Quelque opposées que fussent les prétentions des communes et les
exigences des rois, un danger commun les réunissait fréquemment.
L’humeur turbulente des riches-hommes effrayait à bon droit les
conseils des villes, en même temps qu’elle insultait l’autorité royale.
Il faut se représenter les seigneurs de cette époque comme autant de
petits despotes, à peu près indépendants, toujours prêts à envahir le
territoire des villes de leur voisinage, à troubler leur commerce,
à rançonner leurs marchands, d’ailleurs n’obéissant au souverain
qu’autant qu’ils y trouvaient quelque avantage.
On peut apprécier cette indépendance par la timidité des mesures prises
pour la réprimer. Les anciennes lois de Castille défendent aux nobles
de piller, maltraiter ou tuer leurs ennemis personnels, _avant_ de
leur avoir déclaré la guerre. Neuf jours après cette déclaration, tout
acte d’hostilité devient légitime.[22] Ainsi, le droit de paix et de
guerre, long-temps privilége exclusif de la monarchie, appartenait
alors à tout seigneur féodal. Et qu’on ne s’étonne point de ces
concessions arrachées à la faiblesse des souverains. Pour l’antiquité
de leur origine, leur puissance et leurs richesses, il y avait beaucoup
de riches-hommes qui pouvaient le disputer aux rois. Quelques-uns
possédaient des terres considérables dans différents royaumes de la
Péninsule, et, nominalement sujets de plusieurs princes, ils n’étaient
en réalité les vassaux de personne. Des châteaux situés sur des rochers
inaccessibles,[23] fortifiés avec soin, toujours approvisionnés pour un
long siége et gardés par des bandes de mercenaires exercés aux armes,
leur permettaient de braver le ressentiment d’un de leurs suzerains,
tandis qu’ils réclamaient la protection d’un autre prince. Les moyens
dont un roi d’Espagne disposait pour gagner ses grands vassaux étaient
aussi insuffisants que ses forces matérielles. Ils se réduisaient à
la distribution de quelques charges de cour plus ou moins lucratives,
et au partage de terres provenant soit de leurs conquêtes, soit de
confiscations, soit enfin du domaine royal.
Rien de plus obscur, de plus difficile à définir que les relations de
suzeraineté et de vasselage entre les rois et les riches-hommes. Il y
avait une suzeraineté _naturelle_ et une suzeraineté _par hommage_.
Le hasard de la naissance donnait un seigneur naturel ; un _hommage
rendu_, c’est-à-dire un contrat librement consenti, engageait, en
qualité de vassal, celui qui acceptait un domaine ou un office octroyé
par un roi ou par un seigneur. La plupart des nobles reconnaissaient
ainsi plusieurs suzerains : d’abord le roi dans les états duquel ils
étaient nés, puis les seigneurs dont ils tenaient à fief quelque
domaine. Souvent c’était une question difficile à résoudre, que celle
de savoir à laquelle de ces différentes autorités on devait obéir
de préférence. Les riches-hommes élevaient la prétention de n’être
engagés au roi que par un lien volontaire, essentiellement révocable.
Ce n’était pas assez de rompre à leur gré le traité d’hommage, ils
croyaient encore pouvoir se dégager de leurs devoirs envers leur
pays natal, et cela par l’accomplissement de quelques cérémonies
frivoles. Le droit du moyen-âge était fécond en formes symboliques.
Le roi faisait un riche-homme en lui remettant un _étendard_ et
un _chaudron_,[24] l’un pour guider ses soldats, l’autre pour les
nourrir. Le riche-homme changeait de patrie en demeurant neuf jours
sur une terre étrangère, et en se faisant délivrer par quelque notaire
un acte constatant qu’il renonçait à son premier suzerain. Cette
action, fréquente au XIVe siècle, s’exprimait par le mot bizarre de
_dénaturalisation_, comme si en effet le noble mécontent changeait de
nature suivant son caprice.[25]
Parmi les grands vassaux, les plus puissants par l’étendue de leurs
domaines et la force militaire dont ils disposaient étaient les chefs
ou _Maîtres_ des ordres de chevalerie établis en Espagne vers le
milieu du XIIe siècle comme une milice permanente toujours prête à
entrer en campagne contre les ennemis de la foi. Depuis long-temps
ils avaient appris à se battre contre les chrétiens. A ces ordres
appartenaient quantité de châteaux et de villes. Ils possédaient
d’immenses richesses et une clientelle fort étendue, la plupart des
familles nobles ayant quelques membres affiliés. Un _Maître_ exerçait
sur les frères de son ordre une autorité plus absolue que tout autre
chef militaire, car l’esprit de corps et des serments prononcés au
pied des autels lui assuraient l’obéissance passive d’une nombreuse
association, unie d’ailleurs par une communauté d’intérêts. La
puissance de ces _chevaleries_, ainsi les nommait-on, était encore
augmentée par les alliances qu’elles faisaient entre elles. A l’exemple
des villes, les différents ordres militaires s’engageaient par des
serments solennels à se prêter secours et à réunir toutes leurs forces
pour assurer le maintien de leurs priviléges et la conservation de
leurs riches apanages.[26] D’après le texte de leur constitution, les
chevaliers devaient élire librement leurs maîtres ; mais de bonne heure
les rois cherchèrent à exercer une influence sur ces nominations ;
de là des schismes, des divisions intestines dans les ordres, enfin
la guerre civile, conclusion ordinaire au moyen-âge de toutes les
difficultés inhérentes à des institutions défectueuses.[27] Il y avait
des chevaleries particulières à chaque royaume de l’Espagne. Les
plus célèbres, Saint-Jacques, Calatrava et Alcántara, avaient leur
chef-lieu en Castille et pouvaient être considérées comme sujettes de
cette couronne ; cependant elles avaient dans d’autres royaumes des
possessions souvent très considérables. A l’ordre de Saint-Jacques,
par exemple, appartenaient plusieurs commanderies fort importantes en
Aragon, principalement dans le royaume de Valence. Quand la bannière
de l’ordre marchait contre les infidèles, tous les chevaliers, quelle
que fût leur patrie, devaient monter à cheval sur l’appel de leur
maître ; mais le cas de guerre entre princes chrétiens n’avait pas
été prévu par les statuts de fondation. Alors, pour quelques-uns des
frères, il fallait opter entre la fidélité due au roi dont ils étaient
les sujets et l’obéissance dont ils avaient prêté le serment au chef
de leur ordre. En tout temps, chaque élection à ces commanderies
étrangères devenait le motif de vives contestations entre les couronnes
intéressées, et menaçait d’exciter les conflits les plus sérieux.
Auprès des riches-hommes, les _fidalgos_ ou gentilshommes tenaient un
rang analogue à celui des premiers auprès des rois. Chaque seigneur
avait dans sa dépendance un certain nombre de gentilshommes qui lui
rendaient hommage et tenaient de lui des terres à fief. A leur tour,
ces gentilshommes avaient des vassaux, en sorte que le laboureur avait
plusieurs suzerains, dont souvent les ordres étaient contradictoires.
On voit que les institutions du moyen-âge donnaient lieu à d’étranges
complications dont la violence seule amenait le dénoûment. Néanmoins
les lois et les usages nationaux prescrivaient au vassal, quelle que
fût sa condition, d’obéir avant tout à son seigneur immédiat. Ainsi un
simple chevalier n’encourait pas la peine de trahison, s’il s’armait
contre le roi sur l’ordre du riche-homme auquel il rendait hommage.
En 1333, le roi don Alphonse de Castille fit juger un écuyer accusé
de félonie par une espèce de jury composé de riches-hommes, de
chevaliers et de docteurs instruits dans les lois et les priviléges du
royaume. L’écuyer, gouverneur d’un château qu’il tenait de son seigneur
immédiat, avait refusé d’en ouvrir les portes au roi. Sur son aveu que
ce seigneur ne lui avait pas donné d’ordres exprès pour agir de la
sorte, il fut condamné à mort. Ce jugement, dit un chroniqueur, eut
pour effet d’obliger les gouverneurs de châteaux à se faire autoriser
par leurs seigneurs à recevoir le roi toutes les fois qu’il se
présenterait.[28] Il est curieux d’opposer à ce jugement, rendu comme
il semble avec une solennité extraordinaire, un trait de la vie du
même prince qui se rapporte également au point délicat de l’obéissance
féodale. Alphonse se préparait, en 1334, à réduire un de ses grands
vassaux révolté et à l’assiéger dans sa ville de Lerma ; Garcia de
Padilla, chevalier attaché au rebelle, voyant tout accommodement
impossible, demanda hardiment à don Alphonse un cheval et une armure
pour aller le combattre sous la bannière de son seigneur. Sur-le-champ
le prince lui fit délivrer armes et cheval, l’avertissant toutefois
que, s’il était pris, il paierait de sa tête sa fidélité au seigneur
de Lerma.[29] Il me semble voir dans l’action et les paroles de don
Alphonse le contraste du chevalier et du roi réunis dans le même homme.
L’un cède par entraînement à ses préjugés d’honneur chevaleresque,
l’autre veut faire respecter les droits de sa couronne. Les mœurs et la
politique se combattaient dans le cœur du généreux monarque.