IV.

Au XIVe siècle, la féodalité n’avait pas en Espagne le caractère

qu’on lui voit à la même époque dans le reste de l’Europe. Les causes

qui avaient donné de bonne heure aux grandes villes des institutions

municipales et une importance politique avaient établi entre les

nobles et les vilains des relations plus douces et plus faciles qu’en

aucun autre pays.[30] Pour s’expliquer les coutumes de la Péninsule,

il faut toujours se reporter aux premiers temps de la conquête des

provinces occupées par les Arabes. Noble ou vilain, riche ou pauvre,

tous les Espagnols qui s’étaient établis sur le territoire délivré du

joug musulman étaient des soldats de la même race, conquérants d’une

terre dépeuplée. Entre les plus puissants et les plus misérables de

ces colons, il y avait sans doute ces rapports de subordination que

l’inégalité des fortunes marque dans toutes les sociétés. Le nom de

riche-homme indique une supériorité toute matérielle. En Espagne, on

ne trouvait pas en présence deux peuples ennemis, l’un abusant de

sa victoire, l’autre frémissant de sa défaite. Pour son vassal, le

riche-homme était ce qu’est un capitaine pour un soldat. Compagnons

d’armes, l’un commande, l’autre obéit ; mais ils se respectent, sentant

qu’ils ont besoin l’un de l’autre. L’affabilité des grands, la liberté

de langage ordinaire aux gens du peuple, et surprenante pour les

étrangers qui voyagent en Espagne, n’est point nouvelle en ce pays. Ces

relations datent d’un temps immémorial. A l’époque où commence notre

récit, les nobles possédaient, il est vrai, la plus grande partie des

terres, mais ils devaient un salaire aux hommes qui les cultivaient,

et la condition de ces derniers paraît avoir été celle de métayers

jouissant à charge de redevance du produit qu’ils tirent des champs

labourés par leurs mains, libres d’ailleurs de rompre le contrat

lorsqu’ils en trouvent les conditions onéreuses.[31] Il existait en

Castille des institutions fort anciennes et qui semblent fondées en

opposition directe avec celles de la féodalité, telle qu’elle nous

apparaît dans le nord de l’Europe. Dans un certain nombre de districts

nommés _Behetrias_, la terre appartenait aux paysans ; mais, comme on

ne concevait pas alors qu’un village pût exister sans seigneur, les

habitants des _Behetrias_ s’en choisissaient un, et, pour prix de sa

protection, lui rendaient une redevance, qui, en général, ne consistait

que dans la prestation de quelques denrées ; on le défrayait lorsqu’il

visitait son village, et seulement pendant un petit nombre de jours

chaque année. Quelques-uns de ces domaines étaient même exempts de

cette faible preuve de leur vassalité, ou bien leur redevance était

tout-à-fait illusoire. La plupart des _Behetrias_ avaient le droit de

changer de seigneur quand bon leur semblait, _sept fois par jour_,

suivant le texte poétique de leurs vieilles chartes.[32] Quelques-unes

devaient le choisir dans certaines familles nobles du pays, d’autres

pouvaient le chercher _d’une mer à l’autre_, c’est-à-dire dans

toute la Castille. On sent que dans un pays où existaient de telles

institutions, il eût été difficile d’arrêter la contagion de l’exemple

parmi les provinces moins favorisées, si le régime féodal n’eût été

fort doux. D’un autre côté, le caractère de la nation espagnole,

fière, susceptible, impatiente des injures, contribuait encore plus

à maintenir entre le seigneur et le vassal les égards naturels à des

hommes qui s’estiment mutuellement.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 18 / 163 题