Les institutions politiques des quatre royaumes chrétiens offraient
entre elles une grande analogie. L’autorité royale y était tempérée
d’abord par la puissance des grands vassaux, puis par celle des
communes ou conseils de villes (_concejos_). Les rois n’avaient
d’autres revenus que leur apanage propre et les contributions librement
votées par les villes pour un objet déterminé.[14] En Espagne, comme
dans tout le reste de l’Europe, les grands vassaux ou les riches-hommes
(_ricos omes_) étaient exempts de la plupart des impôts,[15] mais ils
devaient au roi un service militaire. Dans toutes les circonstances
importantes, le roi réunissait en assemblée nationale les différents
ordres de l’état pour leur exposer ses projets et leur demander les
moyens de les mettre à exécution. C’était alors que les membres
de chaque ordre lui exprimaient leurs vœux et lui remettaient des
cahiers contenant leurs plaintes ou leurs demandes. La réponse du roi,
lorsqu’elle était conforme au vœu manifesté, devenait loi de l’état.
Dans ces grandes assemblées nationales, nommées cours (_cortes_),
les riches-hommes et les membres principaux du clergé, en personne
ou par leurs mandataires,[16] furent d’abord les seuls conseillers
du monarque. Bientôt les députés des villes y furent appelés à leur
tour ; dès qu’ils y parurent une fois, ils y jouèrent le rôle le plus
considérable, et leur présence fut regardée comme essentielle à la
validité de ces grandes réunions. Désormais, les affaires d’état ne
se traitèrent plus sans leur concours ; bien plus, ce fut presque
uniquement entre eux et les rois qu’elles se discutèrent.[17] En
Castille, l’intervention des riches-hommes et des prélats n’était pas
regardée comme absolument indispensable à la constitution régulière des
cortès.[18] Ordinairement même ils n’y prenaient place que sur l’ordre
exprès du souverain, cependant ils conservaient le droit d’y porter
leurs réclamations particulières et d’en suivre la discussion. Il n’en
était pas de même pour les députés des communes, qui, représentant la
partie de la nation sujette à l’impôt, devaient et pouvaient seuls
en autoriser le prélèvement et fournir des ressources nouvelles
dans les nécessités publiques. Aux trois ordres, mais surtout aux
communes, appartenait l’examen des droits de succession à la couronne,
et, d’après un usage qui se perd dans la nuit des temps, les rois
désignaient leur héritier dans les cortès, et demandaient aux ordres
réunis de le reconnaître en cette qualité.
L’importance politique acquise de bonne heure par les villes en Espagne
s’explique naturellement par l’histoire du pays. Lorsque les chrétiens,
refoulés par les Maures dans les montagnes des Asturies, se sentirent
assez forts pour prendre l’offensive, ils commencèrent cette lente
suite de conquêtes qui ne devait se terminer qu’à l’expulsion complète
des musulmans. La lutte fut acharnée, et chaque pied de terre fut
acheté par un combat. Alors les princes, ou plutôt les capitaines
chrétiens, n’avaient, pour récompenser leurs soldats, que cette terre
enlevée à l’ennemi. Victorieuses, les bandes espagnoles chassaient
devant elles la population musulmane et s’établissaient dans des villes
désertes. Aussi les mots de conquête et de colonisation (_poblacion_)
sont-ils synonymes pour les anciens auteurs. Domiciliés dans les villes
prises sur les Arabes, les nouveaux colons ne cessaient point d’être
soldats et conservaient leurs habitudes militaires. Ils devaient
protéger la frontière (_extremadura_) qui reculait de jour en jour ;
ils allaient même chercher au loin l’ennemi, conduits par des chefs
qu’ils se donnaient eux-mêmes. Souvent il y avait des alliances de
ville à ville, des associations ou confraternités (_hermandades_),
par lesquelles plusieurs communes se confédéraient pour se garantir
réciproquement leur indépendance.[19] Il ne s’agissait d’abord que de
se réunir pour repousser les Arabes ; dans la suite, ces alliances
eurent pour but de défendre les libertés et les priviléges communaux
contre tout oppresseur, quel qu’il fût. Toujours armée, la bourgeoisie
espagnole formait nécessairement un pouvoir considérable dans l’état,
et d’autant plus facilement respecté par les rois, que leur intérêt
manifeste était de ménager des hommes qui n’avaient ni l’ambition ni
les exigences de la haute noblesse et du clergé.
L’élection des députés aux cortès n’était point directe. Ils étaient
nommés par les conseils ou municipalités des villes, dont les membres
eux-mêmes étaient choisis par le suffrage des bourgeois.[20] Dans
l’origine, il ne paraît pas que le privilége d’un vote dans l’assemblée
nationale dépendît de la volonté du souverain ; on a lieu de croire
au contraire que toute commune, c’est-à-dire toute ville indépendante
d’un seigneur temporel ou ecclésiastique, pouvait envoyer ses députés
aux cortès, y porter son vote ou plutôt y exprimer ses vœux, consentir
enfin ou se refuser aux demandes des princes. Mais toutes les villes
n’appréciaient pas également les avantages d’une telle représentation,
et les dépenses qu’entraînaient l’envoi et l’entretien des députés
semblaient à beaucoup de conseils une lourde charge que ne compensait
pas la gloire de participer aux grandes délibérations politiques.[21]
Ils remettaient leurs cahiers à la députation d’une autre ville et la
chargeaient de défendre leurs intérêts, en sorte que telle commune,
qui n’avait qu’un vote aux cortès, y portait cependant les vœux
de plusieurs autres communes. Les rois, obligés d’abord de sommer
les villes d’envoyer leurs mandataires aux cortès, prétendirent au
droit de désigner celles qui jouiraient de ce privilége, dès qu’il
commença d’être estimé à sa juste valeur. De là une représentation
irrégulière de la bourgeoisie, fondée sur des précédents plus ou moins
contestables, et souvent sans aucun égard pour la population, les
richesses, en un mot, l’importance relative des différentes villes.