XXIV.

À la fin de la bataille de Waterloo, un brave général forme un dernier

carré résistant de la garde impériale pour barrer le chemin aux

Anglais et donner à l'armée et à l'empereur le temps d'atteindre

Charleroi. Les Anglais, sûrs de la victoire, entourent ce carré

d'artillerie et sont prêts à y faire brèche à coups de canon, s'il

s'obstine encore. Mais, avant de foudroyer ces héros, ils leur offrent

les conditions honorables des champs de bataille civilisés. Un

officier anglais, parlementaire, s'avance et crie au bataillon:

--Braves Français, vous avez assez fait pour la gloire, la fortune a

décidé; rendez-vous pour sauver à l'humanité un meurtre inutile!

Le général, c'était Cambronne, ne répond pas, et son geste dit: Tirez!

Les Anglais insistent. Point de réponse. La mèche est sur les pièces;

les Anglais hésitent encore.

--Rendez-vous! lui crie-t-on de nouveau.

--La garde meurt et ne se rend pas! répond le général.

Qu'il l'ait dit ou non dans cette forme, peu importe. C'est le mot de

l'héroïsme dans une telle circonstance; il ne peut pas ne l'avoir pas

dit, puisque son attitude même et celle de tout ce bataillon des

_morituri_ le disent avec lui, avant lui, comme lui! Il n'y a pas deux

mots pour exprimer cela: c'est le mot du capitaine de vaisseau clouant

au mât son pavillon qu'il ne veut point amener; c'est le mot le plus

sublime de toute une guerre française, l'héritage que l'armée mourante

lègue à l'armée qui renaîtra de son sang.

Eh bien! parce que le mot est digne, noble, mémorable, parce qu'il

exprime héroïquement, quoique simplement, le _qu'il mourût_ de

Corneille, parce qu'il mérite d'être inscrit en lettres d'or sur les

étendards de la patrie, Victor Hugo, qui croit avoir trouvé mieux dans

la langue canaille du peuple, substitue à cette belle langue militaire

un mot de faubourg, un mot plus abject, et plus qu'un mot de faubourg,

un mot de latrines qui répond par une brutalité laconique, par une

bestiale réplique, à une proposition généreuse faite en bons termes à

ces braves mourants, et il en fait le plus beau mot (textuel) qu'un

Français ait jamais dit, et il s'extasie sur le génie populaire de ce

mot.

«Dire ce mot et mourir ensuite, s'écrie-t-il, quoi de plus beau?»

Mourir sans l'avoir dit, disons-nous à notre tour, mourir en montrant

la dignité de la mort, et en se gardant bien de souiller la sublimité

de son coeur par la turpitude de son expression.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 33 / 229 题