Lisez le charmant récit des deux enfants délivrés du ventre de
l'éléphant, et, après la mort de leur protecteur, le petit Gavroche,
retrouvant la Providence au bord d'un bassin du Luxembourg. L'auteur
n'oublie personne.
..................................................................
..................................................................
«Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg,--car le
regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se
tenaient par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La
pluie les ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du
soleil; l'aîné conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles;
ils avaient un air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait:--J'ai bien
faim!
«L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main
gauche et avait une baguette dans sa main droite.
«Ils étaient seuls dans le jardin; le jardin était désert, les grilles
étant fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour le besoin du
combat.
«Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de
quelque corps de garde entre-bâillé; peut-être aux environs, à la
barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _Invenerunt parvulum
pannis involutum_, y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont
ils s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé
l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et
avaient-ils passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit
les journaux. Le fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient
libres. Être errant et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres
petits étaient perdus en effet.
«Ces deux enfants étaient ceux-là même dont Gavroche avait été en
peine, et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en
location chez la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant
feuilles tombées de toutes ces branches sans racines, et roulées sur
la terre par le vent.
«Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient
de prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.
«Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «enfants
abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le
pavé de Paris.
«Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils
eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics; pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils
ont droit aux fleurs.
«Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en
contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient
restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la
surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose;
et les inspecteurs, émus, eux aussi, par l'anxiété publique, et plus
occupés du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et
n'avaient pas vu les deux délinquants.