Les soucis actifs de sa maison la submergent en l'absence de son
père; elle emploie et nourrit quarante ouvriers des champs.
Le 22 mars.
«Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force
d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires qui
emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le coeur qui monte
dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à
Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans
une église, enfin où je veux; car je suis libre parmi mes entraves et
je sens la vérité de ce que dit l'_Imitation_, qu'on peut passer comme
sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à
l'âme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle
aspire à la solitude. Oh! le bienheureux état où l'on peut s'occuper
uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins
matériels n'occupent que légèrement et ne prennent pas la grande
partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je
ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine,
les mains aux fourneaux et dans les _oulos_.
«Oh! que j'aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une
plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont
agréables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des
plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite
d'une contrariété? Faisons ma soupe de bonne grâce; les saints
souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait
avec grande joie la cuisine.»
Le 11 avril.
«Je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou
d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je
te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute
heure on peut causer quand c'est avec le coeur que l'on parle. Une
mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de
choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient écrire des
volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des
_Études_, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit
avec tant de charme, tant d'esprit, tant de coeur, qui ferait, dit-il,
écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la
vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec
tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport
avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant
de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je me
mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du coeur,
comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout
cela, mon ami, quel volume!
«Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse
qu'un point sur un _i_. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si
elle n'a pas quelque chagrin au coeur? qui sait si elle ne cherche
pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête
sur son chemin: la voilà hors de la page; comme elle est loin! je la
vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que
Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous? T'ai-je fait
peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute! mais peut-être par cela
même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait
loin, je m'arrête à cette pensée: qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu,
petite et infiniment petite créature qu'il aime.
«Tous les soirs je lis quelque _Harmonie_ de Lamartine; j'en apprends
des morceaux par coeur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne
sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin
de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces _esprits
qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme
nous vivons d'air_...»