XI.

Lisez le charmant récit des deux enfants délivrés du ventre de

l'éléphant, et, après la mort de leur protecteur, le petit Gavroche,

retrouvant la Providence au bord d'un bassin du Luxembourg. L'auteur

n'oublie personne.

..................................................................

..................................................................

«Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg,--car le

regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se

tenaient par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La

pluie les ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du

soleil; l'aîné conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles;

ils avaient un air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait:--J'ai bien

faim!

«L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main

gauche et avait une baguette dans sa main droite.

«Ils étaient seuls dans le jardin; le jardin était désert, les grilles

étant fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les

troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour le besoin du

combat.

«Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de

quelque corps de garde entre-bâillé; peut-être aux environs, à la

barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le

carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _Invenerunt parvulum

pannis involutum_, y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont

ils s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé

l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et

avaient-ils passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit

les journaux. Le fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient

libres. Être errant et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres

petits étaient perdus en effet.

«Ces deux enfants étaient ceux-là même dont Gavroche avait été en

peine, et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en

location chez la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant

feuilles tombées de toutes ces branches sans racines, et roulées sur

la terre par le vent.

«Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient

de prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.

«Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «enfants

abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le

pavé de Paris.

«Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables

fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils

eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les

jardins publics; pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils

ont droit aux fleurs.

«Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en

contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient

restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la

surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose;

et les inspecteurs, émus, eux aussi, par l'anxiété publique, et plus

occupés du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et

n'avaient pas vu les deux délinquants.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 92 / 229 题