Vers le milieu du XIVe siècle, au moment où don Pèdre monta sur
le trône de Castille, la Péninsule ibérique se divisait en cinq
monarchies : c’étaient les royaumes de Castille, d’Aragon, de Navarre,
de Portugal et de Grenade.
Le plus vaste de tous, le royaume de Castille, eut une humble origine ;
long-temps la province qui lui donna son nom avait appartenu aux
Arabes. Après avoir péniblement défendu leur indépendance contre
l’invasion musulmane, les chrétiens des Asturies étaient sortis de
leurs rochers inaccessibles pour conquérir pied à pied un riche
territoire au centre de l’Espagne. Des guerres heureuses, des alliances
plus heureuses encore, avaient réuni successivement, sous la domination
des princes asturiens, Léon, la Galice, les provinces basques, les
deux Castilles, Murcie, l’Estramadure, enfin une grande partie de
l’Andalousie. Les rois de Castille possédaient toute la côte nord de
l’Espagne. Au sud, ils s’étendaient depuis l’embouchure de la Guadiana
jusqu’à Tarifa, la ville la plus méridionale de l’Europe. Maîtres de
Jaen et de Murcie, ils enveloppaient presque entièrement le royaume
musulman de Grenade, comme une proie qui ne pouvait leur échapper.
Depuis la réunion de Murcie à la Castille, les rois d’Aragon,
possesseurs de belles et fertiles provinces dans l’est de la Péninsule,
avaient perdu l’espérance d’accroître leurs domaines aux dépens des
Arabes ; mais l’étendue de leurs côtes, leurs ports excellents,
surtout le caractère aventureux de leurs sujets, catalans, valenciens
et baléares, ouvraient un large champ à leur ambition. Tour à tour
guerriers et marchands, leurs marins se montraient partout sur la
Méditerranée. Ils avaient conquis la Sardaigne, la Sicile, la Morée ;
ils faisaient trembler les empereurs grecs et disputaient l’empire de
la mer aux Vénitiens et aux Génois.
Malgré le peu d’étendue de son territoire et la faiblesse de sa
population, le royaume de Navarre avait cependant une importance
considérable, parce qu’il commandait les _ports_, ou les principaux
passages des Pyrénées. Protégé par ses âpres montagnes et par sa
pauvreté même, le Navarrois, tenant pour ainsi dire les clés de
l’Espagne entre ses mains, voyait son alliance recherchée par la
Castille et l’Aragon, qu’il pouvait ouvrir aux armées de la France ou
de l’Angleterre.
Le Portugal avait, au XIVe siècle, les mêmes limites à peu près
que celles qui le séparent aujourd’hui de l’Espagne. Sa marine était
encore bien loin d’avoir acquis cette audace et cette habileté qui
l’illustrèrent dans la suite. Une longue frontière, vulnérable sur
presque tous les points, exposait le Portugal aux entreprises des
souverains castillans ; aussi voit-on ses rois chercher de bonne
heure dans des alliances étrangères une protection contre des voisins
dangereux.
Les Maures, chassés successivement de toutes les provinces de la
Péninsule, tenaient ferme encore au sud-est de l’Andalousie. Grenade
était la capitale d’un empire qui, après s’être étendu jusqu’au-delà
des Pyrénées, s’abritait à peine maintenant sous la haute barrière
des Alpuxarres et de la Sierra-Nevada. Le voisinage de l’Afrique, les
secours que les musulmans andalousiens demandaient aux populations
guerrières des côtes de Barbarie, leur permettaient de soutenir quelque
temps encore une lutte inégale ; mais déjà un découragement fatal
s’était emparé des princes grenadins. Ils semblaient prévoir leur sort
et s’y résigner comme à un arrêt du ciel. Plusieurs avaient essayé de
désarmer les rois de Castille en reconnaissant leur suzeraineté et
en leur payant un tribut. Pour les soustraire à ce joug humiliant,
il fallait que de nouveaux aventuriers, accourant des rivages de
l’Afrique, poussés par le fanatisme et l’espoir du butin, vinssent
proclamer la guerre sainte et rallumer quelques étincelles d’une ardeur
étouffée par de longs revers.