Le 20 mars.
«Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à
dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau,
que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer
l'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper
d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à
toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis
tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui
ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse
au fond du coeur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire,
et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me
tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais,
souviens-toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la
solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.
«Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de
tête et de coeur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est
ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me
viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à
présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le
lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de
mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux
malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui
pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh! que la nuit
fait venir des pensées graves!»