III.

Quelque opposées que fussent les prétentions des communes et les

exigences des rois, un danger commun les réunissait fréquemment.

L’humeur turbulente des riches-hommes effrayait à bon droit les

conseils des villes, en même temps qu’elle insultait l’autorité royale.

Il faut se représenter les seigneurs de cette époque comme autant de

petits despotes, à peu près indépendants, toujours prêts à envahir le

territoire des villes de leur voisinage, à troubler leur commerce,

à rançonner leurs marchands, d’ailleurs n’obéissant au souverain

qu’autant qu’ils y trouvaient quelque avantage.

On peut apprécier cette indépendance par la timidité des mesures prises

pour la réprimer. Les anciennes lois de Castille défendent aux nobles

de piller, maltraiter ou tuer leurs ennemis personnels, _avant_ de

leur avoir déclaré la guerre. Neuf jours après cette déclaration, tout

acte d’hostilité devient légitime.[22] Ainsi, le droit de paix et de

guerre, long-temps privilége exclusif de la monarchie, appartenait

alors à tout seigneur féodal. Et qu’on ne s’étonne point de ces

concessions arrachées à la faiblesse des souverains. Pour l’antiquité

de leur origine, leur puissance et leurs richesses, il y avait beaucoup

de riches-hommes qui pouvaient le disputer aux rois. Quelques-uns

possédaient des terres considérables dans différents royaumes de la

Péninsule, et, nominalement sujets de plusieurs princes, ils n’étaient

en réalité les vassaux de personne. Des châteaux situés sur des rochers

inaccessibles,[23] fortifiés avec soin, toujours approvisionnés pour un

long siége et gardés par des bandes de mercenaires exercés aux armes,

leur permettaient de braver le ressentiment d’un de leurs suzerains,

tandis qu’ils réclamaient la protection d’un autre prince. Les moyens

dont un roi d’Espagne disposait pour gagner ses grands vassaux étaient

aussi insuffisants que ses forces matérielles. Ils se réduisaient à

la distribution de quelques charges de cour plus ou moins lucratives,

et au partage de terres provenant soit de leurs conquêtes, soit de

confiscations, soit enfin du domaine royal.

Rien de plus obscur, de plus difficile à définir que les relations de

suzeraineté et de vasselage entre les rois et les riches-hommes. Il y

avait une suzeraineté _naturelle_ et une suzeraineté _par hommage_.

Le hasard de la naissance donnait un seigneur naturel ; un _hommage

rendu_, c’est-à-dire un contrat librement consenti, engageait, en

qualité de vassal, celui qui acceptait un domaine ou un office octroyé

par un roi ou par un seigneur. La plupart des nobles reconnaissaient

ainsi plusieurs suzerains : d’abord le roi dans les états duquel ils

étaient nés, puis les seigneurs dont ils tenaient à fief quelque

domaine. Souvent c’était une question difficile à résoudre, que celle

de savoir à laquelle de ces différentes autorités on devait obéir

de préférence. Les riches-hommes élevaient la prétention de n’être

engagés au roi que par un lien volontaire, essentiellement révocable.

Ce n’était pas assez de rompre à leur gré le traité d’hommage, ils

croyaient encore pouvoir se dégager de leurs devoirs envers leur

pays natal, et cela par l’accomplissement de quelques cérémonies

frivoles. Le droit du moyen-âge était fécond en formes symboliques.

Le roi faisait un riche-homme en lui remettant un _étendard_ et

un _chaudron_,[24] l’un pour guider ses soldats, l’autre pour les

nourrir. Le riche-homme changeait de patrie en demeurant neuf jours

sur une terre étrangère, et en se faisant délivrer par quelque notaire

un acte constatant qu’il renonçait à son premier suzerain. Cette

action, fréquente au XIVe siècle, s’exprimait par le mot bizarre de

_dénaturalisation_, comme si en effet le noble mécontent changeait de

nature suivant son caprice.[25]

Parmi les grands vassaux, les plus puissants par l’étendue de leurs

domaines et la force militaire dont ils disposaient étaient les chefs

ou _Maîtres_ des ordres de chevalerie établis en Espagne vers le

milieu du XIIe siècle comme une milice permanente toujours prête à

entrer en campagne contre les ennemis de la foi. Depuis long-temps

ils avaient appris à se battre contre les chrétiens. A ces ordres

appartenaient quantité de châteaux et de villes. Ils possédaient

d’immenses richesses et une clientelle fort étendue, la plupart des

familles nobles ayant quelques membres affiliés. Un _Maître_ exerçait

sur les frères de son ordre une autorité plus absolue que tout autre

chef militaire, car l’esprit de corps et des serments prononcés au

pied des autels lui assuraient l’obéissance passive d’une nombreuse

association, unie d’ailleurs par une communauté d’intérêts. La

puissance de ces _chevaleries_, ainsi les nommait-on, était encore

augmentée par les alliances qu’elles faisaient entre elles. A l’exemple

des villes, les différents ordres militaires s’engageaient par des

serments solennels à se prêter secours et à réunir toutes leurs forces

pour assurer le maintien de leurs priviléges et la conservation de

leurs riches apanages.[26] D’après le texte de leur constitution, les

chevaliers devaient élire librement leurs maîtres ; mais de bonne heure

les rois cherchèrent à exercer une influence sur ces nominations ;

de là des schismes, des divisions intestines dans les ordres, enfin

la guerre civile, conclusion ordinaire au moyen-âge de toutes les

difficultés inhérentes à des institutions défectueuses.[27] Il y avait

des chevaleries particulières à chaque royaume de l’Espagne. Les

plus célèbres, Saint-Jacques, Calatrava et Alcántara, avaient leur

chef-lieu en Castille et pouvaient être considérées comme sujettes de

cette couronne ; cependant elles avaient dans d’autres royaumes des

possessions souvent très considérables. A l’ordre de Saint-Jacques,

par exemple, appartenaient plusieurs commanderies fort importantes en

Aragon, principalement dans le royaume de Valence. Quand la bannière

de l’ordre marchait contre les infidèles, tous les chevaliers, quelle

que fût leur patrie, devaient monter à cheval sur l’appel de leur

maître ; mais le cas de guerre entre princes chrétiens n’avait pas

été prévu par les statuts de fondation. Alors, pour quelques-uns des

frères, il fallait opter entre la fidélité due au roi dont ils étaient

les sujets et l’obéissance dont ils avaient prêté le serment au chef

de leur ordre. En tout temps, chaque élection à ces commanderies

étrangères devenait le motif de vives contestations entre les couronnes

intéressées, et menaçait d’exciter les conflits les plus sérieux.

Auprès des riches-hommes, les _fidalgos_ ou gentilshommes tenaient un

rang analogue à celui des premiers auprès des rois. Chaque seigneur

avait dans sa dépendance un certain nombre de gentilshommes qui lui

rendaient hommage et tenaient de lui des terres à fief. A leur tour,

ces gentilshommes avaient des vassaux, en sorte que le laboureur avait

plusieurs suzerains, dont souvent les ordres étaient contradictoires.

On voit que les institutions du moyen-âge donnaient lieu à d’étranges

complications dont la violence seule amenait le dénoûment. Néanmoins

les lois et les usages nationaux prescrivaient au vassal, quelle que

fût sa condition, d’obéir avant tout à son seigneur immédiat. Ainsi un

simple chevalier n’encourait pas la peine de trahison, s’il s’armait

contre le roi sur l’ordre du riche-homme auquel il rendait hommage.

En 1333, le roi don Alphonse de Castille fit juger un écuyer accusé

de félonie par une espèce de jury composé de riches-hommes, de

chevaliers et de docteurs instruits dans les lois et les priviléges du

royaume. L’écuyer, gouverneur d’un château qu’il tenait de son seigneur

immédiat, avait refusé d’en ouvrir les portes au roi. Sur son aveu que

ce seigneur ne lui avait pas donné d’ordres exprès pour agir de la

sorte, il fut condamné à mort. Ce jugement, dit un chroniqueur, eut

pour effet d’obliger les gouverneurs de châteaux à se faire autoriser

par leurs seigneurs à recevoir le roi toutes les fois qu’il se

présenterait.[28] Il est curieux d’opposer à ce jugement, rendu comme

il semble avec une solennité extraordinaire, un trait de la vie du

même prince qui se rapporte également au point délicat de l’obéissance

féodale. Alphonse se préparait, en 1334, à réduire un de ses grands

vassaux révolté et à l’assiéger dans sa ville de Lerma ; Garcia de

Padilla, chevalier attaché au rebelle, voyant tout accommodement

impossible, demanda hardiment à don Alphonse un cheval et une armure

pour aller le combattre sous la bannière de son seigneur. Sur-le-champ

le prince lui fit délivrer armes et cheval, l’avertissant toutefois

que, s’il était pris, il paierait de sa tête sa fidélité au seigneur

de Lerma.[29] Il me semble voir dans l’action et les paroles de don

Alphonse le contraste du chevalier et du roi réunis dans le même homme.

L’un cède par entraînement à ses préjugés d’honneur chevaleresque,

l’autre veut faire respecter les droits de sa couronne. Les mœurs et la

politique se combattaient dans le cœur du généreux monarque.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 17 / 163 题