Mais ce qui fait de ce livre un livre souvent dangereux pour le
peuple, dont il aspire évidemment à être le code, c'est la partie
dogmatique, c'est l'erreur de l'économiste à côté de la charité du
philosophe; en un mot, c'est l'excès d'_idéal_, ou soi-disant tel,
versé partout à plein bord, et versé à qui? à la misère imméritée et
quelquefois très-méritée des classes inférieures, négligées, oubliées,
suspectes, souvent coupables, à la misère de la partie souffrante de
la société; idéal faux, qui, en se présentant à ces misères
déplorables, imméritées ou méritées, de l'humanité _manuellement_
laborieuse, présente à ses yeux la société comme une marâtre sans
entrailles, qu'il faut haïr et logiquement détruire de fond en comble
pour faire place à la société de Dieu. Voilà le monstre (nous disons
ce mot _monstre_ dans son sens antique, c'est-à-dire prodige), voilà
le livre que nous avons essayé d'analyser ici, en le condamnant
quelquefois et en l'admirant presque toujours. C'est le romantisme
introduit dans la politique.
Pour un écrivain réaliste par excellence, le réel y manque souvent.
Or, bien que l'idéal doive planer toujours un peu plus haut que la
ligne de l'horizon au-dessus du réel, dans les oeuvres des esprits
supérieurs qui veulent faire avancer le monde social, afin qu'il y ait
toujours un mieux moral posé devant les hommes pour les faire marcher
à Dieu; cet idéal ne doit jamais être tellement séparé du réel,
c'est-à-dire des conditions bornées de la nature dans l'imparfaite
humanité, qu'il sorte entièrement de l'ordre réel et qu'il devienne
rêve au lieu de rester pensée.