La paix était rétablie dans la Castille, et l’impuissance des efforts
tentés par les bâtards semblait n’avoir eu d’autre résultat que de
l’affermir davantage, lorsqu’un événement inattendu faillit jeter de
nouveau le trouble dans le royaume et réveiller les rivalités des
factions qui se partageaient le pouvoir. Peu de semaines après son
avénement, le jeune roi fut atteint d’une maladie grave qui mit ses
jours en danger. L’attente de sa mort, regardée comme inévitable, le
défaut d’héritier direct de la couronne, l’incertitude ou l’obscurité
des lois et des usages relatifs à la succession royale, ouvraient la
carrière à bien des ambitions et faisaient présager des contestations
sanglantes. Déjà les riches-hommes et les communes se divisaient en
deux camps ; on se préparait ouvertement à la guerre. Un reste de
respect pour un roi mourant empêchait seul les partis d’en venir aux
mains.
Pendant toute la durée de la maladie de don Pèdre, il n’y eut pour
ainsi dire plus de gouvernement en Castille. Alburquerque et la
reine-mère ne songeaient qu’à rassembler des soldats et surtout à
amasser de l’argent pour les éventualités d’une lutte qui pouvait
éclater d’un instant à l’autre. Tous les traitements soldés sur la
cassette du roi étaient suspendus ; aussi nulle obéissance, nul respect
pour l’autorité. Les grands officiers de la couronne rançonnaient les
agents du fisc et s’emparaient des caisses publiques pour s’indemniser,
disaient-ils, des retenues qu’on leur faisait injustement subir.[71] Le
pillage était général. Il n’y avait pas encore d’armées en campagne,
mais partout des bandes de maraudeurs parcouraient le pays et se
livraient impunément aux plus criminelles violences.
Les prétendants avoués au trône de Castille étaient don Fernand,
infant d’Aragon, et don Juan Nuñez de Lara. Le premier alléguait les
droits de sa mère, doña Léonor, sœur aînée du feu roi don Alphonse,
solennellement reconnue par les cortès, avant la naissance de
ce dernier, comme héritière présomptive du trône de Castille. Du
chef de sa mère, il était en effet le premier héritier dans la
ligne collatérale. De son côté, don Juan de Lara, ressuscitant des
prétentions déjà condamnées par la fortune des armes et les décisions
des assemblées nationales, rappelait qu’il était l’arrière-petit-fils
du roi Alphonse X et le représentant légitime des infants de La Cerda,
descendants du fils aîné de ce prince et dépossédés par son puîné, don
Sanche, et les rois qui en étaient issus. A cette époque, le droit
politique n’était point fixé, et, bien que les coutumes gothiques
attribuassent aux seules cortès le droit de désigner l’héritier de la
couronne, l’opinion populaire commençait à s’établir qu’elle devait
se transmettre dans la ligne directe. L’infant et don Juan de Lara
briguaient tous les deux la main de la reine Marie, mère de don Pèdre,
car elle avait ses droits aussi à faire valoir, étant petite-fille de
don Sanche et arrière-petite-fille d’Alphonse X.[72] Par ce mariage,
don Fernand espérait s’assurer l’appui du roi de Portugal, père de la
reine ; le seigneur de Lara, en réunissant les deux rejetons de la
lignée d’Alphonse X, prétendait résoudre définitivement la question
de la légitimité des rois de Castille, question qui, longuement
débattue, demeurait pourtant encore indécise dans l’esprit des peuples
et subsistait toujours comme une cause permanente de révolutions
intestines. Quelque légitimes que parussent les droits de don Fernand
d’Aragon, qui se fondait sur une décision des cortès et la renonciation
des infants de La Cerda, sa qualité de prince étranger rendait sa cause
impopulaire ; mais elle était chaudement soutenue par Alburquerque,
jaloux du seigneur de Lara, intéressé d’ailleurs à mettre sur le trône
un prince faible, qu’il eût dirigé à son gré. Les provinces du nord
se montraient favorables aux prétentions de don Juan Nuñez. Burgos et
plusieurs grandes villes de la Castille-Vieille, autrefois attachées
au parti des infants de La Cerda, attendaient avec impatience le
moment de se déclarer pour l’héritier d’une maison qu’elles avaient
toujours chérie. Garci Laso de la Vega, adelantade de Castille, un
des riches-hommes les plus influents dans cette province, était dans
le nord l’agent le plus actif du seigneur de Lara, tandis que don
Alonso Coronel, en Andalousie et dans Séville même, se mettait à la
tête de ses partisans et lui recrutait ouvertement une armée. Pour le
nombre des seigneurs, l’importance des villes, la force des châteaux,
l’abondance des ressources en tout genre, le parti des Lara avait
incontestablement l’avantage, et il se préparait au combat comme à une
victoire assurée.
Le rétablissement inespéré de don Pèdre fit évanouir ces espérances ;
mais il n’eût peut-être pas empêché les deux factions ennemies de
vider leur querelle par les armes, si la mort subite de don Juan
Nuñez et celle de son neveu, le seigneur de Villena, n’eût privé en
même temps le parti des Lara de ses deux chefs reconnus. L’un et
l’autre succombèrent vraisemblablement à l’épidémie qui ravageait
alors la Péninsule.[73] En tout autre moment, la fin prématurée de
ces deux hommes dans la force de l’âge eût fait planer sans doute
d’odieux soupçons sur leurs adversaires. Cependant je ne trouve dans
aucun auteur contemporain la moindre insinuation contre Alburquerque,
débarrassé ainsi dans un seul jour de l’obstacle qui pouvait arrêter
l’essor de son ambition. Ce respect général pour un personnage en butte
à tant de jalousies et de haines est un témoignage honorable qu’on
doit enregistrer comme une exception rare dans les mœurs du XIVe
siècle, et qu’il serait souverainement injuste de prétendre infirmer
aujourd’hui.
Délivré de don Juan Nuñez, dominant l’infant d’Aragon et la reine
Marie, Alburquerque put se croire désormais seul maître en Castille.
Le jeune roi ne prenait aucune part au gouvernement. Il ne connaissait
d’autre occupation que la chasse et passait des journées entières à
cheval suivant ses faucons et ses chiens, indifférent au bien comme au
mal que son ministre pouvait faire sous son nom. Personne encore ne
connaissait son caractère, et sans doute il s’ignorait lui-même. Élevé
dans la retraite, on ne lui connaissait aucune passion, aucun goût
décidé, si ce n’est celui des exercices violents, ordinaire à son âge.
Il avait à peine seize ans.