Ici vous fermez le troisième tiroir, et l'auteur en ouvre un autre à
propos d'une certaine famille Thénardier dont il a besoin pour changer
les décorations de son drame. C'est le tiroir épique, c'est la
bataille de Waterloo: qu'a-t-elle à faire dans cette épopée de
petites misères d'un forçat et de quatre filles dans le bourbier du
bagne ou des mauvais lieux de Paris: à moins que ce ne soit pour
exciter la pitié sur ces quatre-vingt mille malheureux soldats de
vingt ans, hier heureux laboureurs, arrachés à leur famille par un
conquérant, pour les pousser sur quatre lieues de carnage? Mais alors
ce n'est pas le conquérant qu'il faut plaindre, ce sont les peuples!
Ce n'est pas sur le héros coupable de la seconde invasion qu'il faut
appeler l'intérêt au nom de la gloire d'un homme, c'est sur la nation
dont il creuse la fosse arrosée de sang innocent dans cette plaine
sinistre de Waterloo.
Le prétexte à ce récit historique et épique de Waterloo est tout
bonnement ce Thénardier, le rôdeur nocturne du cimetière d'armée qui
dépouille de ses bagues, de sa montre d'or et de sa bourse un officier
de cuirassiers blessé, et qui, l'ayant ainsi réveillé de sa léthargie,
se fait passer pour un sergent de l'armée ramassant les blessés, et se
sauve en laissant l'officier pénétré d'une aveugle reconnaissance.
De ce détail de la fortune de Thénardier, Hugo s'élève à vol d'aigle
dans le champ de bataille impérial du siècle, et il écrit une bataille
de Waterloo qui efface, selon moi, tout ce qu'on a, jusqu'ici, écrit
de lyrique sur ce champ de mort.