Elle rentra au Cayla, vit mourir son père, et, n'étant plus retenue
par un amour ni par un devoir, elle mourut.
Ses amis recueillirent ce Journal et une partie de sa correspondance;
c'était à peu près toute sa vie. Rien n'était mort d'elle que son
apparence. Toute sa vie morale était sauve avec ces reliques écrites.
Et maintenant, on vous les a données, les voilà, qu'en pensez-vous?
Quant à moi, j'en pense ce que les pieux cénobites du quatorzième
siècle pensèrent de l'_Imitation_, c'est qu'il y a des secrets dont
Dieu est le confident; j'en pense ce que les femmes du dix-septième
siècle pensèrent de la correspondance de Mme de Sévigné, ce livre des
cours, je veux dire que ce volume du Journal de Mlle de Guérin m'a
paru une des plus touchantes révélations de l'âme humaine dans nos
deux siècles: le dix-huitième, avec ses existences calmes, puissantes,
recueillies dans la solitude de leurs châteaux, moitié rurales, moitié
aristocratiques, au fond de leurs provinces; le dix-neuvième, avec ses
orages, ses renversements, ses dépouillements, ses honorables et
glorieuses misères, demandant aux lettres ce que la féodalité ne lui
donnait plus: le gentilhomme sans épée et sans éperons enseignant les
petits enfants pour un morceau de pain dans les mansardes d'un collége
de la capitale, et mourant jeune de misère après avoir coûté au
dévouement d'une soeur accomplie sa dot, son mariage, son bonheur; et
cette soeur, à la fois souffrante et heureuse de ce sacrifice, vivant
isolée dans les ruines du château paternel, développant son génie
natal et confidentiel dans des soliloques avec elle-même ou avec son
Dieu, et mourant de tristesse quand son frère et son père lui
manquent: Walter Scott seul aurait pu peindre une existence aussi
romanesque dans quelque masure d'Écosse, quand les fidèles adorateurs
des Stuarts sont vaincus, mais non ralliés à la révolution
triomphante.