor sa parente,[59] lui demanda ou plutôt la somma

d’accepter sa renonciation à l’hommage qu’il lui devait comme à la

dame propriétaire de cette place. C’était lui annoncer clairement que

sa cause était désespérée. Le gouverneur de Medina-Sidonia, Alonso

Fernandez Coronel, était cependant un noble chevalier renommé pour

ses prouesses et sa loyauté ; d’ailleurs personnellement attaché à la

faction des Lara, Léonor essaya vainement de le retenir. Non-seulement

elle ne put le faire changer de résolution, mais encore, chose étrange,

parmi tant de riches-hommes et de chevaliers qui, du vivant de don

Alphonse, rivalisaient de dévouement pour elle, il ne s’en trouva

pas un seul qui voulût accepter le gouvernement de son château. En

même temps, de tous les côtés, on lui apportait les nouvelles les

plus alarmantes. Alburquerque allait faire arrêter ses deux fils, don

Henri et don Fadrique, pour les sacrifier peut-être à la haine de la

reine Marie. Quelques ennemis de la favorite l’accusaient même de

conspirer contre le nouveau roi et de revendiquer la couronne pour

son fils aîné, en vertu d’un prétendu mariage avec don Alphonse.[60]

Effrayée de son isolement subit, et tremblante pour ses enfants, doña

Léonor offrit de livrer son château à don Juan d’Alburquerque, se

bornant à demander, comme prix de sa soumission, un sauf-conduit pour

se rendre à Séville. Il lui fut accordé sur-le-champ, et, suivant son

désir, le seigneur de Lara se porta garant qu’il serait respecté.

Peut-être espérait-elle désarmer son ancienne rivale en s’humiliant à

ses pieds ; plus probablement elle voulait mettre en sûreté les sommes

d’argent et les riches pierreries qu’elle tenait de la générosité de

don Alphonse, et qui étaient déposées à Séville. Quant aux bâtards,

qui avaient accompagné le cortége funèbre depuis Gibraltar jusqu’à

Medina-Sidonia, saisis d’une terreur soudaine, ils quittèrent l’armée

en secret, et, suivis seulement de quelques clients dévoués, sans se

concerter avec leur mère, ils coururent se réfugier dans le château de

Moron, forteresse qui appartenait au maître d’Alcántara, Perez Ponce,

leur parent. De là, après une courte délibération, don Henri gagna

précipitamment Algéziras, dont le seigneur de Marchena, Pero Ponce,

frère du maître d’Alcántara, était gouverneur. En même temps, don

Fadrique partait pour Montanches, château de l’ordre de Saint-Jacques ;

en sa qualité de maître, il s’en fit ouvrir les portes.[61] Alvar de

Guzman, cousin de Léonor, s’enfermait dans Olvera, et Perez Ponce

réunissait ses chevaliers et ses vassaux à Moron pour y soutenir un

siége ou pour tenter de là quelque expédition. Tous les parents de la

favorite se fortifiaient à la hâte, rassemblaient leurs hommes d’armes

et se préparaient de leur mieux à la guerre civile. D’un autre côté,

Alburquerque et la reine Marie, après avoir célébré les obsèques de don

Alphonse, proclamèrent don Pèdre roi de Castille et s’empressèrent de

composer sa maison et de pourvoir aux charges de cour.[62]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 26 / 163 题