La société, tout imparfaite qu'elle est, parce qu'elle est
l'expression d'un être imparfait, est le grand fait accompli des
siècles. Il faut le reconnaître ou s'appeler Titan; tout remettre en
question, comme les utopistes; se constituer en état de révolte
radicale contre la forme de l'humanité tout entière, c'est-à-dire en
état de démence et de frénésie contre la FORCE DES CHOSES, cette
souveraineté absolue de Dieu.
Que la société, sans cesse pénétrée de l'esprit divin, qui est un
esprit de paix et non de guerre, s'interroge sans cesse elle-même pour
savoir ce qu'elle peut introduire d'améliorations pratiques dans ses
formes et dans ses lois sans faire écrouler l'édifice, qu'elle
s'appelle tour à tour oligarchie, aristocratie, monarchie, démocratie,
république, selon que la force des choses, la tradition,
l'innovation, lui indique dans quelle région de la hiérarchie humaine
se trouve le plus de droit, de force conservatrice, d'autorité
nécessaire, de lumière législative, de responsabilité et de passion du
bien général. C'est l'acte même de la vie sociale; c'est la pulsation
du pouls, c'est le battement du coeur de l'humanité; ce sont
quelquefois les changements d'attitude, debout ou assis, des peuples
en révolution; c'est la FORCE DES CHOSES en législation.
Mais qu'on fasse espérer aux peuples, fanatisés d'espérances, le
renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la
FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de
mort; qu'on leur persuade que les deux bases fondamentales de toute
société non barbare, la propriété et la famille, ces deux
constitutions de Dieu et non de l'homme, peuvent être déplacées par le
radicalisme sans que tout s'écroule à la fois sur la tête des radicaux
comme des conservateurs, c'est là le rêve, c'est là la démence, c'est
là le sacrilége, c'est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la
philosophie sociale! Tout ce qu'il y a de raison, de bon sens, de
lumière dans l'intelligence humaine, doit se rallier et protester
contre ces doctrines qui seraient le suicide de l'humanité.
On peut y pousser son siècle de deux manières: soit par la violence et
par le levier de la loi agraire, comme Catilina à Rome et Babeuf à
Paris; soit par l'excès des tendances égalitaires et par la magie
séductrice d'un idéal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les
utopistes.
Malgré ses protestations sincères et courageuses contre toute
coercition violente à ses fins, la seule magie de son éloquence, les
seuls mirages de ses promesses, la seule séduction de ses songes
dorés, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau
pour être innocent. Il ne sait pas dire à la société humaine d'assez
rudes vérités; il lui masque la face impassible de la FORCE DES
CHOSES; il la soulève contre le fait accompli; il la flatte plus qu'il
ne l'éclaire; il donne tort partout à la société contre la misère,
contre la nécessité, contre le crime; il lui reproche ses
impuissances.
Les utopistes sont souvent plus à craindre que les scélérats
eux-mêmes, parce qu'on ne s'en défie pas et qu'on aime ses flatteurs.
Platon, Fénelon, Morus, ont peut-être fait verser autant de sang que
Catilina. Que Victor Hugo prenne garde à ce côté de son génie! et
qu'avant d'énoncer sa théorie du progrès sans limites, il étudie
profondément la FORCE DES CHOSES, la loi de la nature, incommutable
comme la nature elle-même.
Nous sommes tous des _misérables_, et nous ne serons jamais des dieux!
Mais, pour tempérer nos misères et pour désarmer l'utopie, le ciel
nous a laissé un divin intermédiaire, l'assistance mutuelle, cette
charité de tous pour tous.
Que la société l'introduise en plus forte dose dans ses lois, à chaque
misère sociale qui se révèle.
La charité légale est le traité de paix entre nous.