VI.

Son amitié ambiguë pour M. d'Aurevilly se révèle en toute occasion et

en toute circonstance.

Le 6 novembre.

«Je n'ai pas écrit hier et n'écrirai pas de suite. Que feriez-vous de

trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an

durant, passer des flots pareils? La diversion fait l'intérêt des yeux

et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosité. Où il n'y a

pas de nouveau, on s'ennuie. Il y a eu tels jours d'immobilité où j'ai

souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel?

car, excepté ce qui me vient du coeur ou monte à la tête, rien ne fait

mouvement dans ma vie.

«Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien

ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l'air

chaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet

isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les

ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins

matériels, sans parole qu'intérieure, sans sentiments que

d'intelligence, sans vie que celle de l'âme: il y a dans ce dégagement

une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois

bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du

désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela, comme

saint Arsène et tant d'autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent

pas retourner au monde. C'est que le monde occupe encore la vie, mais

ne la remplit pas.»

Le 12 novembre.

«Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites

choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou

dans les bois, me laissaient beaucoup à dire. Est-ce parce que je

disais à Lui, et que le coeur fournit abondamment? Je ne sais, mais,

n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre

pas l'intérêt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est

changé, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une même couleur

triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir

d'écrire. Qu'écrirais-je d'ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je

voudrais tant de bien, à qui il est difficile d'en faire?

«Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis

quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les

jours et les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces

choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'être une fleur sans date.

Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre

m'intéresse plus qu'elle n'eût pu faire sur sa rose et son rosier.

J'en ai quitté de lire. Pour peu qu'on ait l'âme réfléchissante, il y

a de quoi s'arrêter à chaque instant et se mettre à penser sur ce qui

se présente dans la vie.»

Le 14 novembre.

«Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé chercher

quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce qu'il

apportera. J'ai demandé _Notre-Dame de Paris_, que jusqu'ici je

n'avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je à présent? C'est que je

me sens le coeur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu'on

dit qu'il y a des beautés là-dedans que j'ai envie de connaître, et

qu'un homme de Dieu qui a du crédit sur moi m'a dit que je pouvais

faire cette lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir.

Le diable même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n'est pas

le prendre. Peut-être serait-il mieux de rester dans l'ignorance de

tout livre et de toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de

savoir. Ce n'est pas pour m'instruire, c'est pour m'élever que je

lis; tout m'est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que

j'attache à une pensée céleste. Dieu le connaît. Quand Dieu ne verrait

pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais me passer de

l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiers

de celle des hommes, encore moins des femmes.»

Le 15 novembre.

«Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage. À pareille

heure, un an passé, nous étions à l'Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi,

moi à côté de lui. Je viens d'une église aussi, et d'auprès de lui sur

sa tombe.»

Le 16 novembre.

«Plus rien mis hier après ces lignes. Il est des sentiments qui

dépassent toute expression. Dieu sait dans quel abîme j'étais plongée

et accablée des souvenances de noces. C'était lui et sa belle fiancée

agenouillés devant l'autel, le Père Buquet les bénissant et leur

parlant d'avenir, la foule assistante, le chant de l'orgue, cette

quête pour les pauvres où j'avais quelque embarras, la signature à la

sacristie, tant de témoins de ce brillant contrat avec la mort.--La

rencontre dehors d'un char funèbre; le déjeuner à côté de vous où vous

me disiez: «Que votre frère est beau!» où nous parlâmes tant de sa

vie;--la soirée, le bal où je dansai pour la première et dernière

fois. Je dois à Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir

l'air content, d'être à sa fête, et au fond de cette joie des

serrements de coeur, et cette horrible vision des cercueils autour du

salon,--posés sur ces tabourets longs et drapés à franges d'argent.

Oh! que je fus glacée au sortir de leur chambre, en toilette avec des

fleurs pour le bal, que cela me vînt! J'en fermai les yeux. Journée,

soirée si diversement mémorables, date de tant de douleurs, je n'en

puis ôter mon âme. Je m'enfonce en toutes ces choses, et quand je

songe à tout ce que j'avais mis de bonheur dans un être qui n'est

plus maintenant qu'en souvenir, j'en éprouve une inénarrable

tristesse, et j'en apprends à ne faire fond sur aucune vie ni sur

rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c'est fini du peu qui

m'y pouvait plaire. J'ai des liens de coeur, plus aucun de bonheur, de

fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans

roses. Tout m'était riant en lui, tout me plaisait, jusqu'aux peines:

mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez-vous que j'aime à

présent?»

Le 17 novembre.

«Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil. Cela

ravive, fait du bien, tant à sentir qu'à jouir, qu'à admirer. Quoiqu'à

présent je m'informe beaucoup moins de l'état du ciel qu'hélas! il y a

quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour,

la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.

«Ah! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne

l'attendais pas sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas

surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours

un peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j'ai trouvé dans cette

lettre des choses qui m'ont affligée, de ces chagrins chrétiens de

l'âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu'un qui dit: _Je ne

prie pas._ Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre.

J'ai l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime, et qui n'y croient

pas, tant en croyance et tant à coeur, que, pour le leur procurer, je

souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagération, mais

bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi.--Érembert,

Marie qui arrivent!»

Le 28 novembre.

«Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune

qui ne seront nulle part, pas même ici!... Repris pour noter une

lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade.

Hélas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve

inutile d'écrire!»

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 212 / 229 题