III.

La paix était rétablie dans la Castille, et l’impuissance des efforts

tentés par les bâtards semblait n’avoir eu d’autre résultat que de

l’affermir davantage, lorsqu’un événement inattendu faillit jeter de

nouveau le trouble dans le royaume et réveiller les rivalités des

factions qui se partageaient le pouvoir. Peu de semaines après son

avénement, le jeune roi fut atteint d’une maladie grave qui mit ses

jours en danger. L’attente de sa mort, regardée comme inévitable, le

défaut d’héritier direct de la couronne, l’incertitude ou l’obscurité

des lois et des usages relatifs à la succession royale, ouvraient la

carrière à bien des ambitions et faisaient présager des contestations

sanglantes. Déjà les riches-hommes et les communes se divisaient en

deux camps ; on se préparait ouvertement à la guerre. Un reste de

respect pour un roi mourant empêchait seul les partis d’en venir aux

mains.

Pendant toute la durée de la maladie de don Pèdre, il n’y eut pour

ainsi dire plus de gouvernement en Castille. Alburquerque et la

reine-mère ne songeaient qu’à rassembler des soldats et surtout à

amasser de l’argent pour les éventualités d’une lutte qui pouvait

éclater d’un instant à l’autre. Tous les traitements soldés sur la

cassette du roi étaient suspendus ; aussi nulle obéissance, nul respect

pour l’autorité. Les grands officiers de la couronne rançonnaient les

agents du fisc et s’emparaient des caisses publiques pour s’indemniser,

disaient-ils, des retenues qu’on leur faisait injustement subir.[71] Le

pillage était général. Il n’y avait pas encore d’armées en campagne,

mais partout des bandes de maraudeurs parcouraient le pays et se

livraient impunément aux plus criminelles violences.

Les prétendants avoués au trône de Castille étaient don Fernand,

infant d’Aragon, et don Juan Nuñez de Lara. Le premier alléguait les

droits de sa mère, doña Léonor, sœur aînée du feu roi don Alphonse,

solennellement reconnue par les cortès, avant la naissance de

ce dernier, comme héritière présomptive du trône de Castille. Du

chef de sa mère, il était en effet le premier héritier dans la

ligne collatérale. De son côté, don Juan de Lara, ressuscitant des

prétentions déjà condamnées par la fortune des armes et les décisions

des assemblées nationales, rappelait qu’il était l’arrière-petit-fils

du roi Alphonse X et le représentant légitime des infants de La Cerda,

descendants du fils aîné de ce prince et dépossédés par son puîné, don

Sanche, et les rois qui en étaient issus. A cette époque, le droit

politique n’était point fixé, et, bien que les coutumes gothiques

attribuassent aux seules cortès le droit de désigner l’héritier de la

couronne, l’opinion populaire commençait à s’établir qu’elle devait

se transmettre dans la ligne directe. L’infant et don Juan de Lara

briguaient tous les deux la main de la reine Marie, mère de don Pèdre,

car elle avait ses droits aussi à faire valoir, étant petite-fille de

don Sanche et arrière-petite-fille d’Alphonse X.[72] Par ce mariage,

don Fernand espérait s’assurer l’appui du roi de Portugal, père de la

reine ; le seigneur de Lara, en réunissant les deux rejetons de la

lignée d’Alphonse X, prétendait résoudre définitivement la question

de la légitimité des rois de Castille, question qui, longuement

débattue, demeurait pourtant encore indécise dans l’esprit des peuples

et subsistait toujours comme une cause permanente de révolutions

intestines. Quelque légitimes que parussent les droits de don Fernand

d’Aragon, qui se fondait sur une décision des cortès et la renonciation

des infants de La Cerda, sa qualité de prince étranger rendait sa cause

impopulaire ; mais elle était chaudement soutenue par Alburquerque,

jaloux du seigneur de Lara, intéressé d’ailleurs à mettre sur le trône

un prince faible, qu’il eût dirigé à son gré. Les provinces du nord

se montraient favorables aux prétentions de don Juan Nuñez. Burgos et

plusieurs grandes villes de la Castille-Vieille, autrefois attachées

au parti des infants de La Cerda, attendaient avec impatience le

moment de se déclarer pour l’héritier d’une maison qu’elles avaient

toujours chérie. Garci Laso de la Vega, adelantade de Castille, un

des riches-hommes les plus influents dans cette province, était dans

le nord l’agent le plus actif du seigneur de Lara, tandis que don

Alonso Coronel, en Andalousie et dans Séville même, se mettait à la

tête de ses partisans et lui recrutait ouvertement une armée. Pour le

nombre des seigneurs, l’importance des villes, la force des châteaux,

l’abondance des ressources en tout genre, le parti des Lara avait

incontestablement l’avantage, et il se préparait au combat comme à une

victoire assurée.

Le rétablissement inespéré de don Pèdre fit évanouir ces espérances ;

mais il n’eût peut-être pas empêché les deux factions ennemies de

vider leur querelle par les armes, si la mort subite de don Juan

Nuñez et celle de son neveu, le seigneur de Villena, n’eût privé en

même temps le parti des Lara de ses deux chefs reconnus. L’un et

l’autre succombèrent vraisemblablement à l’épidémie qui ravageait

alors la Péninsule.[73] En tout autre moment, la fin prématurée de

ces deux hommes dans la force de l’âge eût fait planer sans doute

d’odieux soupçons sur leurs adversaires. Cependant je ne trouve dans

aucun auteur contemporain la moindre insinuation contre Alburquerque,

débarrassé ainsi dans un seul jour de l’obstacle qui pouvait arrêter

l’essor de son ambition. Ce respect général pour un personnage en butte

à tant de jalousies et de haines est un témoignage honorable qu’on

doit enregistrer comme une exception rare dans les mœurs du XIVe

siècle, et qu’il serait souverainement injuste de prétendre infirmer

aujourd’hui.

Délivré de don Juan Nuñez, dominant l’infant d’Aragon et la reine

Marie, Alburquerque put se croire désormais seul maître en Castille.

Le jeune roi ne prenait aucune part au gouvernement. Il ne connaissait

d’autre occupation que la chasse et passait des journées entières à

cheval suivant ses faucons et ses chiens, indifférent au bien comme au

mal que son ministre pouvait faire sous son nom. Personne encore ne

connaissait son caractère, et sans doute il s’ignorait lui-même. Élevé

dans la retraite, on ne lui connaissait aucune passion, aucun goût

décidé, si ce n’est celui des exercices violents, ordinaire à son âge.

Il avait à peine seize ans.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 28 / 163 题