XXIII.

Il est impossible ici de rien citer, il faut tout lire, ou plutôt

s'abandonner à ces accès de verve historique, épique, tragique, qu'il

plaît à l'auteur de se donner à propos de Waterloo, et le suivre bon

gré mal gré à travers les péripéties de ces innombrables peintures de

combat.

Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin, jusqu'à Lebrun

dans les batailles d'Alexandre, aucun peintre de batailles n'égale ici

le poëte des batailles de Napoléon. Les batailles d'Achille, dans

Homère, n'ont pas plus de verve. C'est le triomphe de la langue

française menée au feu: infanterie, cavalerie, artillerie, incendie,

assauts, carnage, tout roule, tout avance, tout recule, tout

tourbillonne, tout s'abat, comme dans ces trombes terrestres où les

nuées, entrechoquées par des vents contraires, finissent par vomir la

grêle qui couche à terre les maisons, et qui emporte avec les feuilles

les membres des arbres. On sort de cette lecture ivre et anéanti comme

un enfant qui s'essouffle à suivre un géant. C'est superbe! Mais

qu'est-ce que ce cadre mesquin pour ce tableau? Qu'est-ce que ce

forçat et cette grisette à côté de ce pan du monde qui s'écroule? Ni

plan, ni convenances, ni proportions, dans ce hors-d'oeuvre qui

emporte le roman tout entier, comme un coup de canon emporte la

bourre.

Et puis, il faut le dire, tout cela finit par un paradoxe de goût qui

fait faire une moue de répugnance à cette saleté de style, comme si

l'on avait marché sur une immondice! L'idée souffre le paradoxe, le

goût ne le souffre pas. Pourquoi? Parce que tout homme trouve en lui

le discernement prompt et sûr qui fait admettre ou rejeter une pensée

fausse, surtout en matière sociale, et que tout homme porte en lui le

goût qui fait discerner le propre et le sale dans la langue comme dans

la nature. Les mots ont leur odeur; or voici comment Victor Hugo,

trompé lui-même par son enthousiasme pour le neuf, s'égare jusqu'à

prendre l'ignoble pour le sublime.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 32 / 229 题