À mesure que le chagrin lui retire sa vie, elle cherche évidemment à
la retenir instinctivement par quelques riantes images, réminiscences
impuissantes de la jeunesse.
«La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les
promenades dans les bois et les champs. Ce soir, je me suis bien
trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les
batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de
voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes,
des enfants, séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et
vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces
paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l'âme que
tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain,
mais il ne me plaît pas toujours. Je n'ai pas lu encore sa
_Notre-Dame_, avec l'envie de la lire. Il est de ces désirs qu'on
garde en soi.»
Le lendemain, autre scène.
Sans date.
«Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations
aimables, un épisode en ma solitude. C'est la saison où l'on vient
nous voir, cette fois-ci c'était en foule des _allons à la campagne_,
et la campagne est envahie, le Cayla peuplé, bruyant, gai de jeunesse,
la table entourée de convives inattendus, l'_improvisé_ dispense de
cérémonie. Mais nous n'en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit
s'attendre qu'au gracieux accueil, le meilleur qu'il nous soit
possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons
tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun; la salle à manger avec
un buffet et des chaises, deux fenêtres donnant sur le bois du nord;
l'autre salon à côté avec un grand et large canapé; au milieu une
table ronde, des chaises de paille, un vieux fauteuil en tapisserie où
s'asseyait mon frère, deux portes vitrées sur la terrasse; cette
terrasse sur un vallon vert où coule le ruisseau!»
Quel mobilier du Cayla!