XXXIV.

On me demandait un jour, en 1848, au moment où les théories de partage

égalitaire jetaient le plus de trouble dans les imaginations:

--Comment cela finira-t-il?

--Cela finira, répondis-je à mes interlocuteurs alarmés, par quatre

lois que le temps comporte et que la raison publique avoue:

Une loi qui donne son droit politique à chacune des classes sociales

par une part proportionnelle au suffrage;

Une loi qui assure, non le droit au travail, mais le _droit de vivre_

à tout homme que le ciel envoie sur la terre pour y vivre. Le dernier

mot d'une société bien faite ne peut pas être la mort!

Une loi qui supprime la _peine de mort_, quand la société aura rendu

cette suppression sans danger pour elle, par un système organisé de

colonisation pénale qui sépare l'écume de l'eau sur un écueil de

l'Océan lointain, qui sépare le criminel de la société autant que le

tranchant de la hache sépare la tête du tronc sur l'échafaud;

Enfin une loi qui constitue sérieusement la liberté d'adorer Dieu

selon sa raison ou sa tradition, c'est-à-dire la liberté du ciel.

Ces quatre lois accomplies, tout rentrera de soi-même dans l'ordre,

jusqu'à ce que de nouveaux besoins physiques, intellectuels ou moraux,

constatés, demandent à la société de nouvelles satisfactions

légitimes.

Chaque révolution est un pas vers le vrai; si elle veut en faire dix,

elle tombe dans la fausse utopie et dans l'impossible.

Il lui faut attendre une autre occasion pendant des années ou des

siècles; c'est à recommencer!

Mais on ne trouve pas toujours des occasions aussi innocentes et des

populations aussi raisonnables qu'en 1848.

La révolution de 1848 fut en majorité la révolution des hommes d'État,

et la réalité acceptée, servie et défendue par l'Assemblée

constituante, la raison et le courage de la France.

L'autre révolution, celle de 1849, fut la révolution des utopistes,

menaçant la propriété de subversion et la France de la terreur.

Prenez garde aux colères de la propriété et à l'effroi légitime de la

terreur. Votre conventionnel est une mauvaise enseigne sur vos bonnes

pensées. Effacez l'enseigne du sang, et chantez _Cosette_, cette

idylle, la plus accomplie de la langue, qui fait oublier la tragédie!

En résumé, les _Misérables_ sont un sublime talent, une honnête

intention, et un livre très-dangereux de deux manières:

Non-seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce

qu'il fait trop espérer aux malheureux.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 116 / 229 题