V.

Elle continue d'écrire à M. d'Aurevilly qu'aimait son frère et dont

elle a fait son frère d'adoption. Évidemment elle l'eût aimé, elle

l'aima peut-être en mémoire de celui qu'elle avait perdu. L'amour est

comme toutes les passions, il a des retours inattendus.

Le 20 octobre.

«La belle matinée d'automne! Un air transparent, un lever du jour

radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des

nuages d'un éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un

ciel bleu. C'était beau, c'était beau! Je regrettais d'être seule à le

voir. J'ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si

bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice,

et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla;

mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre?

«En allant au Posadou, j'ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je

l'ai laissée pour le retour, et j'ai passé par un autre chemin. Adieu

ma fleur. Quand j'y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois je ne

laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela

n'arrive-t-il pas dans la vie?

«Dimanche aujourd'hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante

d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hâte sur

la mort, et que c'est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans

la foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières

où nous semblons disparus!»

Le 21 octobre.

«Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme

d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le

repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la

mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement! Je meurs d'envie de

tout ce qui est céleste: c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un

poids de terre.»

Le 1er novembre.

«Quel anniversaire! J'étais à Paris, assise seule dans le salon devant

une table, pensant, comme à présent, à cette fête des saints. Il vint,

Maurice, me trouver, causer un peu d'âme et de coeur, et me donna un

cahier de papier avec un «Je veux que tu m'écrives là ton _tous les

jours_ à Paris.» Oh! pauvre ami! je l'ai bien écrit, mais il ne l'a

pas lu! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d'avoir le

temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce

semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il

est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et

dont l'entière réalisation s'achève ailleurs, dans l'autre vie. Ce

monde n'est qu'un lieu de transition, comme les saints l'ont cru,

comme l'âme qui pressent le _quelque autre part_ le croit aussi. Eh!

quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous

finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant, oui, méchant, de

créer pour quelques jours des créatures malheureuses: horrible à

penser. Rien que les larmes font croire à l'immortalité. Maurice a

fini son temps de souffrance, j'espère, et aujourd'hui je le vois à

tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu'il doit y être, qu'il

plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me désire où il est, comme

il me désirait à Paris. Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions

ensemble à pareil jour l'an dernier; que j'avais un frère, un ami que

je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant

d'intimité! C'est en ceci que la mort est désolante. Pour le

retrouver, cet être aimé et tant uni au coeur, il faut plonger dans la

tombe et dans l'éternité. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que

devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand

votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh! la foi ne vous manque

pas, sans doute: mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse?

Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre

amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de

frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne

puis pas dire à quel degré je l'aimais, ni auquel je l'aime: c'est

quelque chose qui monte vers l'infini, vers Dieu. Là je m'arrête; à

cette pensée s'attache un million de pensées mortes et vives, mais

surtout mortes; mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous

au même jour, daté de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de

larmes. Mon pauvre Maurice, _j'ai été délaissée en une terre où il y a

larmes continuelles et continuelles angoisses_.

«Le jour des Morts.

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon;

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon.

........................

C'est la saison où tout tombe,

Aux coups redoublés des vents:

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants.

(LAMARTINE.)

«Il y a peu d'années nous disions cela; nous récitions ces vers,

Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon

Dieu, le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la

famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d'enfants

qui m'auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c'est moi qui

pleure; c'est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j'ai

eu d'espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela dépend

de toutes choses et porte l'âme affligée loin de cette vie, vers le

lieu où n'est pas la mort! Prié, pleuré, écrit, rien autre chose

aujourd'hui. Ô terrible fête des morts!»

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 211 / 229 题