XVI.

«L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante,

et laissait un peu voir la maison.

«On apercevait, au lieu de fleurs dans les rameaux et de rosée dans

les fleurs, les longs rubans d'argent des limaces sur le froid et

épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute façon, sous tout

aspect, en toute saison, printemps, hiver, été, automne, ce petit

enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la solitude, la

liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la vieille

grille rouillée avait l'air de dire:--Ce jardin est à moi!

«Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels

classiques et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des

Invalides tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de

la rue de Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler

fastueusement dans le voisinage; les omnibus jaunes, bruns, blancs,

rouges, avaient beau se croiser dans le carrefour prochain: le désert

était rue Plumet; et la mort des anciens propriétaires, une révolution

qui avait passé, l'écroulement des antiques fortunes, l'absence,

l'oubli, quarante ans d'abandon et de viduité, avaient suffi pour

ramener dans ce lieu privilégié les fougères, les bouillons-blancs,

les ciguës, les achillées, les hautes herbes, les grandes plantes

gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les

scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des

profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais

quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui

déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand

toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi

que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin

parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt

vierge du nouveau monde.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 58 / 229 题