Le 28 mai.
«Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage
après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce
mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des
fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui
coulent, cet air d'orage et cet air de mai, font quelque chose de
chiffonné, de triste, de riant que j'aime.
«Mais c'est l'Ascension aujourd'hui; laissons la terre et le ciel de
la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ
où il est entré.
«Cette fête est bien belle; c'est la fête des âmes détachées, libres,
célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.»
Le 29 mai.
«Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le
tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous
ce déluge; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans
le beau triomphe de mai.
«Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les
peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme
quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en
faut; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.»
Le 30 mai.
«Toujours, toujours la pluie. C'est un temps à faire de la musique ou
de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais
ne finissent.
«C'est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et
ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en
temps une vieille histoire de l'Académie de Berlin, porte-sommeil,
assoupissante lecture!
«Juge! je suis tombée sur la _théologie de l'Être_!
«Vite, j'ai fermé le livre, et j'ai cru voir un puits sans eau.
«Le vide obscur m'a toujours fait peur.»